Ammar 808, le Maghreb dans une boule de cristal

Plus d’un an après la sortie de son premier album Maghreb United, Sofyann Ben Youssef aka Ammar 808 continue de défendre son projet sur la route, entre sonorités traditionnelles arabes et sombre dystopie électronique. Visuels psychédéliques, lignes de basses assassines et samples furieux : voir le Tunisien en live, c’est comme se faire piétiner par un peloton de manifestants de la révolution du Jasmin, un constat réalisé lors de son passage à l’Aéronef de Lille au cours duquel PAM a discuté avec l’artiste. Interview. 


Quel est le line-up ce soir ?

C’est le même line-up que d’habitude, en solo machines, avec du VJing live. L’année prochaine, on va avancer avec le nouvel album qui se prépare, avec de la nouvelle matière.


On se rend compte, notamment à travers cette soirée, que la fusion entre musiques arabes et actuelles est plus que jamais d’actualité, avec des artistes comme Acid Arab, Deena Abdelwahed, Bergsonist et bien d’autres. À ton avis, en quoi ces sonorités attirent autant de monde ?

Je pense que le mouvement social et de liberté qu’on a eu au Maghreb ou dans le monde arabe en général a boosté la musique. Du coup, il y a plus de propositions et plus de réflexions sur la réalité, ce qui donne plus de variété en musique. Je pense que lorsqu’il y a du mouvement dans la société ou sur la manière de concevoir les choses, la musique est un moyen d’explorer tout ça. Personnellement, j’essaie de comprendre ce qui se passe à travers ma musique, tout en anticipant ce qui va se passer. Je me construis un espace pour imaginer des choses qui ne font pas forcément partie de la réalité, mais qui font fantasmer.


Penses-tu qu’il y ait eu un réel virage créatif depuis le printemps arabe ?

Je pense que ces évènements ont eu une influence. Dans le monde, on est tous un peu sur un chemin particulier, et parfois, ce qui se passe dans d’autres régions peut ouvrir d’autres perspectives et changer notre perception de ces régions. Ça s’est passé plus ou moins comme ça. On a découvert le Maghreb d’une autre façon à partir du printemps arabe. Je ne parle pas de pays, je parle surtout de culture. Par exemple, en tant que Tunisien, je me sens aussi concerné et touché par ce qui se passe en Algérie. On a tellement de choses en commun… Les frontières ont été tracées à la règle ! C’est absurde. 
 


Chacun s’approprie les musiques traditionnelles dans un style plus ou moins expérimental. Comment définirais-tu ta musique pour quelqu’un qui n’aurait pas écouté ton album ?

Il y a clairement une ambiance dark, qui n’est pas sereine. Je ne regarde pas le futur en me disant que ça va être génial et tout rose ! Ce qu’on voit de nos jours est alarmant. La musique est une façon d’être au taquet, de faire attention, et de faire prendre conscience aux gens de ce qui se passe, sans prendre les choses pour acquises. L’atmosphère de ma musique est alarmante, tout en espérant arriver à une conclusion positive. Si les gens arrivent à comprendre les idées à travers leur corps en dansant, c’est beaucoup plus facile de parler d’un sujet ou d’un autre qui soit lié à cette musique ou à cette culture. Le dancefloor et la basse sont des outils qui permettent de parler de problèmes compliqués de façon plus simple. Aussi, je n’ai jamais réellement grandi au sein d’une scène électro. J’ai dévié, et j’ai une approche très pragmatique. Je cherche simplement des outils. Et si ces outils appartiennent à la scène électro, alors l’électro sera le langage.


Ton nom de scène est donc 100 % dédié à ta personnalité électronique ?

Mon nom de scène Ammar 808 est vraiment là pour faire la différenciation entre ce que je fais en solo et mon activité de producteur pour d’autres groupes ou d’autres projets. Ammar 808 est mon aventure perso. J’ai commencé par apprendre les musiques traditionnelles avant d’en arriver là. Quand j’ai commencé à mettre les mains dans l’électro de manière artisanale, j’essayais de traduire la musique traditionnelle avec ce nouveau moyen. Le résultat n’est pas forcément logique par rapport à la manière classique de faire de la musique électronique. Tu peux utiliser des patterns d’instruments, mais moi j’en fais des lignes de basse par exemple. Naturellement on va penser qu’il s’agit d’un hi-hat ou d’un truc aigu, mais pour moi, pas forcément ! Je me laisse beaucoup guider par la matière traditionnelle. Le fait de la connaître, la jouer et l’avoir apprise pendant des années m’a permis de surfer dans la pyramide de priorités esthétiques de mes morceaux. Il y a des sons qui sont essentiels, et les changer aurait un impact sur la matière. J’essaie de ne pas trop y toucher. Maîtriser la matière permet de maîtriser les rapports entre les sons. Sur l’album Maghreb United, il n’y a pas eu de forcing. Tout a coulé de source, j’ai juste essayé de projeter le Maghreb dans le futur, en imaginant ce que l’on pourrait devenir. Je l’ai fait avec trois chanteurs incroyables et c’était l’aventure !


Il y a une chose par-dessus tout qui te caractérise, c’est la TR-808…

Tout ça, c’est plutôt du langage urbain. De nos jours, voir une 808 sur scène est très rare, surtout par souci pratique. Ça décrit surtout une couleur, une culture urbaine, un certain son de basse. Sur scène, je passe à des modèles plus avancés. Très vite, tu te retrouves avec un arsenal de machines, et ça devient l’enfer en tournée. Je suis passé à quelque chose d’hybride et de compact, entre analogique et digital. Je travaille avec deux machines sur scène, mais avec énormément de possibilités. C’est tellement plus efficace. Tu as ton tableau de bord devant toi, tu attaques le concert et tu peux partir dans n’importe quel sens à tout moment, comme si tu avais une guitare dans la main. Je peux changer de son, de tempo, de cadence, et enchaîner plus facilement. C’est génial. Le live évolue tout le temps, il change en fonction de la salle ou du public, je teste de nouvelles choses en permanence. À la base je suis multi-instrumentiste, et le côté performance continuelle me manquait au moment où j’ai découvert les machines. Avec ce genre de setup hybride, ça me permet de retrouver ces sensations.


Sur ton premier album, tu as convié les chanteurs Sofiane Saidi, Mehdi Nassouli et Cheb Hassen Tej. S’agira-t-il du même casting sur ton prochain album ?

Pas du tout ! Quand j’ai commencé Ammar 808, l’idée était d’entreprendre plusieurs voyages. Le premier album était centré sur le Maghreb, parce que je voulais commencer avec mes racines. Il y a tellement de musiques que j’ai étudiées ou qui me passionnent dans le monde… Le prochain album ne sera donc pas au sujet du Maghreb !


Tu peux nous lâcher le scoop sur la nature de ton prochain album ?

L’album sortira d’ici la fin de l’année 2020, et je travaille sur la musique de l’Inde du Sud. Je suis rentré de là-bas il y a deux mois. J’étais allé pour la première fois en Inde il y a 18 ans, donc c’est une longue histoire d’amour ! Je suis reparti à Chennai au sud-est, j’y ai enregistré des morceaux avec beaucoup de musiciens de là-bas, c’était très intense. J’ai fait des recherches dans la musique carnatique, la musique des temples (naiyadi melam) ou du théâtre de rue (therukoothu).


Pour revenir à ces trois chanteurs, quelle a été leur réaction au moment où tu les as sollicités ?

J’ai rencontré Sofiane Saidi en travaillant sur la production de son album avec Mazalda, qui est sorti avant le mien. C’est comme ça qu’on s’est découvert, en faisant des tracks en studio. Il a beaucoup aimé ma manière de travailler et m’a dit qu’il aimerait qu’on fasse un truc ensemble. Je l’ai pris au mot, et je lui ai dit que je l’appellerai un jour. Avec Mehdi, on s’est croisés plein de fois dans des festivals, en se disant tout le temps qu’il fallait qu’on fasse un truc. De manière organique, les mecs se sont retrouvés avec moi. Je voulais faire un triple album au début, Algérie-Tunisie-Maroc, mais j’ai très vite lâché l’idée pour partir sur un album plus dense et condensé.


C’était sans doute plus logique, pour coller au concept de
Maghreb United.

Oui, même si c’est un fantasme. Le Maghreb n’est pas United at all ! De manière générale, il n’y pas ce concept d’unité entre les nations. En général, on fonctionne à l’intérêt économique et pas à la culture. L’unité culturelle est un fantasme. Ce qu’on n’arrive pas à faire politiquement, on essaie de le faire musicalement, et ça n’est pas évident.


La première fois que j’ai écouté ton album, c’est parce que j’avais été attiré par la pochette. Qu’est-ce qui se cache derrière cette image ?

L’album est en fait très visuel. Je n’ai fini l’album que lorsque j’ai entamé la recherche esthétique. On a fait un travail de recherche avec des acteurs et avec Sia Rosenberg qui s’occupe des visuels et qui fait des costumes. On a aussi fait un clip avec Ahmed Ayed, un metteur en scène tunisien. Il y avait donc toute une équipe qui réfléchissait sur cette thématique sci-fi, mythologique et fantastique du folklore maghrébin. On voulait faire des choses dans ce sens pour les utiliser sur scène avec du VJing. Quand j’ai entamé ce travail, j’ai commencé à y voir vachement plus clair sur la manière dont l’album allait sonner. J’ai ensuite pu finir avec les visuels, grâce aux couleurs de l’album, à son ambiance dark, cette force de la terre. Ça s’est éclairci pendant le tournage c’était génial.


Le projet Bargou 08 est-il terminé ?

Le groupe n’existe plus depuis presque quatre ans, malheureusement nous nous sommes séparés. Il n’y aura pas de suite. J’ai arrêté au moment où je commençais à penser à mon projet perso où je pourrais explorer librement mes propres fantasmes sur la musique. Avec Bargou 08, ça n’était pas possible. On avait du mal à se mettre d’accord. J’ai produit l’album, et on l’a fini, avec beaucoup de contraintes, pour faire plaisir à tout le monde. La communication était malheureusement difficile. Pour moi, c’était une expérience intéressante et intense, mais inachevée. Je n’ai jamais pu pousser le côté électro que j’avais commencé avec le Moog. Ça m’a laissé sur ma faim. Je voulais donc explorer toute la puissance et l’énergie de ces musiques avec Ammar 808. J’étais finalement en paix ! Je travaillais avec des chanteurs adorables et des gens super. Je suis néanmoins content d’avoir bossé avec Bargou 08, ça m’a fait avancer sur la réflexion, même si c’était de manière un peu douloureuse.


Quel accueil en Tunisie pour Ammar 808 et les musiques qui fusionnent tradition et électronique en général ?

Je viens de faire deux concerts en Tunisie, et c’est très intéressant ! Il y avait un public métal qui connectait directement à la chose, parce qu’il y avait la puissance et la brutalité nécessaires. On a fait d’autres scènes, par exemple à Sidi Bouzid dans la rue. Pendant le concert, des jeunes ont commencé à faire une grande ronde avant de se mettre à faire du breakdance. Du coup j’accélérais le rythme et je les poussais dans leurs limites, c’était marrant ! Je pense qu’il y avait une chouette interaction. Le seul truc, c’est qu’il y a un réel décalage au niveau timing, sur le moment où la musique arrive. J’ai senti que la musique a été découverte un an après, même si on a essayé de faire de la promo là-bas, mais ça n’a pas été joué par les radios. Dans ce climat de distraction où beaucoup de choses se passent, c’est difficile de promouvoir une musique quelque part. Mais une fois que la musique est là, il y a de l’intérêt et les gens demandent des concerts. J’ai quand même fait quelques concerts là-bas et c’était super, c’était chaud ! 
 


Comme certains artistes français qui fonctionnent bien à l’étranger, tu es un peu victime du syndrome de l’expression « nul n’est prophète en son pays »… À ce titre, comment avance la culture électronique en Tunisie ?

J’ai senti un décalage. C’est en train d’arriver. Me concernant, ça commence à prendre mais, je serai bientôt sur un autre show et un autre répertoire. Mais c’est comme ça ! J’avais enregistré mon premier track électro il y a environ quatre ans. Il a cartonné seulement l’année dernière ! Il passait à la radio, ils l’ont même utilisé en intro d’une émission de télé populaire. Tous les mois, je reçois une petite vidéo de mes potes tunisiens en boîte, avec mon morceau qui joue à fond ! Aujourd’hui, je reçois des demandes de concert de Bargou 08.


Tu vis dans le futur !

Peut-être ! (rires) Il y a de bons retours, mais en décalé. Maintenant, je suis mon rythme et je vois ce qui se passe.


Penses-tu que ta musique contribue à tuer le concept réducteur de « world music » ?

J’espère ! Le terme est mort à mon avis. Est-ce qu’il représente une sorte de fusion, même si ce terme est aussi moche ? Est-ce qu’il représente des musiques traditionnelles chantées avec les habits traditionnels comme on les aime dans les festivals européens ? Je ne pense pas (rires). Ça n’est plus d’actualité. Tout le monde se pose la question si le mec est habillé comme ça chez lui ou non ! Le terme est probablement colonial, tu vois. L’électro fait partie du monde, le rock aussi… Ça ne veut rien dire.


Le terme était encore dans toutes les bouches il n’y a pas si longtemps…

C’est sans doute parce qu’il n’y avait pas assez de musiques nouvelles qui revendiquaient autre chose que cette image de carte postale. Dans les régions où ces musiques étaient produites, on n’avait pas la possibilité de se projeter dans le futur, et maintenant c’est différent. Je pense que partout dans le monde, il y a une illusion de contrôle, de maîtrise, d’être mieux que son voisin. Il y a cette illusion d’être maître de choisir son chemin. Je n’y crois pas une seconde. Si tu es libre dans ta tête, de la dominance religieuse ou d’une certaine philosophie de vie, tu trouveras sûrement le système monétaire qui te mettra à bas, et inversement. Le prochain album sera d’ailleurs sur ce thème ! Il n’y a pas mieux que la diversité d’une culture ancienne comme celle de l’Inde pour explorer ce concept. On est envahi de choses sans arrêt et tout ce qu’on fait, c’est essayer d’en sortir. On n’est plus sur cette volonté d’aller vers les choses, mais plutôt de réfracter un maximum de choses ! Un homme disait, on est noyé sous l’information mais assoiffé de sagesse. Personnellement je suis content parce que je fais de la musique. Ça me permet de me poser toutes ces questions, mais sans les mots.