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Ian Brennan, comme une mouche sur un mur au Ghana
Ian Brennan par Marilena Umuhoza Delli

Ian Brennan, comme une mouche sur un mur au Ghana

Sixième sortie de l’excellente collection Hidden Musics du label Glitterbeat, ces musiques funéraires fra fra du Ghana ont été enregistrées par le producteur américain Ian Brennan. Interview.

Ian Brennan n’est pas ce qu’on appelle un typical American, un Américain moyen. Il aurait pu finir red neck, mais il est musicien, producteur, et ingénieur du son. Il écrit aussi des livres depuis qu’il a 19 ans. Et il a produit une trentaine d’albums enregistrés au Rwanda, en Tanzanie, au Soudan du Sud, au Cambodge, au Pakistan, ou au Ghana. Cet Américain passionné de musiques « cachées » a même réussi à hisser des musiciens inconnus (et même des prisonniers du Malawi !) aux prestigieuses cérémonies des Grammy ! Il a lui-même remporté un Grammy en 2011 pour son travail de production l’excellent album Tasssili de Tinariwen. Il aussi travaillé en studio avec – pour ne citer que ceux-là – Kyp Malone & Tunde Adebimpe (TV on the Radio), Flean, Bill Frisell, Dirty Dozen Brass Band… 

Son dernier livre, How Music Dies (or Lives): Field Recording and the Battle for Democracy in the Art,est un « manuel pour ceux qui sont en quête d’authenticité, à l’ère des pseudo artistes polis par l’Auto-Tune. »

Confiné (mais en plein mix), PAM l’a joint par Skype.

Vous êtes musicien, guitariste, vous écrivez des livres, et vous avez enregistré une trentaine d’albums : avec des artistes pops, mais aussi avec des musiciens amateurs en Afrique. D’où vous vient cette passion pour le continent ?

Pendant des années, j’étais assez crédule pour acheter les disques pop rock que la presse encensait. Presque toutes les semaines un tel était le prochain Dylan. Et quand Nirvana a cartonné avec Nevermind, moi je ne trouvais pas ça très original: juste un mix des basses Pixies et des guitares de Sonic Youth… Donc j’ai commencé à m’intéresser au reste du monde et plus seulement aux musiques d’Américains blancs avec des guitares standardisées. Et puis, en tant que militant, j’ai commencé à organiser des concerts, et j’ai fait venir des musiciens africains. Je suis allé au Rwanda en 2009, pour accompagner ma femme, Marilena Delli, avec qui je travaille (-NDLR elle a fait les vidéos et les photos du projet fra fra au Ghana). Elle faisait un voyage avec sa mère, Rwandaise, qui revenait pour la première fois depuis le génocide. On a cherché à rencontrer des musiciens, même si tout le monde disait qu’il n’y en avait pas de bons. Et c’est comme ça qu’on a enregistré le premier album de The Good Ones. On fait trois albums avec eux et ils ont pu faire des tournées en Occident. 

Qu’est-ce qui vous touche en musique, et qui vous donne envie d’enregistrer un groupe plutôt qu’un autre ? 

Il faut qu’il se passe quelque chose de spécial. Je cherche une certaine honnêteté, même si les interprétations ne sont pas polies au sens professionnel. J’aime les choses brutes, inachevées, asymétriques, mais uniques. La plupart de mes projets naissent d’histoires très fortes comme les enregistrements en prison au Malawi (album Zomba prison project, NDLR) ou avec les Pygmées, mais les chansons doivent être bonnes. J’essaie de mettre en avant les voix, c’est le fil conducteur.

Et quand la musique atteint un niveau d’honnêteté, il n’y a ni meilleur ni pire, il y a juste du bon.  

C’est live ? 

Oui c’est vivant, c’est la vie brute. La plupart des enregistrements se font en direct, sans aucun overdub, souvent en plein air et non en studio. Je cherche juste à capter la magie d’un moment. 

Le disque Fra Fra Funeral Songs a d’ailleurs été enregistré à 9h du mat’ après une nuit bien arrosée, dans  des arrière-cours sablonneuses de dans la banlieue de Tamale, au Ghana… 

Oui, au début les musiciens étaient d’ailleurs très loin du micro, ils dansaient ! Ils ont l’habitude de jouer pour des processions funéraires qui peuvent durer des heures, un peu comme à La Nouvelle-Orléans. 

Petit à petit, ils se sont rapprochés. Et plus ça allait, plus la musique devenait puissante. Je pense que l’une des plus belles choses dans ce disque c’est la façon dont les chansons évoluent et s’achèvent. L’album est assez court, très brut, même s’il y a un morceau de 13 minutes. C’est un choix. Moi je viens du DIY punk rock, donc j’ai retrouvé cette énergie chez Small, un musicien de 72 ans qui dirige le groupe, il en fait 30 de moins !

Pour enregistrer les voix, kologo (guitare à deux cordes avec frettes bricolées), calebasse et la petite flûte en cuivre, qu’avez-vous utilisé?

J’avais une configuration mobile qui me permettait de bouger avec la danse. J’avais installé huit micros, mais pour moi, la technologie c’est secondaire, le principal, c’est à la vie et l’émotion. 

C’est enregistré pendant une véritable cérémonie funéraire ?  

Non, non ! Je ne suis pas ethnomusicologue ! Mais quand les musiciens sont arrivés, ils étaient prêts, ils n’ont pas eu besoin de se chauffer, ils chantaient 100 mètres avant d’arriver sur le lieu de l’enregistrement ! Ils ont chanté leur répertoire : des chansons de deuil, de chants sur la mort.

Vous sentez-vous quand même proche de la grande figure américaine du field recording, Alan Lomax, ou êtes-vous dans une tout autre démarche ? 

J’essaie de ne pas penser du tout à ce que je suis. Je veux juste être invisible autant que possible, comme une mouche sur le mur. Je ne viens pas de l’ethnomusicologie ni des musiques du monde, mais je comprends qu’on puisse me comparer à Lomax, même s’il n’y a pas que lui qui ait fait des enregistrements très importants. Il y a d’ailleurs beaucoup de femmes dont on ne parle jamais ! 

Avant de vivre de la musique, vous avez travaillé en milieu psychiatrique, est-ce que cette expérience vous nourrit, puisque ces musiques soignent aussi les âmes ?  

La musique aide à guérir, c’est sûrement le meilleur travailleur social du monde !

Peut-être que mon passé professionnel en psy m’aide à y être sensible, et à rester calme dans certaines situations un peu étranges ou dangereuses, comme dans la prison de Zomba au Malawi. Quand j’enregistrais, bizarrement je me sentais plus chez moi là-bas que dans certains coins en France ! 

Dans cette collection Hidden Musics (Glitterbeat), on a enregistré avec des survivants des Khmers rouges au Cambodge, ou des vétérans vietnamiens.  Et chez eux, il y a des choses semblables à ce que font les Fra Fra au Ghana : le rite, la mort, les traditions. Le musicien a un rôle, les fra fra aident les familles à dire au revoir à leur bien-aimé et les musiciens aident l’esprit à entrer dans le monde d’après. Un peu comme à La Nouvelle-Orléans, l’aller vers le cimetière est lourde et le retour plus joyeux. Il y a in fine une certaine joie et une célébration de la vie qui se passe et qui continue. C’est très émouvant. 

Dans vos deux métiers, le son et le domaine psychiatrique, il y a un « art de l’écoute » ? 

Oui, on donne de l’attention aux gens. Le plus dur c’est d’essayer que cela dure au-delà de l’enregistrement, alors a organisé des tournées pour la plupart des artistes de la collection Hidden Musics.

Les Fra Fra avaient d’ailleurs réussi à avoir leur passeport pour tourner cet été ! J’espère qu’ils pourront le faire après la fin de l’épidémie de Covid-19 ! Leur musique fera du bien.

fra fra, Funeral Songs, disponible en digital et physique chez Glitterbeat Records.

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