Daara J Family, retour vers le futur

Rencontre avec le mythique duo du hip-hop galsen qui fêtera demain à Paris, sur la scène du Trianon, la sortie de son nouvel album.

Crédit photo : Alun Be

À coup de rythmes traditionnels gonflés de trap et de lyrics qui prônent la nécessité d’être fier de son identité, le sixième album de Daara J Family, Yaamatele, entend bien (re) connecter l’Afrique l’Ouest au reste du continent, et la jeunesse à son Histoire. 

Ce nouveau projet prend d’ailleurs des dimensions panafricaines, puisant dans les traditions mandingues et wolofs pour les frotter aux univers 2.0 de Kinshasa, Luanda, de Lagos ou d’Accra. Le résultat, conscient et novateur, fait des étincelles ! 

À Paris, PAM a rencontré Ndongo D et Faada Freddy, deux ambassadeurs de la scène hip-hop sénégalaise, bien décidés à modeler le futur en se faisant les gardiens de leur culture. 


Sur l’une des photos de presse qui accompagne la sortie de
Yaamatele, Ndongo D tient le livre de l’économiste sénégalais Felwine Sarr : Afrotopia (2016). Comment résumeriez-vous le contenu de cet ouvrage, et dans quelle mesure a-t-il influencé l’écriture de votre nouvel album ?

Ndongo D : Pour moi, le contenu de ce livre se résume en une phrase : l’Afrique n’a personne à rattraper. On a tendance à suivre le modèle occidental, mais l’Afrique doit construire elle-même son présent pour se projeter dans le futur. C’est un livre qu’il faut absolument lire, car il résume la dynamique à l’œuvre sur le continent, il propose une nouvelle manière de regarder « l’Afrique en mouvement ». Au-delà de ce livre, c’est sa pensée qui nous inspire. Felwine est effectivement économiste, mais il est plus que ça. C’est un écrivain et un musicien. Il a vraiment une démarche globale. Il a, par exemple, instauré les Ateliers de la pensée au Sénégal où il réunit des penseurs africains et de la diaspora pour réfléchir à la manière dont on peut décoloniser les esprits. L’idée c’est que les jeunes Africains comprennent, qu’au final, le pouvoir est entre leurs mains. 


En wolof (et dans une moindre mesure en anglais et en français), vous vous adressez principalement à la jeunesse du continent et l’encouragez à être fière de son identité, à rester elle-même et à s’unir. Dans la chanson
Yaamatele (featuring Gaël Faye), votre message se fait plus universel… 

Faada Freddy : C’est un album qui parle au peuple, qui parle à notre Humanité. Yaamatele doit son titre à l’un des personnages (un robot qui avait une télévision à la place du ventre) de Onze pour une coupe, un dessin — animé crée à l’occasion de la Coupe du Monde de Football de 1982. À l’époque, dans les rues, on utilisait ce nom pour désigner les personnes scotchées à la télé toute la journée. On croyait que l’on s’était débarrassé de Yaamatele, mais il revient ! Et cette fois ce n’est pas un robot, c’est un humanoïde ! Nous sommes tous plus ou moins des Yaamatele qui transportons en nous un écran animé. Les smartphones, notamment Afrique, ont permis de réduire le « gap » technologique : ils servent à informer et d’outil d’apprentissage. Lors des Printemps arabes, ils ont été des outils déterminants pour renverser des régimes et faire changer les mentalités. Mais en ces temps de mondialisation sauvage, ces mêmes écrans peuvent aussi être une puissante arme de colonisation des esprits. Nous ne demandons pas aux jeunes d’abandonner leurs Smartphones, mais d’adopter un recul critique face aux contenus. 
 


En parlant de ce nouvel opus, vous avez dit avoir réorchestré des chansons de votre enfance de façon moderne. À quels titres faisiez-vous référence ? 

Faada Freddy : À TchéKoulé notamment. Car il s’inspire de « Che Che Kule » (Kye Kye Kule en akan), une comptine ghanéenne de notre enfance qui est chantée dans presque tous les pays d’Afrique et aussi aux Antilles. Et puis, à la base de ce titre, il y a les tambours bugarabu, ceux qui accompagnent la sortie du (masque) Kankourang.

Quand on était petits, on courrait partout pour le fuir, car il était vraiment effrayant avec ses deux machettes et son un cri strident. Le Kankourang chasse les mauvais esprits, c’est notamment le garant de la sécurité des initiés à l’occasion des cérémonies de circoncision. Et nous sommes passés par la case des circoncis qu’on appelle aussi la « case de l’homme ».


Le clip de
TchéKoulé se présente comme une suite de « tableaux » qui évoquent les traditions, la culture et l’Histoire du continent (les circoncis devant le baoboab de la transmission, la lutte traditionnelle, la Charte du Mandé, etc.) Ce clip donne aussi une suite au morceau. Que dites-vous dans cette outro et que représentent les personnages vêtus de blanc qui apparaissent dans ce « tableau » ? 

Ndongo D : Ce « tableau » met en scène, au bord de l’Océan, des personnages androgynes avec les bras chargés d’œuvres. Il symbolise le retour du patrimoine pillé, le retour des enfants d’Afrique. Cette outro renvoie au refrain du morceau Jot Na dans lequel on dit :

Ça fait longtemps qu’on nous tue et nous gardons le silence
Qu’on nous exploite et qu’on nous trompe
Maintenant que nos têtes sont bien faites et bien pleines (…)
Il est temps d’aller récupérer notre dû

La résistance est dans la culture, dans la combinaison des disciplines. Ce clip est une tentative de reconnecter les jeunes générations à leur traditions et surtout à leur Histoire. Il faut que les jeunes se réapproprient leur Histoire et qu’ils écrivent la leur. 
 


Sur
What’s up vous semblez vous adresser aux présidents pour qu’il répondent à une jeunesse en détresse, en proie à la pauvreté et au chômage. Est-ce le cas ?

Faada Freddy : On ne s’adresse pas qu’à eux. On s’adresse aussi aux entrepreneurs et à ceux qui fuient les problèmes du pays. L’homme africain ne fait plus confiance à son prochain, il préfère aller investir ailleurs. À tous ceux-là, et à tous les voyageurs du désespoir que l’on évoque sur le titre Jamono et qui se jettent dans le « ventre de l’Atlantique » en emportant leurs rêves, je dis : « Vous partez chercher le diamant, mais vous oubliez que vous êtes assis dessus. » 

Ndongo D : On essaye de se faire la voix de cette jeunesse en détresse et de lui donner de l’espoir. Chaque jeune est un État, il faut juste qu’on arrive réveiller la dynamique qui sommeille en lui pour qu’il ait envie de porter son avenir et d’entreprendre. 


Le beatmaker congolais Kratos (du label
Kinshasound) est à l’œuvre sur Yaamatele, mais aussi sur la transe de Chaka Zulu. Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec lui ?

Ndongo D : En 2018, on était au festival Jazz Kiff et on nous a proposé de profiter de notre séjour à Kinshasa pour rencontrer des beatmakers, en l’occurrence ceux de Kinshasound. On a débarqué de manière spontanée et une fois dans le studio avec Kratos on a enchaîné des heures avec lui ! On a rien calculé, le studio était collé à un restaurant, il y avait vraiment du boucan autour, ç’a été une ambiance de malade ! Le morceau Chaka Zulu en est sorti. On pensait peut-être le réenregistrer ou ajouter des voix à notre retour, mais finalement Faada a dit : « on touche à rien, on laisse comme ça ! »

Faada Freddy : Je lui ai juste donné quelques directives et il a composé le morceau comme si c’était la dernière chose qu’on allait faire avant de crever ! Et ça donne ça, l’énergie du feu !


Sur ce même
Chaka Zulu, on retrouve Orakle Ngoy, l’une des rares voix féminines du hip-hop en RDC. C’est Kratos qui vous l’a présentée ?

Faada Freddy : On était en studio avec Kratos et comme tout le quartier, Orakle est passée. Elle a écouté, elle a kiffé et elle a dit : « y’a pas moyen que je pose pas ! » Et elle a posé son couplet. En l’écoutant, certaines personnes me demandent : c’est un homme ou c’est une femme ? Voilà qui montre bien sa puissance. Orakle c’est la puissance à l’état pur. Quand on voit un film comme Black Panther on se dit « ah c’est joli, mais c’est de la fiction ». Elle, c’est une guerrière pour de vrai. Il suffit de la voir sur scène pour s’en rendre compte. 


Lors de notre dernière rencontre en 2018, vous disiez vouloir repositionner l’Afrique de l’Ouest face à l’Afrique anglophone sur la carte musicale du continent. Est-ce pour cette raison que l’afrobeats et ses « dérivés » comme l’afro trap ou l’afro dutch, infusent votre nouvel album ?

Ndongo D : Effectivement, un morceau comme Ghetto va parler à quelqu’un en Afrique de l’Est. Rythmiquement, il va être dans le mood. Sauf que quand tu écoutes la manière dont les guitares évoluent, c’est mandingue !

Pareil pour Yaamatele : j’ai fait écouter à Kratos plein d’Assiko (au Sénégal, nom d’un instrument à percussion, du rythme et de la danse qui en découlent NDRL). Il a adoré, a souhaité travailler dessus et ça a donné la base de ce morceau teinté de trap.

L’Assiko est très populaire à Dakar, il accompagne presque toutes les réjouissances (mariages, baptêmes), mais aussi les navétanes (matchs de foot des équipes amateurs NDRL) ou la lutte traditionnelle. On retrouve aussi l’Assiko sur toute la côte atlantique de l’Afrique de l’Ouest, principalement dans les pays anglophones (Sierra Leone, Gambie, etc.).

L’Afrique de l’Ouest ne doit pas être en reste par rapport à l’afro pop. Avec cet album, on peut faire une connexion avec ce qui se passe musicalement au Nigéria et au Ghana et plus largement dans le reste de l’Afrique.

Faada Freedy : Notre son s’imprègne principalement des traditions musicales d’Afrique de l’Ouest (je pense aussi au kizomba d’Angola sur Tek Tek par exemple) et en même temps il reste ouvert et populaire, car en phase avec la musique actuelle. Au final, je trouve qu’il traduit assez bien notre métissage culturel. 
 


En 2012, vous aviez tourné le clip
Niit dans la plus grosse décharge de Dakar. Aujourd’hui, ADN (Amoureux Du Naturel) se présente comme un hymne écologique. Alors que le Président Macky Sall – qui a fait de la salubrité une priorité de son second mandat — vient de lancer l’opération « Sénégal propre », comment se traduit votre engagent auprès du mouvement Sénégal Ney Set (« Que le Sénégal soit propre ») ?

Ndongo D : Au Sénégal, il commence à y avoir une fragile prise de conscience, mais les défis environnementaux sont titanesques. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai accepté qu’un titre que j’avais écrit en 2012 et que Faada a composé, End-discipline, soit clippé avec le soutien du Ministère de l’urbanisme, du logement et de l’Hygiène publique. Nous, on est sur le terrain avec SOS Rufisque et Sénégal Ney Set, on organise des journées de nettoyage. On participe à des forums aussi. Car le plus important est d’aller vers les gens. C’est une éducation permanente qui doit être faite. Elle devrait d’ailleurs commencer à l’école en réinstaurant l’éducation civique. 

Faada Freddy : « Avant qu’une musique ne le soit réellement, il faut qu’elle ait un message, un contenu », disait le chanteur Ndiaga Mbaye. On nous a indiqué le chemin par lequel on devait marcher. On a une ligne de conduite : une vision humaniste et panafricaine qui se reflète dans notre musique, et un engagement qui se traduit par des actes.


Daara J Family, Yaamatele (Caroline/Think Zik!)

Concerts
07.02.2020 PARIS (FR) Trianon (festival Au Fil des Voix)
08.02.2020 VIENNE (AT) Ottakringer Brauerei
25.04.2020 BORDEAUX (FR) Le Rocher de Palmer
24.07.2020 CAJARC (FR) Africajarc
16.08.2020 FRAISANS (FR) No Logo