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The Pan African Music Magazine
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Rendez-vous ce soir avec Africa Mia
© Edouard Salier, Richard Minier

Rendez‑vous ce soir avec Africa Mia

Aujourd’hui sort en France Africa Mia, le documentaire que Richard Minier (avec Edouard Salier) a consacré à l’extraordinaire histoire des Maravillas de Mali, le fameux groupe malien formé à La Havane en 1965. Une épopée afro-cubaine dont Boncana Maiga est le dernier survivant. 

Le maestro Boncana Maiga pouvait bien être ému, lors de cette avant-première organisée il y a quelques jours à Paris. La salle était comble, et vu l’effervescence, on sentait déjà combien ce film était attendu. Dans l’air flottaient aussi les échos de l’actualité tourmentée du pays : moins d’un mois auparavant, le Mali vivait le quatrième coup d’État militaire de son histoire, et quelques jours plus tard, on célébrerait le soixantième anniversaire de son indépendance. Autant dire que les symboles ne manquaient pas. Mais ce qui fit peut-être déborder le vase et les larmes était peut-être encore ailleurs : Boncana le maestro qui avait formé l’orchestre de la RTI, qui avait arrangé les disques d’Alpha Blondy, dirigé le groupe Africando, présenté des émissions à la télé, produit quantité d’artistes et de musiques de film… ce Boncana, qui n’est plus à présenter en Afrique francophone, était ému que son histoire cubaine voie ainsi le jour, le grand jour, cinquante ans après son retour de Cuba en compagnie des six autres compagnons avec lesquels il avait passé dix ans sur place. 

Car cette histoire merveilleuse que raconte le film, elle avait brutalement pris fin, brisant les rêves des Maravillas de Mali, mais aussi le souffle d’espoir de l’époque des indépendances.

Envoyés par le régime de Modibo Keita en 1963 à Cuba, dans le cadre de la coopération entre pays frères en socialisme, le premier orchestre africain à marcher dans les pas de l’orquesta Aragon revenait en 1972 au pays, attendu par les mélomanes, mais pas par le régime. Forcé de fusionner avec l’orchestre Badema, les Maravillas de Mali avaient vécu. Plus jamais, ils ne rejoueraient ensemble. Sur l’écran, ses anciens compagnons disparus au fil des ans revivent avec lui, Boncana, l’unique survivant.

Le groupe n’était plus, mais sa trace dans l’histoire resterait à jamais. C’est tout le mérite de Richard Minier, alors producteur de musiques qui en 1999, découvre à Bamako cette histoire et mettra vingt ans à terminer ce film-hommage, riche, on l’aura compris, en émotions et en humanité. Car c’est bien, au-delà de la musique, au-delà du voyage historique, la force de ce film magnifique, qui raconte tout autant cette épopée des Maravillas que l’acharnement de son réalisateur. Richard Minier lui aussi, à l’issue de la projection, avait bien le droit de verser une petite larme et d’embrasser (masqué) Boncana Maïga. PAM l’a rencontré.

AFRICA MIA – La Fabuleuse Histoire des Maravillas de Mali

Au tout départ, comment découvres-tu cette histoire ? 

Je suis en vacances en 1999 avec un ami, et nous partons au Mali et en Côte d’Ivoire. Avant de repartir en France, on passe le 31 décembre 1999 à Bamako. Autant te dire qu’on était très éloigné des affaires de bug de l’an 2000 dont on parlait en Occident, car nous on passe la soirée dans les maquis, et je vois ce groupe qui joue de l’afro-cubain. À l’époque, je ne connaissais rien à cette musique mais j’avais vu bien sûr, le film Buena Vista Social Club qui était sorti en 1997. Dans le groupe, il y a ce type qui joue de la flûte (Dramane Coulibaly, NDLR), et moi je me dis que ce gars est forcément cubain. Je vais le voir, et il me dit qu’au Mali on adore la musique cubaine, qu’on en joue beaucoup, et que lui-même a vécu à Cuba dans les années 60. On se revoit trois jours plus tard, et il me raconte l’histoire des Maravillas de Mali. Là, je me dis que l’histoire est incroyable. Il me présente ses copains, les anciens du groupe.

À mon retour, je parle de cette histoire à des producteurs de film, et aussi de disque (c’était plutôt mon cœur de métier), et je sens un intérêt mais ça ne va jamais plus loin. Je pense qu’on était trop proches dans le temps de la sortie du film Buena Vista Social Club, et aussi qu’en France les musiques africaines vivaient une période trouble : après le gros focus qu’elles avaient connu du milieu des années 80 jusqu’au milieu des années 90, avec les radios libres, l’avènement de la « sono mondiale » avec le magazine Actuel, il y a eu un trou : donc quand j’arrive avec cette histoire la musique africaine intéresse moins, et aller proposer un projet qui parle de décolonisation, de guerre froide, de Cuba, avec des musiciens vieillissants, ce n’était pas bankable. Mais j’ai continué à chercher, et comme je ne pouvais emmener les anciens du groupe à Cuba, je suis parti seul à La Havane sur leurs traces.

Les Maravillas de Mali à La Havane (photo collection particulière Maravillas de Mali)

Tu t’accroches donc à cette histoire : tu veux non seulement la raconter, mais aussi reformer le groupe. Mais il faut encore convaincre le seul qui a quitté le Mali quand le groupe s’est disloqué, et qui a fait une brillante carrière : Boncana Maïga. 

Ça n’a pas été simple. Parce que je pense que la fin de l’histoire de leur groupe est douloureuse. Boncana a fait un choix que les autres ne vont pas faire (s’installant en Côte d’Ivoire en se privant, vingt ans durant, du Mali) et qu’il y a dû avoir du ressentiment entre eux. Il était plus aventureux. Alors quand je le retrouve dans un studio à Paris en 2000 avec une lettre de trois de ses anciens camarades, il se dit : « mais c’est qui ce blanc qui veut remonter les Maravillas ? » Il a déjà eu beaucoup de propositions pour raconter son histoire à lui, mais moi je ne fais pas un doc sur lui. Et je le ramène dans sa jeunesse, je lui donne des nouvelles de ses potes avec lesquels il a passé dix ans à La Havane. Avec le temps, il va nous inviter à Abidjan, puis au Niger dans sa famille : nous ouvrir progressivement ses portes. 

Mais le temps passe et tu ne trouves toujours pas de producteur… jusqu’en 2015, où tu convaincs Universal de te suivre. 

Là, ça change la donne : une grosse maison de disques, et plein de possibilités.

Sauf qu’à ce moment-là, en 2015, je ne sais plus qui est encore en vie. J’appelle chez Aliou, et son fils me dit qu’il est mort un auparavant. Donc il ne reste plus que Boncana. Je ne l’ai pas appelé depuis 5 ans, et je me dis que ça ne va pas être simple. Quand on se retrouve à Bamako un mois plus tard je le trouve très affaibli, mais je lui montre des images qu’il n’a jamais vues, celles que j’ai faites à Cuba quand je suis parti, dix ans plus tôt, sur les traces des Maravillas. Quand je lui montre ses potes cubains de l’époque, la villa où il a dormi en 64, et que je lui dis : j’ai réussi (à trouver des producteurs, NDLR), on va aller à Cuba… À ce moment-là de sa vie, Boncana est âgé, il a tout fait déjà, qu’est-ce qu’il peut faire de plus que de revenir à ses origines ? Et moi je lui apporte ça… Et comme je ne pouvais pas amener les autres, tous décédés, je les ai mis dans le film. Et aussi, dans le disque (Africa Mia, Decca Records, NDLR) Et Boncana a validé qu’on mette leurs morceaux, que j’avais enregistrés avec eux quand ils étaient encore en vie, et lui a réenregistré à La Havane de nouvelles versions avec des musiciens cubains. 

Au piano, feu Moustapha Sakho (photo collection particulière Maravillas de Mali)

Ce film, qui sort au lendemain de la mort de Moussa Traoré (le général malien dont le régime a privé le groupe de perspectives), c’est comme une réparation de cette histoire tragique.

Oui pour eux c’était grande tragédie, ils jouent pour le Président Keita, et puis ils repartent à La Havane pour enregistrer et tourner sur l’île. Ils sont encore à Cuba quand le disque arrive en Afrique, et quand ils rentrent ils sont des stars, tout le monde connaît la chanson « Rendez-vous chez Fatimata ». Ils perdent la main sur le groupe, fusionné au National Badema, et Boncana refuse de jouer avec d’autres musiciens qui n’ont pas été formés à la musique cubaine. Eux ils sont numéro un, ils le savent… et ils ne peuvent pas jouer. 

Le film remet sur l’échiquier de la sono mondiale un groupe majeur de ces années-là, dans un contexte politique pas très connu, et c’est aussi une revanche pour Boncana. Je voulais raconter l’histoire de ceux qui avaient fait Rendez-vous chez Fatimata. Faire un film populaire, où l’on sente l’humanité, la musique, et mon histoire avec eux.

Le film Africa Mia (Richard Minier, Edouard Salier) sort dans les salles françaises aujourd’hui.

Sa bande originale, Africa Mia (Decca Records), est disponible partout. À Paris, on peut aussi voir l’expo photo Africa Mia à la Feel Good Gallery (24 rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, 75004, Paris).

Le réalisateur Richard Minier © Julie Chuzel
© Edouard Salier, Richard Minier
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