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The Pan African Music Magazine
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Entrez dans la danse de l’écrivain Fiston Mwanza Mujila

Amoureux de Papa Wemba, Fiston Mwanza Mujila a appris le lingala en se gavant de rumba. Rien d’étonnant à ce que la musique soit omniprésente dans son second roman, La Danse du Vilain (Métailié). En voici la bande originale, commentée par l’auteur, à écouter sur YouTube, Spotify ou Deezer.

Installé à Graz en Autriche depuis une dizaine d’années, Fitson Mwanza Mujila, 39 ans, est originaire de Lubumbashi, la capitale minière de la République Démocratique du Congo (RDC). À un public français qui l’a découvert en 2014 à la faveur de son premier coup de maître, Tram 83 (Métailié), il se plaît à préciser : « Je suis un poète qui écrit des romans ». On rajoutera : des nouvelles, des pièces de théâtre (publiées en Allemagne et en Belgique) et des livrets d’opéra. Le rapport de Fiston Mwanza Mujila à l’écriture passe par l’oralité, par la musicalité des mots. Il prend ainsi un malin plaisir à faire swinguer la langue, à la « tordre » même. À titre d’exemple, la bière « se défenestre » dans son verre. Tout comme la littérature a permis à l’un de ses personnages de se « défenestrer de la misère ». En se jouant de répétitions, d’énumérations et de ruptures, son style, lui, s’impose par son rythme. Pas un hasard si le poème placé en fin du volume s’intitule « la cadence » et que dans la « note de l’auteur » qui suit, on lit : « ce roman est aussi celui des musiciens » ; « ces pages ont été écrites souvent la nuit, bercées par le jazz sud-africain et la rumba zaïroise ».

La rumba, nous y voilà ! Elle est au cœur de ce roman choral et chorégraphique qui sent la colle, les égouts, la bière et la sueur. Une fresque hallucinée et hallucinante qui dans une ambiance de fin de règne — celle du président Mobutu — nous fait virevolter entre Zaïre et Angola, entre dictature et guerre civile, entre corruption et rébellion. Avec un plaisir non dissimulé, on retrouve des figures déjà à l’œuvre dans Tram 83 : une étrange Madone, un écrivain en devenir et un lieu noctambule qui sert de huis clos à  une constellation de personnages ballottés par l’histoire et les nécessités. Cet endroit, situé à Lubumbashi dans le roman, s’appelle « Mambo de la Fête ». Et quand sonne « la Danse du Vilain », « la danse de ceux qui méprisent l’argent », « une faune en chaleur »se déverse sur sa piste « dans un ravissement qui frise la folie. Comme si c’était la dernière rumba de son existence. » 

Sans savoir que cela nous mènerait jusqu’à Berlin et son orchestre symphonique (avec lequel il se produira en janvier prochain), c’est à Paris, en plein jour, que nous avons retrouvé Fiston Mwanza Mujila. Ensemble, nous avons concocté la B.O. de son deuxième roman et l’avons agrémentée de quelques bonus et autres slows à la sauce Congo. Car à l’image de son double inversé, le personnage d’un écrivain autrichien installé en RDC, Fiston Mwanza Mujila est véritablement « un indécrottable de la rumba ».

© Dirk Skiba

Votre deuxième roman est une véritable déclaration d’amour à la rumba. Où et quand vous êtes-vous rencontrés tous les eux ?

Dans un bar, quand j’étais enfant ! Chaque année pendant les vacances scolaires, c’est à dire pendant deux ou trois mois, on travaillait dans le bar que mes grands-parents tenaient dans un quartier populaire de Lubumbashi,la commune de Katuba. Avec mes frères et sœurs, on rangeait les chaises et les tables, on descendait les caisses de bière. Dans cet endroit, ils passaient de la rumba du matin au soir. D’ailleurs, c’est grâce à la rumba que je parle lingala. Je l’ai appris à mon corps défendant ! Car à Lubumbashi, on parle swahili. 

Comme la clientèle de ce bar était déjà d’un certain âge, on jouait de la pure rumba. Je n’aimais pas ça, je trouvais ça redondant, trop langoureux et surtout trop long — passez-moi l’expression — à chier ! Ce n’est vraiment qu’à l’adolescence, avec Papa Wemba, que j’ai commencé à aimer la rumba. Je suis un inconditionnel du Papa Wemba musicien. C’est un modèle pour moi, c’est mon idole.

Papa Wemba — Bakwetu

Dans votre roman, on entend Wendo Kolosoy, Tabu Ley Rochereau, Franco et l’Ok Jazz (voir playlist), mais pas Papa Wemba. Lorsque vous le citez, c’est en référence à la sape. Si vous ne deviez choisir qu’un titre de lui, quel serait-il et pourquoi ?

« Bakwetu » figure parmi mes morceaux préférés. La chanson est une invitation à la fête. Le musicien prie ses frères et à ses sœurs de s’approcher et de danser avec lui. Ce morceau est une invitation à renouer avec la terre, la nature, les Anciens. Dans ce morceau, Papa Wemba chante en tetela, sa langue maternelle. Sa mère exerçait comme pleureuse. Elle l’a beaucoup inspiré. Ce qui intéressant avec ce musicien c’est qu’il a su emprunter à toutes sortes de musiques. De la rumba à la rumba rock (qu’il a lui-même créée), il a toujours su se renouveler. Sur un morceau comme « Après tout par exemple » – et c’est là aussi que réside tout son génie, il a sur réhabiliter un instrument, l’accordéon, très peu utilisé dans la rumba. Un instrument dont jouait de manière virtuose un musicien natif de Kisangani que je cite dans le roman, Camille Ferruzi (un des pionniers de la musique moderne congolaise, 1912-1990 – qui joua entre autres avec l’OK Jazz de Franco dans les années 70, NDLR).

L’un de vos personnages, la madone Tshiamuena, s’invente sans cesse des vies. Elle s’imagine notamment japonaise vouant un culte à une star bien réelle de la chanson nippone, feu Hibari Misora. L’une de ses chansons, « Le Mambo de la fête », donne son nom au lieu dans lequel vos personnages se retrouvent pour danser « la danse du vilain » ? D’où vous vient ce goût pour le Japon ?

De Papa Wemba ! Et de l’un des premiers concerts qu’il a donnés au Japon. Je l’ai vu des années plus tard, mais ça m’a vraiment marqué. C’était un concert de rumba rock avec des guitares électriques et une présence importante de la batterie en mémoire d’un instrument, le lokolé (tambour à fentes à son grave NDRL), qui vient de son village. C’est ça sa force, il a su intégrer son univers traditionnel ancestral dans une certaine modernité.

Concernant Hibari Misora, je dois dire que cette dame m’a toujours impressionné et qu’il était important pour moi de l’immortaliser dans ce roman. J’aime les femmes puissantes : les reines et les grandes musiciennes de jazz.

Misora Hibari – Mambo de la fête (1951)

Quel morceau vous a inspiré La Danse du Vilain, « le point d’orgue des nuits bacchanales du Mambo » ? Cette rumba qui, écrivez-vous, a deux versions : « la plus longue durait une heure trente-sept ou trente-neuf minutes, la plus courte dix-huit minutes et accessoirement dix quand le DJ baignait dans la colle ». 

C’est un live de Blue Notes, un groupe de free jazz sud-africain : Before the wind changes. J’ai beaucoup écrit en écoutant ce concert.

Blue Notes —Before The Wind Changes (live) 1979

Le jazz était déjà à l’œuvre dans Tram 83 dont vous avez dit : « j’ai composé le texte comme un concert de jazz, avec des moments d’harmonie, de symbiose et puis des moments d’improvisations et de solos ». Etes-vous également musicien ?

Je ne joue d’aucun instrument à part le sifflet qui est un instrument utilisé dans le jazz sud-africain notamment par le saxophoniste et compositeur Dudu Pukwana. Je l’utilise quand je dis mes textes — en allemand, en swahili en tshiluba et en français — entourés de musiciens. En Autriche, je me produis avec un batteur et un saxophoniste. En Allemagne, je suis entouré de musiciens de jazz. C’est mon père qui en écoutait de temps à autre et qui m’a fait découvrir le jazz. Pourquoi le jazz sud-africain ? Et bien parce ce que Lubumbashi est la dernière (ou la 1re) ville francophone en Afrique australe. Personnellement, j’ai toujours été impressionné par ce qui est selon moi un mix entre le jazz standard et la musique sud-africaine traditionnelle. En l’écoutant, on ressent l’influence des ouvriers, de la religion, de la culture sud-africaine. Et puis la plupart des musiciens sont aussi des chanteurs et comme j’aime le chant, c’est ça aussi qui m’a attiré vers le jazz sud-africain.

Dans La Danse du Vilain, l’un de vos personnages affirme : « sans la rumba le pays est une coquille vide ».  Le dirait-il toujours aujourd’hui alors que votre pays ne s’appelle plus le Zaïre, mais la RDC ?

Oui, je pense que la rumba participe de l’identité congolaise, elle unit le pays. Comme le fleuve Congo ou les héros que sont Franco et Papa Wemba, la rumba est l’une de nos mythologies fondatrices.

Quel rapport entretenez-vous avec la rumba actuelle ?

Ça bouge de partout à Kinshasa, la musique se renouvelle sans cesse. Mais ce qui est intéressant avec la rumba, c’est que quand Fally Ipupa ou Ferré Gola — qui est un des rares à pouvoir chanter Papa Wemba, Pepe Kelle ou Madilu System — jouent, ils s’inscrivent toujours dans une généalogie, ils puisent dans un même héritage.


À lire

La Danse du Vilain, en librairie depuis le 10 septembre aux éditions Métailié, est sur la liste des nommés pour le prestigieux prix Wepler

À écouter

L’album « On boit Lumumba » à paraître le 9 octobre, Fiston Mwanza Mujila avec Lukas Kranzelbinder (Contrebasse) Mona Matbou Riahi (Clarinette) ; Gregory Dargent (Oud, guitare) ; Mario Rom (trompette), Johannes Schleiermacher (Saxophone tenor) ; Dave Smith (batterie)

À voir

Jusqu’au 18 décembre à Paris (à la Galerie Imane Farès) un texte de Fiston Mwanza Mujila mis en musique par Patrick Dunst (saxophone) et Christian Pollheimer (batterie) est projeté dans l’exposition du photographe et plasticien Sammy Baloji  Kasala : The Slaughterhouse of Dreams or the First Human, Bende’s Error.

En janvier 2021, récital de Fiston Mwanza Mujila avec l’Orchestre symphonique de Berlin sous la direction de Karen Kamensek, dans une pièce de la compositrice chinoise Iran Zhao.

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