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Buffering juju est un kaléidoscope d'identités sud-africaines, et le premier album de dumama+kechou
Crédit photo : Chris Kets

Buffering juju est un kaléidoscope d'identités sud‑africaines, et le premier album de dumama+kechou

Sur son premier album, Buffering juju (Mushroom Label), le duo nomade folk dumama+kechou accumule les prises et les reprises, pratiquant l’art du bricolage et de la déconstruction d’un son que les esprits étriqués continuent d’appeler « musique électronique ». Le duo, lui, bouscule les conventions.

Formé des deux troubadours Gugulethu Duma (voix, synthés, uhadi) et Kerim Melik Becker (beats, arrangements), dumama+kechou est une nouvelle constellation dans le paysage cosmique qui emprunte aux principes des créateurs de génie Sun Ra et Alice Coltrane. Principes que le duo filtre à travers les incantations polyrythmiques en langue xhosa de Madosini – celle qui a enseigné à Dumama l’art du uhadi, équivalent sud-africain et probablement ancêtre africain du berimbau brésilien. Cette masse sonore est ensuite plongée dans une boucle continue qui ouvre sur d’autres horizon sonores et géographiques. En bonne place y figure le Sahel, facilement audible dans les beats et arrangements de Kechou, oscillant entre blues du désert et hip-hop. Plus loin, le disque regorge d’innombrables manipulations sonores des plus variées, une approche que Dumama décrit comme « ouverte et non figée ».

Quant à la rencontre des deux musiciens, Kechou se lance: « On s’est rencontrés et on a commencé à jammer. Un jour on s’est plus ou moins infiltrés dans un concert en tant que première partie, mais on n’était pas vraiment prêts. Et puis on a donné un autre concert, vraiment dingue. Et on s’est dit que ça pouvait le faire. »

L’album a été en grande partie enregistré pendant une résidence artistique de deux semaines, en février 2019, au Nirox Sculpture Park dans la banlieue de Johannesbourg. La production a bénéficié des fines oreilles de Dion Monti, sorcier des studios et freak du beat. Des sessions additionnelles ont eu lieu à Cape Town et à Berlin, où réside Kechou, tandis qu’à Chicago, Angel Bat Dawid enregistrait ses parties vocales et de clarinette pour la chanson « uveni ». L’activiste du free jazz n’est pas la seule à rejoindre le bateau : Dylan Greene, Nobuhle Ashanti, Odwa Bongo et Siya Makuzeni font aussi une apparition sur ce vibrant chef-d’œuvre psyché gravé sur 8-pistes.

Crédit photo : Ayanda Duma

Dumama savait précisément ce qu’elle voulait explorer sur ces enregistrements. La chanson d’introduction, « Leaving Prison », évoque la tristement fameuse prison de Fort Glamorgan, déjà chantée par Miriam Makeba un demi-siècle plus tôt. Cette taule a enfermé quelques-unes des plus grandes figures de la lutte anti-Apartheid, dont Steve Biko, penseur et activiste révolutionnaire, et leader du mouvement Black Consciousness. Le thème avait déjà été adopté par les étudiants pendant les manifestations de 2015 et 2016, « #FeesMustFall » (« à bas les droits d’inscription »), bien que le mouvement avait pour objectif plus général de décoloniser le système éducatif d’Afrique du Sud.

La chanson est ainsi devenue l’équivalent du « We Gon’ Be Alright » de Kendrick Lamar pour la génération des Sud-Africains nés après 1994. Une jeunesse qui a finalement réalisé que la nation « arc-en-ciel » n’était rien d’autre qu’un poison qu’on a fait ingurgiter de force aux populations racisées – noires et marrons de peau – dans l’espoir qu’elles oublient leurs difficultés socio-économiques : (non-)accès à la propriété, salaires (in)décents, systèmes éducatif et de santé (in)efficaces, et un très vague « une meilleure vie pour tous », pour paraphraser la promesse de l’ANC lors de sa campagne pour les premières élections démocratiques.

D’ailleurs, cette même chanson apparaît sur l’album culte An Evening with Belafonte and Makeba, sorti en 1965. En adaptant les paroles de « Nongqongqo » à sa vision sonore, Dumama rend ainsi hommage à l’ancien et au moderne, tout en assumant sa place de future ancêtre dans la famille élargie des esprits libres du radicalisme, ces enfants visionnaires.

« Cette chanson m’est littéralement tombée dessus alors que j’explorais mon identité – une quête infinie, me semble-t-il. Et ce qui m’a le plus marqué, c’est cette figure de matriarche, plus précisément les matriarches xhosas : umama uMadosini, mais aussi mes deux grands-mères, encore en vie aujourd’hui. Ces dernières nous ont aidé à grandir, spirituellement parlant, ma soeur, mes parents et moi. Et puis il y a ma mère, ma soeur, et moi. Nos expériences semblent se faire écho à travers les époques. Mais symboliquement, on endure les mêmes galères que toutes les femmes noires qui vivent dans une société en faillite », détaille-t-elle.

« For Madala », interprété avec Nobuhle Ashanti et Odwa Bongo, est un hommage à la puissance musicale de Madala Kunene. La version originale, « Ubombo », invitait à accepter l’appel intérieur de ses ancêtres et s’abandonner à ce que Nduduzo Makhathini désignerait par « les mondes souterrains ». Le duo dumama+kechou réinvente le thème en un rap sur une femme et son bébé… « qui se transforme en hibou s’adressant au mhlekazi (Son Excellence), l’être responsable de sa douleur […], et l’implore de lui expliquer pourquoi il la réduit au silence », explique le conte dont le titre de la chanson s’est inspirée.

Crédit photo : Tseliso Monaheng

Le duo s’est découvert des affinités avec Sibusile Xaba, qui a lui aussi rendu hommage à Madala Kunene sur son dernier album, avec la chanson « Tribute to Bafo ». La troupe d’artistes multidisciplinaires sud-africains qui performe sous le nom The Brother Moves One a également posé sa pierre à l’édifice d’hommage au maître et vétéran, dont les albums publiés par des labels comme MELT2000 et Madaline sont encore aujourd’hui une source d’inspiration inépuisable pour la scène live sud-africaine. Sous d’autres horizons, le duo bristolien culte Smith & Mighty, précurseur du trip-hop, en a offert sa vision drum’n’bass, tandis que le Nigérian Paul Okoye aka Rude boy l’a trempé dans sa sauce house tribal sur Azanian Pulse Vol. 1 en 2003.

« C’est une histoire en cours d’écriture », dit Dumama à propos de la vraie nature de Buffering juju. « C’est un récit ouvert dans le sens où il n’a pas de fin définitive. On a fait en sorte de créer une structure où chaque chanson déborde sur la suivante, ou bien verse dans un champ sonore qui revient régulièrement. Bien plus qu’une succession planifiée de chansons, c’est un voyage. » 

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