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BŪJIN, grand écart poétique entre le Brésil et l’Afrique du Sud
Photo : Elijah Ndoumbé

BŪJIN, grand écart poétique entre le Brésil et l’Afrique du Sud

Sur son nouveau single « SERGIO », la Kényane-Sud-Africaine BŪJIN dresse une satire imagée du colonialisme moderne. Elle nous en explique la métaphore dans une interview presque philosophique.

Artiste polyvalente, Dani Kyengo puise dans ses racines kényanes et sud-africaines pour travailler la musique sous toutes ses formes et élaborer une soul avant-gardiste qu’elle produit au fil de ses envies depuis le début de l’année. Après le mystique « Rosalinine » et le plus enlevé « Weird Venom » qui hésite entre gqom et dancehall, elle invite le trompettiste Keegan Steenkamp sur son troisième single « SERGIO », morceau jazzy downtempo au groove lancinant et introspectif, presque dérangeant. Plutôt que de faire l’apologie de Rio de Janeiro et du Cap à travers leurs plages et leurs cocktails, elle casse le rêve exotique du touriste moyen pour le transformer en une sombre poésie, déviant l’idéal du personnage de Sérgio Mendes vers une sinistre allégorie…

Tu as écrit « Sergio » en un jour, sans imaginer quel serait le message final. Quelle était ton intention initiale ?

L’intention initiale était d’exorciser un feeling, plus que de manifester une intention à travers les paroles. J’ai tendance à écrire à partir d’images, de souvenirs, d’esquisses sonores parce qu’il y a une espèce de porosité dans mon imagination et dans la manière dont je pense à travers le son… ce qu’il contient et ce qui s’en échappe me laissent y entrer, pour y multiplier mes idées. Cela laisse de la place pour que n’importe quoi puisse prendre forme, pour devenir un dialogue ou une histoire.

Comment as-tu travaillé avec le trompettiste Keegan Steenkamp sur ce morceau ?

La collaboration était fluide. C’est un bon ami, un musicien incroyable et attentionné avec qui j’ai passé du temps et déjà collaboré. Nous avons travaillé sur une performance sonore que j’ai conçue l’année dernière pour le festival artistique Infecting The City du Cap, et sur une autre installation sonore que j’ai emmenée à Berlin. Un jour, il était chez moi et je lui ai joué la chanson. La fois suivante, je lui ai montré le motif de trompette que je voulais dans mon intro. Au lieu d’enregistrer uniquement cette intro, nous avons enregistré et improvisé pour toute la piste.

Sur ce titre, fais-tu référence à Sérgio Mendes ? Peux-tu développer cette métaphore ?

Certaines conversations envahissent vivement mon imagination jusqu’à ce que je les exorcise – parfois littéralement. Sergio est devenu cette métaphore qui occupait une grande partie de mon espace mental après une conversation que j’ai eue avec un ami, autre artiste penseur et radical, bien avant que j’écrive la chanson. Nous avons évoqué les pratiques de résistance et les hantises coloniales au Cap en particulier. Puis des similitudes avec Rio de Janeiro sont apparues. « … Sauf que nous avons la Signal Hill et pas de Jésus », c’est ce qui a été repris de la conversation. Quand j’ai écrit la chanson, j’ai soigné cette image dans mon esprit. J’en ai ri plusieurs fois aussi. C’est l’image d’un Christ Rédempteur qui regarde passivement, celui « qui voit tout », mais pas celui qui sauve tout. Je parle de ces sentiments de nostalgie, de désir, de désillusion et de trahison qui surviennent lorsque l’on réalise que nos principes de foi ou « nos » spiritualités ont été pénétrés par un mythe colonial omniprésent. Comme si quelqu’un ou quelque chose venait nous sauver, ou que les noirs « avaient besoin d’être sauvés » d’eux-mêmes pour commencer. Ensuite, je pense à la manière dont nous dansons, décontractés comme Sérgio Mendes qui joue cette intro incomparable au piano sur « Mas Que Nada ». Cette version est gravée dans les esprits du monde entier, même si c’est Jorge Ben qui a écrit l’original. Cette image du Christ avec Mendes jouant cette intro percussive encore et encore, prenant le contrôle de ma tête jusqu’à ce que ça se transforme en quelque chose de sinistre, c’est ce qui m’est venu à l’esprit et c’est plutôt dark.

Tu parles de de l’oppression colonialiste à l’égard des Sud-Africains et des noirs brésiliens. Pourquoi faire ce rapprochement, et pourquoi raconter cette histoire à travers la ville de Rio de Janeiro ?

En tant que musicienne, artiste, et conteuse qui travaille le son, mon rôle est d’imaginer. En partageant avec les autres, je peux évoquer le rôle de l’imagination critique dans la résistance collective des peuples noirs aux histoires, identités et hantises compliquées. J’aime imaginer. Pour moi, c’est l’un des muscles les plus libérateurs à exercer dans la musique. Pendant si longtemps, les gens comme moi n’avons peut-être pas été autorisés à imaginer, n’est-ce pas ? Que je parle de Rio de Janeiro ou du Cap, les métaphores, les symboles et les processus de l’imagination font partie de cette narration, et cela s’étend à travers le son, la composition et l’intentionnalité, la terre et le temps. C’est en quelque sorte une façon de relier ces points par le biais de la narration. Donner un sens aux racines des noirs, à leurs déplacements, à la joie et à la résistance. Que ce soit à Rio, au Cap ou en Guyane, il s’agit de personnes qui ont vécu collectivement certaines insolences coloniales sur notre terre et qui continuent de vivre ces nombreuses mutations parasitaires contemporaines.

 Le single est très profond et introspectif. Musicalement parlant, à quel genre de sons peut-on s’attendre sur tes prochaines sorties ?

Je réponds toujours la même chose pour ce type de question : ne vous attendez à rien ! Ne vous attendez pas à une suite. Nous devons nous adapter à cette philosophie en tant que consommateurs et producteurs culturels, que l’artiste se réserve le droit de dire : « voilà, j’ai terminé. J’aimerais travailler sur cette partie de moi-même maintenant. » Je travaille sur un projet solo et plusieurs projets collaboratifs, mais ce que j’attends avec impatience, c’est de terminer une musique de court-métrage et l’installation d’une performance que je suis en train de développer. Mais tout est éphémère en ce moment, je me repose simplement sur ce sentiment avec autant de grâce que possible.

Le single est disponible depuis le 7 août sur la page Bandcamp de l’artiste.

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