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Sages… comme des sauvages à La Réunion
Crédit photo : Claire Delfino

Sages… comme des sauvages à La Réunion

"Luxe-Misère", le dernier album du groupe Sages comme des Sauvages, s’inspire en partie des musiques réunionnaises. Ismael et Ava, voix et cerveaux du groupe, racontent leur relation à l’île, au regretté Alain Peters, et à l’indomptable Danyel Waro. Interview.

Dans les locaux de leur label et tourneur Zamora, Ismaël Colombani et Ava Carrère m’attendent ce jour-là. Ils ne sont pas seuls. Avec eux, un petit bout de chou d’une dizaine de mois, qu’ils ont fabriqué ensemble entre leurs deux albums. Car les deux forment un couple, et aussi un groupe. En langue sauvage, un « grouple ». Deux voix agiles, deux plumes de pan(!) qui n’aiment rien tant que jouer avec les mots pour en faire jaillir des images, souvent sublimes, même (et peut-être surtout) quand elles renvoient à des réalités douloureuses. Aussi cosmopolis qu’aventureux en musique, ils ont enrichi leur tête-à-tête des mille possibilités que leur ont ouvertes Osvaldo Hernandez (percussions afro-latines) et Émilie Alenda (basson, clavier et chant), les deux musiciens qui les ont accompagnés pendant la tournée-fleuve qui a suivi la parution de leur premier album il y a cinq ans. « Luxe Misère« , puisque c’est le titre de leur nouveau (et très beau) disque paru pendant l’hiver, s’en va vagabonder à plusieurs reprises sur les rivages de l’île de la Réunion, comme s’ils étaient irrémédiablement aimantés par ce caillou volcanique qui s’est détaché de l’Afrique et a suivi son propre chemin, donnant naissance au séga, au maloya, et aux poètes populaires qui façonnent sa langue, éminemment créole, c’est-à-dire créative. Les Sages comme des sauvages reprennent en effet une chanson d’Alain Peters, vagabond céleste devenu figure tutélaire des musiciens de l’île, et invitent le grand Danyèl Waro (dont le dernier disque vaut le détour, PAM vous en reparlera prochainement). Quelques jours avant que la France ne se confine, et alors qu’ils s’apprêtaient à donner un concert (annulé) à Paris, les voici donc assis dans ce canapé, accompagnés par un mini bout d’homme qui du haut de ses trois pommes ouvre de grands yeux. Il s’appelle Akosh, mais appelons-le « le manager ». Il n’aura rien perdu du récit de ses parents, qui racontaient ce qui les lie à La Réunion, à sa langue, et à ses musiques.

Sages comme des sauvages ek Danyèl Waro à la Réunion
C’est quoi votre truc avec La Réunion ? 

On nous demande toujours si on a un truc avec la Réunion, mais c’est peut-être la Réunion qui a un truc avec nous à un moment donné… (rires) 
Nous, on reprenait du Alain Peters tranquilles dans notre coin… Et lors de notre première tournée on faisait toujours un morceau de lui, pour les voix… Et là, s’il y a un Réunionnais dans la salle, qu’il travaille à la comm’, qu’il soit pompier ou qu’il passe juste par là, tu peux être sûr que tu vas entendre « oté, la Réunion ! ». Ca, c’est le côté diaspora, parce que c’est une minuscule île que les gens connaissent peu (ici à Paris, quand tu dis que tu vas à la Réunion, la moitié des gens t’imite l’accent antillais !!!). La marraine de notre fils, une très bonne amie à nous, est moitié réunionnaise, son père a vécu là-bas et a fondé l’association des écrivains réunionnais, donc on a tout un lien avec la culture réunionnaise (déjà la bouffe réunionnaise te donne instantanément envie d’y aller). 

Ava : Il y a eu plein de hasards. Ismaël était parti là-bas pour un spectacle,  et moi je les ai rejoints. Donc j’étais seule dans l’avion et je venais de découvrir Alain Peters et Danyèl Waro, et j’ai halluciné : j’avais jamais entendu des trucs pareils ! Et je voulais apprendre « Rest’ la Maloya » (célèbre chanson d’Alain Peters, NDLR). Alors j’ai demandé à ma voisine dans l’avion de m’aider parce qu’il y a des choses que je ne comprenais pas bien, et je me rends compte qu’elle est la nièce de Danyèl Waro ! Elle m’a donné le contact de son frère Jean-Didier (Hoareau, membre du groupe Trans Kabar, NDLR), un super musicien qui vit à Achères, que j‘ai été voir à mon retour : on a « crasé » (on a joué ensemble)… bref une somme de hasards. Et puis le groupe est un peu né là-bas. 

Ismaël : On avait composé une chanson là-bas, tourné un truc sur place, et la vidéo a pris un peu dans les internets (très modestement, mais beaucoup plus que tout ce qu’on avait fait avant), et suite à ça, des gens sont revenus vers nous comme si on était déjà un groupe. Et puis, avec tous les musiciens réunionnais qu’on a croisés sur notre route, ici ou là-bas, ça a toujours été hyper facile, simple, il y avait un intérêt réciproque, et je pense que c’est aussi le propre d’une terre créole : il y a déjà pas mal de couches, donc qu’on en mette une de plus ou une de moins… tu vas pas perdre ton identité parce que tu joues avec Sages comme des sauvages. 

Ava : Mais aussi ce qui nous intéresse à la Réunion, c’est la vivacité du patrimoine et du folklore qui sont vraiment encore très vivaces, se transforment tout le temps, et qui en même temps ont été créés avec une somme de différentes origines mêlées. C’est comme la bouffe, mais en musique : c’est incroyablement savoureux et varié… et vivant ! 

Ismaël : Le maloya est considéré ici comme une musique très traditionnelle, or c’est déjà – c’est Danyèl Waro qui le dit – du maloya profane, avec des propos politiques ou d’amour, alors que ce n’est pas sa fonction de base, qui est rituelle. (Dans le maloya), toute la nuit tu appelles les ancêtres avec des mots si anciens qu’on les comprend pas toujours, du vieux malgache qui s’est perdu, etc. Donc le maloya dit « traditionnel » c’est déjà un maloya réinventé, et qui ne cesse de se réinventer.
Il y a des musiciens comme Danyèl Waro qui se sont exportés, c’est leur côté extrêmement politisé, attaché à la terre qui a voyagé, alors qu’aux Antilles c’est le zouk qui a marché au point d’avoir un peu asséché le gwoka de la Guadeloupe, qui pourrait ressembler plus au maloya. Et donc à la Réunion il y a ce sentiment de la valeur de ce qu’ils font, celui de savoir que le maloya est supérieur à toi, c’est hyper beau ! Cette musique reste très vivace, même si tous les mômes là-bas n’écoutent pas du maloya. 

Alain Peters – DR
Dans votre premier album, Largue la peau (2015), vous aviez déjà repris le fameuse chanson « Rest’la maloya » d’Alain Peters. Cette fois-ci, vous récidivez avec « Panyé si la tet’ ». Qu’est-ce que ce poète et musicien (1952-1995) représente pour vous ?

Ismaël : Alain Peters c’est marrant, parce que c’est notre pote maintenant. On a tellement traîné avec longtemps, en reprenant ses chansons… 

Ava : c’est un océan qu’il nous a légué, et quand on reprend une de ses chansons on peut passer des semaines à trouver l’endroit par lequel on va l’aborder, et puis comment on va après la retricoter pour le « régurgiter ». Il infuse…

Ismaël : Et du coup on fait plein de versions possibles. Les chansons sont tellement solides, on peut y aller mille fois, elles deviennent nos chansons sans les être.

Ava : C’est un jardin et on se ballade dedans, et on essaie de faire des bouquets… comme dans « Panyé si la tet’ ». 

Oui, dans cette chanson on entend un marchand ou une marchande qui interpelle les passants pour vendre ses fleurs, ses noix de coco… on voit cette scène du quotidien comme si on passait à côté.

Ismaël : Oui et c’est vraiment que ça, c’est quelqu’un qui dit « achète mes fleurs », comme de la réclame sur un marché. Et puis Alain Peters c’est notre prof de créole, aussi. Il ya des trucs qu’on a chantés 10 000 fois sans les comprendre et la 11 000 ème fois, tu fais « Ah… ».

Ava : Ca vient par la bouche, c’est à force de le dire, et comme c’est très idiomatique, le créole, il n’y a que comme ça que tu peux l’apprendre. 

Alain Peters est devenu un totem pour pas mal d’artistes français. Comment vous l’expliquez ? 

Ismaël : Alain Peters c’est un peu celui qui a commencé à utiliser la poésie créole. Il était bassiste et il jouait plutôt des trucs fusion-psyché inspiré des Américains, quand il a eu une sorte d’appel sur le fait d’utiliser la langue créole et sa poésie. Il est allé puiser dans différents endroits de la musique réunionnaise, il y a du séga, du maloya, des trucs à lui…

Ava : Quand un pote lui rapporte un instrument du sahel, il le prend et fait des chansons avec, et ça devient incorporé dans le folklore réunionnais. Il avait un coté chimiste aussi, il bricolait plein de choses… Il avait ce côté expérimental et en même temps faisait ses recherches liées au créole et à son patrimoine, donc il était toujours dans cette tension entre la recherche et la source. 

Ismaël : C’est peut-être un peu comme quand la bossa nova est née au Brésil : à un moment donné se fabrique un truc moderne, mais qui directement devient du folklore. C’est toujours un peu magique ça ! C’est comme si tu avais la bouture d’une plante qui prenait d’un coup et… hop, directement, la colline est fleurie !

Comment est arrivée cette chanson (« Le goût de la fumée ») avec Danyèl Waro ?

Ava : On l’a pisté très longtemps, on a fait plusieurs fois des co-plateaux, on avait le même ingénieur du son… (Ici, le bébé — Akosh — qui est le véritable manager du « grouple » — se fait entendre, il faut dire que ça fait déjà une demi-heure qu’on cause).

Ava (poursuit): Quand on était à la Réunion, il nous avait même invité à manger un cari-coq chez lui …c’était une première consécration, et moi j’avais été surprise, parce que je savais qu’il avait pas mal de rigueur spirituelle et politique, et je l’imaginais comme assez austère, et peut-être un peu sentencieux… et en fait il est hyper drôle, il adore les jeux de mots, il est très facétieux. (là, le manager s’impatiente sévère et réclame sa mère, et à manger !)

Ismaël (prenant le relais) : On lui avait envoyé un morceau avec toute une plage libre, en lui laissant carte blanche. Et il a fait un truc génial, il a converti le couplet et le refrain en créole. Il ne traduit pas, il te transcrit ton image en image créole, il est hyper fort à ça. Parce que dans le créole, qui est vraiment une langue d’images, on forge des nouvelles expressions en permanence. Et donc c’est un morceau un peu double-face, un couplet en français, un couplet en créole. Avec ses musiciens. En plus on a enregistré ça chez Serge Parbatia, qui est le gars qui a enregistré les albums de Zanmari Baré (dont j’adore et la musique et les enregistrements), donc on était grave contents ! Et puis on a fait deux autres morceaux avec les musiciens de Danyèl. On pouvait pas savoir d’avance si ça allait marcher, parce que ce n’est pas parce que tu as de bons ingrédients que ça donne un super plat. Mais là, on avait écrit la chanson pour Danyèl Waro d’une certaine façon. C’était inspiré de ce qu’on avait reçu de lui, et c’était une manière de lui rendre ce qu’il nous avait donné (sans savoir qu’il nous l’avait donné). 

« Le rhum est sans danger, l’alcool est sans danger »… on a fait chanter ça à Danyèl Waro qui ne fume pas, qui ne boit pas ! 

C’est quand même dur la vie, c’est le bien le plus précieux, mais en même temps le chemin est long et on est toujours entre ces moments d’envolée et de découragement. Dans tout ça, qu’est ce qui te tient ? Même le dernier alcoolique et le pire des drogués tentent (en s’accrochant à leur addiction, NDLR) de rester vivants. C’est sûr, il vaut mieux avoir de l’imagination et des amis, ça nous permet de rester en meilleure santé et de nous emmener plus loin. Mais quel goût on donne à la fumée ? C’est aussi ça la question. « Le goût de la fumée » : on a failli appeler l’album comme ça.

Mais il s’appelle Luxe Misère… Quel est le message, derrière ce titre ?

Nous on fonctionne en images, plus qu’en messages. « Luxe, Misère« . En ce moment, c’est plus « misère-misère-misère-misère-luxe-misère-misère … » Pour qu’il y ait du luxe, il faut qu’il y ait de la misère. Et on l’aime bien (ce titre), c’est aussi un bon totem, il condense bien notre propos. On l’a enregistré à la Réunion, avec Mickael Talpot et Willy Paître, des maloyeurs ultra-chevronnés. C’est un vrai maloya, mais avec du bouzouki, donc déjà très batardisé, et chanté en français. Et, à ce que je sais, il n’y a pas de maloya en français. Ca paraît couillon, mais un ami de la Réunion nous a dit : « dis, c’est notre truc à nous ça, c’est presque perturbant : vous l’avez un peu chopé… ». Moi j’adore cette idée là… de créoliser le créole. 

L’album Luxe Misère de Sages comme des sauvages, sorti chez Zamora, est disponible sur toutes les plateformes.

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