Extra Soul Perception, la musique en réalité augmentée

Réunir huit artistes de pays et d’horizons différents pendant une semaine à Nairobi dans le but d’accoucher d’un album et d’un documentaire, tel est le pari ambitieux réussi haut la main par les instigateurs du projet ESP. PAM revient sur cette aventure musicale et humaine.

Cover: Lynda Dawn, Karun, Labdi
Photography by Dan Medhurst

Même si le mot « soul » est au centre de l’initiative ESP, l’idée n’est pas de réinventer les codes d’un genre déjà quotidiennement sujet aux expérimentations, mais plutôt d’en donner une nouvelle interprétation. Ici, on parle plutôt de soul au sens spirituel du terme, une espèce de bulle créative où des artistes laisseraient libre cours à leur imagination. En voyant leur liste de collaborations aussi idéales qu’improbables grossir de jour en jour, les patrons du label Waella’s choice et les DJs Andy Lemay et Aaron Levitt décidèrent de transposer leur rêve dans le monde réel en développant cette plateforme, un moyen innovant de réunir des artistes au même endroit au même moment, tout en invitant des talents locaux découverts sur la route. Ainsi, du 24 novembre au 1er décembre 2019, le studio Supersonic Africa de Nairobi devint le théâtre d’une collaboration inédite entre des musiciens issus de l’avant-garde ougandaise (Hibotep, Faizal Mostrixx), kenyane (Labdi, Karun) et britannique (Lex Amor, Linda Dawn, K15, Maxwell Owin), avec pour objectif d’accoucher d’un projet aussi audio que visuel à l’issu de la semaine.


La soul dans tous ses états

Tels des chercheurs en laboratoire guidés par leur instinct empirique, Andy et Aaron choisissent des sujets et expérimentent, sans avoir peur du résultat. « Nous n’essayons pas de donner une définition du son de certains pays, explique Andy. Nous voulions essentiellement rassembler en studio le plus d’artistes possible, parmi ceux que l’on adore, unis par un intérêt musical commun, et avec le moins de contraintes créatives possibles, puis voir ce qui pouvait se passer. » C’est donc en comptant sur la combinaison du savoir-faire des huit artistes élus que les fondateurs espèrent créer une nouvelle forme d’art, non seulement musical, mais aussi visuel. Car de semaine en immersion dans la capitale kényane naîtront un album, une mini-tournée en Angleterre, un documentaire et une exposition photo. « Nous savions que nous voulions accompagner le projet avec ces différents supports, précise-t-il, mais le résultat visuel et sonore sera entièrement défini par les musiciens, la vidéaste Angela Stephenson et le photographe Dan Medhurst. » 
  

Xenia
Hibotep, Faizal Mostrixx


Sur le papier, ce projet un peu fou peut sonner comme un coup de tête versatile aux fins incertaines, les artistes étant livrés à leur propre sort. Il a pourtant tapé dans l’œil du British Council (la coopération culturelle britannique, ndlr), qui l’a ainsi financé via son entité new Arts new Audience (nAnA), initiative multidisciplinaire qui connecte la Grande-Bretagne à l’Afrique subsaharienne. Forts de ce précieux support et de celui d’autres organisations sérieuses, Aaron et Andy n’ont pas hésité à mettre leurs plans en pratique, et ont guidé les artistes en studio en les libérant des chaînes contraignantes d’une quelconque direction artistique.

Par ailleurs, le nom Extra Soul Perception est un clin d’œil à l’œuvre du même nom composée par le jazzman Monk Higgins en 1968. « Cet album était en avance sur son époque pour son ouverture d’esprit dans l’harmonisation de différents sons en dehors du jazz traditionnel, précise Andy. Nous voulions adopter la même approche dans notre projet, en l’étendant aux techniques d’enregistrement et aux backgrounds des artistes. Le nom lui-même résume parfaitement notre approche : enraciné dans la soul, tout en repoussant les limites de ce que peut être ce style. » Jazz, soul, hip-hop, RnB, house ou techno. Tout est soul aux yeux du duo, qui revendique une vision aérienne et littéralement internationale de cette musique, à des années-lumière du raccourci qui ne puiserait sa définition que chez Aretha Franklin ou Nina Simone.


Le choix des élus

Kenya, Ouganda, Angleterre : trois pays gratifiés d’une effervescence créative incomparable, sur des échelles de temps différentes. Pour les britanniques Aaron et Andy, le choix de se rapprocher de ces deux pays d’Afrique de l’Est sonnait comme une évidence à leurs oreilles. « Nous nous intéressons à la musique qui sort d’Afrique de l’Est depuis un moment, confirme ce dernier. Je passe du temps avec Arlen de Nyege Nyege Tapes, qui me présente de nombreux artistes incroyables, pendant qu’Aaron travaille beaucoup avec Mia Zur-Szpiro, qui a conseillé beaucoup de talents en filmant un documentaire sur le NuNairobi sound. Nous avons senti qu’une certaine magie pouvait découler des énergies et des sons drastiquement différents qui viennent de Nairobi et Kampala, fusionnés avec la renaissance des scènes deep soul et jazz au Royaume-Uni. »

Avec la méticulosité d’un sélectionneur avant une coupe du monde de football, le duo sélectionne alors des artistes susceptibles d’afficher une certaine complémentarité entre eux tout en restant uniques, et en conservant leur personnalité sonore. Andy précise l’intérêt du challenge : « nous étions curieux de voir ce que le choc et la fusion entre ces genres pourraient créer. Au-delà de leurs talents musicaux, il était important que les artistes soient ouverts à la collaboration et soient aussi… sympathiques ! » 
 


Côté londonien, la première élue est alors Linda Dawn, chanteuse soul au background gospel récemment repérée par Gilles Peterson. C’est ensuite le DJ et producteur Maxwell Owin qui vient compléter le casting, armé d’un bagage jazz moderne qu’il a rempli aux côtés de Joe Armon-Jones ou Nubya Garcia, une orientation également véhiculée par l’artiste K15, qui aime transposer le jazz et la soul dans une atmosphère house. Enfin, la rappeuse Lex Amor boucle la partie britannique de l’équipe en apportant une touche de poésie urbaine, tantôt rappée, tantôt chuchotée. 

En Ouganda, terre d’expérimentations, Aaron et Andy n’avaient que l’embarras du choix, à commencer par le danseur contemporain et incontournable producteur Faizal Mostrixx, avec lequel PAM avait également taillé une bavette. Pour l’épauler, rien de tel qu’une artiste underground visionnaireégalement habituée du Nyege Nyege Festival. Réalisatrice de films, designer de mode, rappeuse, DJ, et productrice, Hibotep apporte son éventail de personnalités au service du projet en produisant et en chantant sur certains morceaux. « En tant que DJ et jonglant avec mes autres entités, il est parfois difficile de savoir ce que j’ai envie de faire, avoue Hibotep. Pour ESP, je voulais sortir de ma zone de confort et être capable d’utiliser ma voix sans avoir peur. L’équipe d’ESP est toujours là pour t’inspirer et t’encourager à tenter sans être effrayée, pour montrer tout ce que tu peux, et pour t’améliorer dans ce que tu fais. » 
 

Lynda Dawn
Lex Amor, Hibotep


A l’est, de l’autre côté de la frontière, la jeune chanteuse et songwriter Karun, l’une des voix soul les plus en vue du Kenya, participe également à l’exercice aux côtés de Labdi, seule femme est-africaine à dompter professionnellement l’orutu, instrument traditionnel à cordes.
« Je pense que j’ai été sélectionnée parce que j’apporte quelque chose de différent sur la table, réalise la kenyane. Parce que je suis jeune et que je fais partie de cette petite portion de la population des jeunes africains qui exercent encore les instruments traditionnels. C’est ce que j’apporte : une certaine sensibilité, des influences traditionnelles et un esprit propre au peuple Luo, qui me caractérise. »


Une journée type à Nairobi

Une fois l’équipe au complet, l’heure est venue de pénétrer dans l’antre du studio Supersonic Africa, pour une semaine bouillonnante de sessions, de recherches et d’improvisations, sans aucune pression. « Nous voulions nous assurer que ce projet serait porté uniquement par les artistes, et l’alchimie née de ces huit musiciens a créé une musique brillante », raconte Andy. De toute évidence, ce concept de carte blanche est salué par ces protagonistes assoiffés de liberté, prêts à envahir l’espace de leurs idées : « honnêtement, j’étais juste impatiente d’arriver au studio tous les jours, avoue Labdi. Il y avait une sorte de magie qui y régnait. » Un constat unanime senti par des musiciens qui, surmotivés, avaient toutes les cartes en main pour donner le meilleur d’eux-mêmes et ainsi bousculer la soul dans un environnement idéal.

Avec le ton d’un enfant qui raconterait sa première colonie de vacances à ses parents, Hibotep partage une journée type à Nairobi : « nous nous levons et allons déjeuner tous ensemble, pour rester proches. Ensuite, nous nous rendons au studio et chacun est assigné à son équipe. On avait tous tellement envie de travailler les uns avec les autres…  On traîne ensemble, on travaille, on s’échange des conseils et quand quelqu’un se sent perdu, on l’aide. » Jour après jour, ces musiciens qui se connaissaient à peine ou pas du tout tissent des liens grâce à la musique, à tel point que la barrière qui sépare travail et détente vole rapidement en éclat. « Après le travail, on avait tous envie de continuer à discuter, donc on ne quittait pas le studio », continue l’ougandaise.
 

Lynda Dawn, Rufus


Dans l’ombre, Andy ne découvre les premiers enregistrements qu’une fois la session terminée, et il se félicite : « Ce dont je suis peut-être le plus fier, c’est d’avoir été capable de nous mettre en retrait pour laisser les artistes et les ingénieurs s’exprimer en toute liberté sans ressentir le besoin d’interférer. » L’album qui en découle est un condensé d’influences aussi indescriptible et spontané qu’organique. Il donne une version précoce du futur de la soul, imaginée par cette communion presque utopique entre les ambassadeurs artistiques de plusieurs pays qui prônent l’unité à travers la musique. Et quand les planètes sont à ce point alignées, des moments inoubliables peuvent surgir de n’importe où. Labdi se souvient justement de cet instant où le percussionniste Idd Aziz s’installa dans le studio pour jouer sur l’une des chansons : « tout le monde a arrêté ce qu’il était en train de faire et s’est assis dans le studio pour venir écouter l’enregistrement. Je n’avais jamais vu de ma vie un studio aussi rempli pendant une session. C’était beau. »


Et après ?

Pour 100% du panel féminin interrogé, Extra Soul Perception est une réussite à tout point de vue, et les leçons à en tirer sont multiples. Il s’agit d’abord d’un pas en avant conséquent sur la façon de percevoir la musique pour ces artistes à l’avenir certain. A ce titre, Lex Amor en est ressortie les yeux ronds et l’esprit béant, ouverte à de nouvelles possibilités : « parfois, tu fais juste de la musique pour toi, et tu peux bloquer sur des détails, ce qui ralentit le process, constate-t-elle. Quand tu travailles dans ce genre de mode collaboratif avec une contrainte de temps, toutes les énergies dans la pièce se concentrent sur les priorités et essaient de capturer l’essence de la soul. Je ne dirais pas qu’il y a un manque de qualité, mais tu apprends ce qu’il y a de plus important dans le processus de composition, et tu apprends aussi à accepter qu’une chanson est terminée. Je pense que j’ai d’ores et déjà adopté cette voie dans ma manière de composer. » Ainsi, les acteurs auront gagné en reconnaissance, non seulement en tant qu’artistes, mais avant tout en tant qu’humains. Ou tout simplement, quand on est une femme “En tant que femme africaine, explique Hibotep, c’est toujours un challenge de montrer au monde et à la société que tout est possible et que tu es libre de faire ce que tu veux. »

Y-a-t-il un futur pour ESP ? C’est la question naturellement posée à Andy, de peur qu’il ne s’agisse que d’une idée de génie éphémère. « C’est un projet qui vivra sur le long terme, nous rassure-t-il, et cette édition est, je l’espère, la première d’une longue série à venir dans les prochaines années. Nous développons en ce moment de nouvelles collaborations, basées au Kenya et en Ouganda, et dans d’autres endroits. Le nouveau label Extra Soul Perception que nous lançons verra le résultat de ces collaborations sortir en vinyle et en digital, et sera un hommage permanent aux sessions d’enregistrement  Nairobi et à Londres. »

En attendant la sortie de l’album prévue pour le mois d’avril, le collectif boucle aujourd’hui à Liverpool (après Londres et Manchester) une série de concerts en Angleterre. Sans doute la première étape d’une longue tournée, si l’esprit d’ESP reste intact.


Faizal Mostrixx