En Tunisie, les artistes face à la crise du Covid-19

La Tunisie, désormais sous couvre-feu, est elle aussi à l’arrêt, et les évènements culturels reportés à une date inconnue. L’inquiétude domine, les questions aussi : et si c’était l’occasion de repenser nos modes de vie ?

Crédit photos : Camille Chaleil  

Dans le sillage de l’Europe, les premiers premiers cas sars cov-2 sont apparus eux-aussi au Maghreb. En Tunisie, les premières mesures de confinement ont été prises depuis le début de semaine dernière. Le président Kais Saied a annoncé vendredi 20 mars un confinement général du pays, sans préciser de date ni de modalités. 

Le slow down a frappé toute la société tunisienne. Installé en banlieue de Tunis, le complexe Ardjan, qui regroupe des clubs et bars de plages a fermé ses portes dès le 13 mars : “une humble contribution à l’effort collectif qui vise à tous nous protéger des risques de contagion” explique en chœur l’équipe de l’Ardjan. Au vendredi 20 mars, le petit pays comptait 75 cas de covid (source OMS / chiffres étatiques reprises ici).


Le temps suspendu

Initialement programmée à partir du 3 avril, la résidence Zouz devait prendre place dans le quartier populaire de Bab Souika, à Tunis. Au cœur d’un couvent du 19ème siècle, Zouz devait convier l’égérie du synth-punk italien, Maria Violenza ainsi qu’Ibrahim X et Ahmed Younes, deux figures du label égyptien Kafr el Dawar, autour d’un projet de création sonore étalé sur 12 jours. PAM était associé de près à ce projet extrêmement prometteur : il est malheureusement reporté, et nous vous tiendrons informé de sa re-programmation.

Installée à Tozeur dans le grand sud tunisien, Loan aka Azu Tiwaline, a dû mettre fin précipitamment aux ateliers de musique qu’elle mène avec des jeunes de Nefta : “en partenariat avec le home studio Houch Music, je forme des padawans locaux au mix sur vinyle” confie l’artiste. “Une expérience géniale, malheureusement, ces ateliers ont été mis en suspens durant la période nécessaire, mais ils reprendront dès que possible c’est promis !


S’organiser en comptant sur la solidarité 

Co-fondateur du sémillant Carpe Diem, entrepreneur et activiste historique de la nuit tunisienne, Mehdi Hamouda est sur le point d’inaugurer un nouveau lieu de fête et de musique en juin, aux alentours de la capitale : “on est tous dans l’expectative pour l’instant.” Également membre du Harissa Groove CollectiveMehdi rappelle, avec lucidité, que “cette épidémie vient fragiliser une économie précaire, ainsi qu’un état dont les caisses sont vides. Il ne faut pas que la crise sanitaire soit suivie d’une crise alimentaire. Nous savons que nous ne sommes pas égaux face au ralentissement qui frappe la société tunisienne. Dans beaucoup de quartiers, les Tunisiens doivent descendre quotidiennement dans la rue pour trouver un moyen de subsistance. La structure familiale, solide en Tunisie, va être beaucoup mise à contribution durant la période à venir, espérons que de nouvelles solidarités citoyennes vont éclore pour prendre le relais. La société civile – et notamment le réseaux d’associations militantes qui font un travail exemplaire ici –, va devoir faire le tampon, car je doute que les institutions en soient capables.


Repenser nos modes de vie

Fondé il y a plus de onze piges, Skander Besbes, membre du groupe Speed Caravan et co-instigateur aux côtés d’Afif Riahi du désormais culte E-Fest, la structure Echos Electrik devait faire voyager sa tournée créée sur mesure partout en Tunisie, de Tataouine à Gabès en passant évidemment par Tunis. “On était sur le point de lancer toute une palette de workshops ainsi que des résidences couplées à leurs restitutions à destination des locaux” poursuit Skander Besbes, un des instigateurs de cet étonnant projet moitié situationniste, moitié numérique. Membre de Speed Caravan, Skander est un activiste musical au front depuis près de vingt-cinq ans en Tunisie : les premiers concerts de rock et de métal à Tunis dans le courant des nineties, c’est lui. Cet année, au lieu de parcourir le pays avec ses musiciens et créatifs, Skander est lui aussi confiné. Mais en France. Il est parvenu à sortir à temps du pays pour Paris, d’où il se confie : “la tenue de l’événement est évidemment reportée, en attendant de meilleurs jours. Dans le même temps, ce printemps pourrait être très beau, lui-aussi. Il faut que nous arrêtions de résister, et plutôt d’utiliser ce temps qui nous est imposé pour reconfigurer nos espaces de vie, décoloniser nos imaginaires du capitalisme et de son système de valeurs. Cessons d’être inquiets par cet vacance du pouvoir. On a grandit en dictature, la privation de liberté on connaît. On a possibilité de pouvoir vivre l’utopie de fight club réalisée, ne gâchons pas cette formidable occasion !

Depuis le 17 mars, Skander poste un morceau inédit par jour sur son SoundCloud :il s’agit ici d’un journal de bord musical, composé de dizaines et de dizaines de morceaux archivés depuis toujours. J’aime l’idée qu’ils sortent finalement en cette période nouvelle.