1964 : Nina Simone chante ‘Mississippi Goddam’

Aux États-Unis, chaque 1er février débute le Black History Month, le mois dédié à l’histoire africaine-américaine et à la diaspora africaine. Ce mois donc, PAM revient sur quelques pages de cette histoire à travers des chansons emblématiques.

Photo : Nina Simone – Belgaimage

En mars 2019, la prestigieuse Library of Congress (la Bibliothèque du Sénat) a classé sa chanson « Mississippi Goddam » de Nina Simone parmi les 25 enregistrements « culturellement, historiquement ou esthétiquement importants » du pays. Le morceau sort pourtant en 1964, alors que le Sénat n’a pas encore aboli la ségrégation dans le sud du pays où l’artiste, née le 21 février 1933, a grandi. 

« Ça c’est une chanson pour un spectacle, mais le spectacle de cette chanson n’a pas encore été écrit ! ». C’est par cette phrase elliptique et grinçante que Nina Simone introduit ce morceau devant un public majoritairement blanc. On est en 1964 au légendaire Carnegie Hall, à New York, et il s’agit du premier enregistrement officiel de ce morceau. « Mississippi Goddam«  va faire scandale, car bien entendu, tout le monde sait bien hélas que l’histoire de cette chanson a déjà été écrite. Elle renvoie au meurtre du militant noir américain Medgar Evers, assassiné en juin 63, à Jackson (Mississippi), par un suprémaciste blanc du Ku Klux Klan. Evers, défenseur des droits de l’homme, se battait pour l’accès des Afro-Américains à l’université du Mississippi. 
 




« Et je pense que chaque jour sera mon dernier »

L’Amérique est ébranlée par cette tragédie qui inspire aussi une chanson à une des idoles rebelles de l’époque, Bob Dylan (« Only a Pawn in Their Game« ).

Mais alors que Dylan se veut descriptif et raconte les balles qui sifflent, Nina Simone, elle, ne cite pas le nom d’Evers. Elle envoie tout bouler et cogne les touches de son piano : « tout le monde sait ce qui se passe dans le Mississippi Bon Dieu ! » (ou tout le monde sait ce qui se passe dans le Mississippi putain !)

Nina Simone, elle, lie l’assassinat du militant à un autre épisode tragique de l’histoire du sud des États-Unis. Car trois mois plus tard, une bombe explosait dans une église baptiste de Birmingham en Alabama. L’attentat est revendiqué par le KKK. Il tue quatre gamines noires (Addie Mae Collins, Carole Robertson, Cynthia Wesley et Denise McNair) et blesse vingt-deux autres personnes. En pointant l’Alabama, le Mississippi et le Tennessee, Nina Simone dessine surtout avec clairvoyance la folie d’une société hypocrite, sourde et profondément injuste. On y sent le souffle chaud d’un sud poisseux, les nuques baissées rendues dociles, et surtout la peur et la mort qui rôdent quand elle chante :

Hound dogs on my trail
School children sitting in jail
Black cat cross my path
I think every day’s gonna be my last

Chiens de chasse sur ma piste
Des écoliers dans les prisons
Un chat noir croise mon chemin
Et je pense que chaque jour sera mon dernier !

Photo de David Redfern/Redferns


Il faut dire que Nina Simone est née en
1933, après la Grande Dépression, dans la ségrégation du sud des États-Unis. Là, le soir, les voisins et les patrons portent des cagoules blanches du Ku Klux Klan, et le dimanche, sa mère prêche à l’Église. Eunice Kathleen Waymon (son nom à l’état civil) étudie le piano et donne son premier concert à 12 ans. Et refuse que ses parents cèdent leur siège à des spectateurs blancs ! « Quand tu naissais et que tu grandissais dans ce sud des États-Unis à l’époque, à 12 ans, c’était comme si tu en avais 50 ! Tu avais tellement vu et tellement vécu de choses terribles que ça faisait ta maturité » raconte le frère de Nina Simone, Sam Waymon. 

Lorsque sa couleur de peau lui interdit de devenir pianiste classique et d’intégrer le fameux Curtis Institute de Philadelphie, la jeune Eunice se réinvente en Nina Simone, pour rendre hommage à son idole d’alors, l’actrice française Simone Signoret. À l’époque, la jeune fille sage ne dit pas de gros mots comme goddam !

Intégrer ce juron à un titre de chanson, et en plus l’accoler à un « respectable » État lui vaut les plus vives critiques et même l’interdiction du morceau dans plusieurs états. C’est d’ailleurs, du propre aveu de la chanteuse, le morceau qui « a le plus nui à sa carrière ».


Nina au pays des mensonges

Pourtant, sur l’album Live At Carnegie Hall qui révèle « Mississippi Goddam », il y a aussi une chanson peut-être plus explicite sur les lois du pays. Dans « Old Jim Crow », elle réagit aux lois de la ségrégation. Mais « Mississippi Goddam » est la chanson qui sacre Simone comme une des icônes du mouvement des droits civiques.

Quand sa colère monte, elle chante :

All I want is equality
(Tout ce que je veux c’est l’égalité)

For my sister my brother my people and me
(Pour ma sœur mon frère mon peuple et moi)

Yes you lied to me all these years
(Oui tu m’as menti toutes ces années)

You told me to wash and clean my ears
(Tu m’as dit de me laver et de nettoyer mes oreilles)

And talk real fine just like a lady
(Et de bien parler comme une dame)

And you’d stop calling me Sister Sadie
(Et tu arrêterais de m’appeler sœur Sadie)

Oh but this whole country is full of lies
(Oh mais tout ce pays est plein de mensonges)


Nina Simone chante encore cette chanson devant 40 000 personnes à la fin des fameuses « Marches de Selma à Montgomery  » (1965), célèbres manifestations contre la ségrégation. À cette occasion, on lui présente Martin Luther King. En lui tendant la main, elle le prévient : « 
Je ne suis pas une non-violente, moi ! » Il lui aurait répondu calmement : « Aucune importance, ma sœur. »

Trois ans plus tard, le 4 avril 1968, l’assassinat de celui qui disait I Had A Dream met fin au rêve de non-violence du pays. Des émeutes éclatent dans les grandes villes américaines, et trois jours plus tard Nina Simone monte sur la scène de Westbury. Avant de chanter « Mississippi Goddam », elle raconte : « Il y a quelques années, quatre petites filles étaient été tuées en Alabama. À ce moment-là, ces morts nous avaient donné l’inspiration d’écrire cette chanson. Mais la mort du Dr King m’a laissée tellement anéantie que je ne sais plus où j’en suis, vraiment. Vous avez entendu cette chanson de James Taylor (« Shed A Little Light » NDLR) composée spécialement pour ce triste jour. J’espère que d’ici la fin de l’année, nous nous serons assez remis pour écrire des chansons qui plongent dans notre Histoire et qui rendent hommage à ces gens merveilleux et courageux qui ne sont plus de ce monde aujourd’hui. »

Dans ce concert, elle bouscule le public pour qu’il chante s’il « est ému par ce qui se passe, et s’il connaît ses chansons », et glisse qu’elle n’a pas l’intention de « rester non violente, ma chérie ! » Pourtant la chanson qu’elle vient d’écrire pour King, le roi de l’amour (The King of love) est une chanson plus poignante qu’un appel à la guerre.

« C’était spontané et triste à la fois raconte Sam son frère présent sur scène ce jour-là. On ne savait pas à quoi le monde allait ressembler après tout ça. Quand j’étais sur scène, c’était le lieu et le moment où je me sentais le plus libre de ma vie, pour Nina c’était pareil parce que sur scène on existe et on se sent en sécurité. Je n’ai jamais eu peur sur scène, jamais. Le seul lieu où je me sentais menacé c’était dans le sud des États-Unis… »

Les leaders non violents sont assassinés ou en exil, et Nina doute. Changera-t-elle les États-Unis pour en faire un pays plus juste ? L’art peut-il révolutionner le monde ? 

Dans son autobiographie Nina Simone écrit : « L’Amérique telle que je la rêvais pendant les années 60 était devenue une mauvaise blague avec Nixon à la Maison-Blanche, et la révolution noire remplacée par la disco (…) L’assassinat de Malcom X a renforcé ma conviction que notre lutte ne pourrait se livrer sans violence, et que si on tardait à le comprendre on tomberait comme des mouches, comme je le disais dans « Mississippi Goddam » ».

Avant de prendre un révolver, Nina Simone quitte le pays, elle part pour des années d’errance et de voyages, entre la Barbade, la Suisse ou la France avec un passage par le Libéria où elle sera « enfin heureuse ». Elle dépense beaucoup, tombe amoureuse et voit son père en rêve… « J’ai vu des éclairs en Afrique. Ils vous foudroient et vous laissent sans voix », écrit-elle dans ses mémoires. Elle restera hantée par ses fantômes et ses fantasmes d’un monde plus juste avant de finir sa vie face à la mer sur la Côte d’Azur. Dr. Nina Simone y joue Bach, Debussy, Ravel et Chopin. Aujourd’hui, « Mississippi Goddam » repose à la Librairie du Congrès parmi les œuvres les plus importantes que les États-Unis aient créées. Ce n’est que justice.

Lire les autres épisodes de notre série dédiée au Black History Month :