Bai Kamara Jr. s’invente son blues

Après un long parcours musical, le natif de Sierra Leone installé à Bruxelles a choisi le blues et enregistré seul l’album Salone. Une synthèse réussie de ses héritages ouest-africain et européen. À découvrir sur scène ce 14 mars à Paris. Interview.

Crédit photo : Michael Chia

Bai Kamara Jr a derrière lui six albums et un long parcours musical qui l’a mené sur les rives du rock, du funk, de la soul et du jazz. De Londres à Bruxelles, il a fait ses armes d’auteur-compositeur et s’est mis à chanter, sans jamais oublier la Sierra Leone où il est né, là où ses souvenirs d’enfance sont ancrés. Salone (c’est ainsi que les Sierra Léonais appellent leur pays) est un retour aux sources… sur sa terre natale, dont il fut longtemps privé durant les années de guerre civile, mais aussi sur les chemins du blues, musique aussi dépouillée qu’essentielle qui s’est imposée à lui pour raconter des histoires avec sincérité. Le disque est une réussite, qui résume cette existence à cheval sur les continents, prenant les couleurs de l’Afrique tout autant que celles de l’Occident. Ouvert et baladeur, il n’en sonne pas moins juste. Juste du blues. Le sien. 
 


Tu es né en Sierra Leone et as été élevé entre ce pays et l’Angleterre, avant de t’installer à Bruxelles où tu vis toujours. Peux-tu nous parler de cette enfance voyageuse ?

Mon enfance était très particulière : mes tout premiers souvenirs sont en Grande-Bretagne. Quand j’ai eu cinq ans, je suis parti en Sierra Leone où je vivais avec ma mère et sa famille. Ma mère vient d’une famille de 9 frères et sœurs, mais elle nous a élevés seule moi et ma sœur. Et comme elle partait souvent pour le travail à l’étranger, elle me laissait à mon oncle préféré qui vivait au bord de la mer et là je pouvais jouer avec les enfants des pêcheurs, la mer, c’était super ! Je me sentais libre, toujours dehors, je construisais des cabanes dans les arbres et je me sentais en sécurité. À cette époque, je partais en Angleterre pour les vacances. Ma mère avait été nommée ambassadrice en Guinée, et c’est là qu’on m’a envoyé en Angleterre, dans une famille qui s’occupait de moi, une famille typiquement britannique. Le père était dans la marine, commandant de sous-marin, c’était dans la ville de Barth, celle de Peter Gabriel et de Tears for Fears. Donc j’ai eu le côté africain et britannique à la fois. 


Avec une mère ambassadrice, on parlait beaucoup de politique à la maison ?

La politique s’invitait tout le temps à table. Mon père venait d’une importante famille politique, très établie, et du côté de ma mère ce n’était pas le cas, ils venaient d’un milieu modeste et ils ont du se battre pour s’imposer. Mon père et ma mère étaient aussi de partis opposés, et parfois ça créait des tensions entre les deux familles. Et c’est d’ailleurs ce qui a abouti à leur séparation. 

Quand j’ai fini mon école de commerce à Manchester, ma mère a été nommée ambassadrice à Bruxelles. Donc je lui ai rendu visite, et elle m’a proposé de venir à l’université américaine de Bruxelles. Et là j’ai sauté sur l’occasion, car je pouvais enfin vivre avec elle. 
 


Comment as-tu vécu la guerre qui a déchiré ton pays natal dans les années 90 ? 

En fait quand la guerre a eu lieu en Sierra Leone, je n’ai pas pu m’y rendre pendant dix ans. Deux ans après le début du conflit, elle a été rappelée là-bas et parfois elle ne pouvait pas sortir du pays, et moi je n’avais que les nouvelles terribles de ce qui se passait. Cette guerre a touché toutes les familles, riches ou pauvres. Après la guerre, l’Unicef Belgique m’a demandé de m’y rendre. C’était la seule organisation de ce genre qui est restée pendant tout le conflit, et je les en remercie. Donc j’y suis allé, et j’ai été choqué par la dévastation… mais dans mon cœur j’étais rassuré de sentir que les gens continuaient d’aller de l’avant, d’être chaleureux et accueillants. La guerre n’avait pas réussi à briser l’ADN des Sierra Léonais, qui sont des gens pacifiques. Ça m’a donné de la force de voir que les gens avaient le courage d’avancer. 


Tu as commencé à écrire des chansons en Angleterre, mais comment es-tu devenu musicien ?

J’étais à Bruxelles, et ma sœur un soir est sortie pour voir un groupe jouer, et m’a proposé de me les présenter. C’était dans un petit bar, j’ai rencontré les musiciens. Le chanteur, depuis décédé, était vietnamien, mais il avait la culture rock des années 60 : il jouait les Kinks, les Stones, et ça m’a fasciné de voir un Vietnamien qui chantait comme Mick Jagger et maîtrisait si bien cette culture. Et il avait besoin de chansons, alors j’en ai écrit pour le groupe. Et de fil en aiguille on m’a dit que je pouvais chanter moi-même mes chansons… et j’ai fini par dire OK. Donc ce n’était pas planifié, c’était presque malgré moi. À Bruxelles, pendant les années de fac, je faisais tellement de musique, pour moi ou pour d’autres, que j’ai demandé à ma mère de faire une pause dans les études, et là ce fut raide. On a dû négocier. Dans ma famille personne n’avait fait de musique, et ne connaissait ce milieu. Donc j’étais seul. Si j’avais voulu faire de la politique, ça aurait été plus facile ! Donc j’ai lâché les études… les chansons me venaient assez naturellement, je n’étais pas un grand joueur de guitare ou un grand chanteur, mais les chansons m’arrivaient avec une certaine facilité. Et c’était ça l’important, c’est le point de départ. Je savais que ça allait être une longue route, mais je voulais rester un auteur-compositeur avant tout. 
 


Salone, que représente cet album dans ta carrière ?

Pour moi, cet album me représente vraiment, il raconte mon parcours comme être humain. J’ai vécu sur ces deux continents que je connais bien : je suis autant un Africain qu’un Européen. Et j’ai toujours aimé le blues, mais il y a dix ou quinze ans si j’avais joué du blues, je n’aurais pas été assez mûr, je n’aurais pas eu les outils pour rassembler tout ce que j’ai vécu dans ma musique. Et dans cet album, toute mon expérience, tout mon parcours se trouvent réunis. Les instruments africains — notamment les percussions — se retrouvent au premier plan et côtoient la guitare. Je voulais que cet album dise aussi que je suis un citoyen du monde, car je ne suis pas prisonnier d’une culture : je vis cette réunion de l’Afrique et de l’Europe sans effort. 


Freetown, la capitale de la Sierra Leone, a été fondée pour rapatrier des esclaves affranchis : c’est déjà une histoire d’aller-retours entre cultures et continents…

Oui, la ville a été fondée pour accueillir les esclaves affranchis ou bien ceux qui étaient libérés par la flotte britannique après l’abolition de l’esclavage. À cette époque (entre 1833 et la fin du XIXe siècle, NDLR), la marine anglaise arraisonnait les bateaux négriers et libérait les esclaves à Freetown. C’est notre histoire, et moi je descends de la tribu qui vivait là ou Freetown a été fondée. En Sierra Leone, on joue plus du highlife que du blues, mais en Afrique de l’Ouest, notamment au Mali avec des gens comme Ali Farka, le blues a toujours été là. En Afrique, il n’y a pas de complexe à jouer du blues. Mais je l’ai compris quand j’ai découvert les musiciens comme Boubacar Traoré et d’autres maliens, qui peuvent jouer du blues avec du balafon, du violon traditionnel, et avec leurs propres histoires. Cette musique est la leur. On m’a dit : « les gens qui jouent du blues sont des pauvres », mais moi, même si je ne viens pas d’un milieu défavorisé, j’ai eu mes luttes, et c’est mon blues à moi. C’est pas prétentieux, car le blues c’est aussi notre musique. Mais je veux la faire sonner à ma manière. N’en déplaise aux puristes, il ne faut pas avoir peur de jouer cette musique de manière ouverte. 
 


Sur Salone, il y a une chanson qui s’appelle « Homecoming » (« retour à la maison »). C’est un hommage au pays natal ?

C’était la première chanson que j’ai écrite quand je suis rentré de mon voyage en Sierra Leone après la guerre civile. Je n’avais pu m’y rendre pendant très longtemps. Et donc, dès l’atterrissage : les odeurs, les sons m’ont envahi… Il y a dans cette chanson une phrase qui dit : « je veux goûter le goût des fruits de l’arbre que j’ai planté quand j’étais un petit garçon ». Ma mère avait en effet une maison à l’époque, avec un grand jardin, et le jardinier a dit à ma mère que ce serait bien que je plante un cocotier. Si c’était moi — un jeune garçon —  qui le plantait, il serait plus vigoureux et il grandirait plus vite… c’est une vision africaine de la vie, et cette histoire me ramène à mon enfance.


Le blues, c’est une parenthèse dans ton parcours ? Où tu vas poursuivre dans cette voie ? 

Pour moi il y a deux choses importantes dans le blues : c’est basique, c’est dépouillé, et du coup, tu ne peux pas feindre cette musique. Tu peux entendre si c’est surfait, si c’est artificiel, c’est comme un miroir : si c’est authentique, tu le sens, si c’est faux, tu le sens aussitôt… 

Des fois on peut n’avoir qu’une phrase, mais elle dit tout ce que tu veux dire. Par exemple chez Ali Farka, parfois c’est la même phrase qui est reprise, mais avec une intonation différente, pour que le message passe. 

Il faut de l’expérience, mais pour moi le blues est le meilleur moyen de s’exprimer avec sincérité. Je crois que je vais continuer à arpenter ce chemin. je veux raconter des histoires qui sont parfois dures, mais d’une manière élégante et belle, comme le permet le blues : je crois que c’est ce que je préfère. 


Bai Kamara Jr sera en concert le 14 mars à Paris (Méridien Étoile).

Salone de Bai Kamara Jr., disponible chez Moosicus Records.