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« Young, Gifted and Black » : et plus personne n’arrêta Aretha
© Everett Collection

« Young, Gifted and Black » : et plus personne n’arrêta Aretha

La chanson de Nina Simone est devenue un hit dans la voix d’Aretha Franklin. Ses multiples reprises en attestent : elle demeure une référence pour bien des artistes noirs, d’Amérique et d’ailleurs.

« Young, Gifted and Black », difficile de faire plus explicite comme message, difficile de faire plus adaptée que cette version chantée par celle — Aretha Franklin — qui incarne toutes les qualités d’une chanson composée par Nina Simone. Elle donnera même son titre à l’album qui inaugure 1972, année pleine de grâces pour cette fille de pasteur, née trente ans plus tôt dans Sud profond (Memphis, Tennessee) et devenue la grande prêtresse d’une soul affranchie. Entourée d’une équipe taillée à sa mesure (Donny Hathaway fait même une pige aux claviers sur cette session), elle convertit cet hymne de la fierté noire en un gospel habité de mille maux, porteur de tant d’espoirs.

« Dans le monde entier, tu sais 
Il y a un million de garçons et de filles 
Qui sont jeunes, doués et noirs 
Nous devons commencer à dire à nos jeunes 
Un monde vous attend 
Le vôtre est la quête qui vient de commencer
Quand vous vous sentez au plus bas 
» 

Nina Simone
Aretha Franklin – Young, Gifted and Black

Ce n’est pas la première fois qu’Aretha Franklin fait siennes des paroles portées par d’autres auparavant, les sublimant au point qu’elle en devienne quasiment la référence. Se souvient-on vraiment que c’est Otis Redding qui signa deux ans avant elle le fameux « Respect », un appel à l’émancipation qui a traversé depuis toutes les générations ? « Cette chanson a pris une signification monumentale. Elle est devenue l’incarnation du “respect” que les femmes attendent des hommes et les hommes des femmes, le droit inhérent de tous les êtres humains », analysera-t-elle dans son autobiographie, Aretha : From These Roots. En 1967, la chanteuse vient de quitter Columbia pour intégrer l’écurie Atlantic où, outre le producteur Jerry Wrexler, elle trouve en Arif Mardin un directeur musical à son écoute. « Quand je suis allé chez Atlantic Records, ils m’ont juste assise près du piano et les tubes ont commencé à naître. » Cinq ans plus tard, de Grammy Awards en Une des journaux, la natural woman est au sommet d’une carrière où elle titille même Martin Luther King en termes de notoriété dans la communauté. Tout lui est permis, même d’enregistrer le 13 janvier 1972 un office religieux, « Amazing Grace » — avec le révérend James Cleveland qui va vite s’imposer dans le cœur du grand public. Dix jours plus tard, Aretha publie donc Young, Gifted and Black, où figure aussi un terriblement funky « Rock Steady », composé par la Queen Of Soul rejointe par Dr John aux percussions. 

Aretha Franklin pendant un enregistrement dans les studios Columbia en 1962 à New York © Getty / Donaldson Collection / Archives Michael Ochs

Quant à la chanson « To Be Young Gifted and Black », elle porte — malgré tout le talent d’Aretha Franklin — la marque de Nina Simone, qui l’a sortie en 45 tours dès 1969. Les paroles, signées du formidable Weldon Irvine – une piste noire à creuser pour tous les amateurs – sont un poignant hommage à la dramaturge Lorraine Hansberry, décédée à 34 ans en 1965. Amie de Nina Simone et militante des droits civiques, cet esprit libre se sera battu aux côtés de James Baldwin pour faire aussi reconnaître les droits homosexuels. Ces quelques couplets qui ne cessent de répéter ce qui encore aujourd’hui pose problème à quantité d’arriérés (« Etre jeune, douée et noire ») font tout autant écho à la vie de celle qui se baptisait Eunice Kathleen Waymon pour l’état civil. Dans les années 1950, Nina Simone était effectivement jeune et douée, tant et si bien qu’elle se rêvait concertiste classique. Un destin contrecarré par la ségrégation qui sévissait alors, une blessure jamais refermée par cette prodigieuse pianiste qui fut l’une des rares élèves afro-américaines admises à la prestigieuse Juilliard School Of Music, mais que trop n’entendent jusqu’à aujourd’hui que comme une chanteuse (on pourrait faire le même compliment à Aretha Franklin, brillante quand elle s’asseyait au piano).

Nina Simone – To Be Young, Gifted And Black

Depuis lors, un demi-siècle déjà, d’autres se sont emparés de ces mots dits blues. À commencer par le soul brother Donny Hattaway dès 1970, un autre surdoué au destin tragique. Version majuscule, deux fois plus longue que celle d’Aretha, tout autant inspirée par le gospel qui affleure à chaque touche du clavier et irrigue le chant du maître de céans, comme le chœur de répondants. La même année, Marcia Griffiths s’associe à Bob Andy pour en proposer une version reggae sur Trojan, pas forcément la plus passionnante. Sur le même registre, mais en nettement plus roots, celle des Heptones produite par le label concurrent, Studio One, rappelle que ces paroles font sens partout dans la diaspora : « Est-ce que nous pouvons tous être fiers de dire : “Être jeune, doué et noir” ? ».

Plus récemment en 2012, Meshell Ndegeocello s’associera à Cody Chesnutt pour la porter sur le terrain d’une folk jazz tout à fait convaincante, sur un album intitulé Pour une âme souveraine en hommage à Nina Simone. Quoi de plus normal si l’on songe au parcours de celle dont le surnom signifie « libre comme un oiseau » en swahili, une indépendance d’esprit et un verbe affûté qui collèrent à la peau de sa valeureuse aînée. « Même si elle fut engagée, Nina Simone n’était pas la porte-parole d’un message ferme et définitif, expliquait Meshell Ndegeocello. Sa musique parlait souvent pour elle, de ses failles et de ses troubles. Son humanité est sans doute ce qu’il faut garder, ce désir de tout embrasser avec les failles que l’on sait. Elle n’était ni bonne, ni mauvaise, ni même brillante. Elle était tout cela, et surtout humaine. » C’est peut-être pourquoi elle inspirera les paroles — tout autres mais elles aussi portées à changer le cours d’une histoire écrite en noir et blanc — du maître du latin funk Joe Bataan qui s’exclamait, lui aussi en 1972 : « Young, Gifted and Brown »…

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