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The Pan African Music Magazine
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Jawhar, et le chemin singulier vers l’universel

Au festival Arabesques de Montpellier, PAM a rencontré Jawhar, dont la pop-folk épurée trace depuis vingt ans le chemin singulier. Installé en Belgique, il dévoile pour PAM des pans de son univers, et livre son regard sur la Tunisie post révolutionnaire.

Le Festival Arabesques de Montpellier (plus grand événement européen dédié aux musiques et cultures arabes) vient de s’achever. Une édition forcément spéciale au vu des conditions imposées par la pandémie du Covid-19 (distanciation sociale, ouvertures des frontières limitées…). Dès lors, la plupart des artistes qui y participaient étaient issus de la diaspora maghrébine en Europe de l’Ouest. Mais c’est à travers ce moment unique qu’on se rend compte de la richesse des propositions artistiques qui fleurissent de ce côté-ci de la Méditerranée. Au lancement de cette édition, le public était au rendez-vous grâce à une programmation riche et éclectique, où se sont succédés les excellents Dorsaf Hamdani, Bab’L’Bluz, Al Qasar et celui qui nous a attiré par la singularité de son esthétique en Afrique du Nord, le Tunisien Jawhar. 

Jawhar est un phénomène rare en Afrique du Nord. Depuis son premier album « When Rainbows call, My Rainbows Fly » (Top5 Records, BE) paru en 2001, ce digne héritier de Nick Drake et John Martyn nous a gratifié d’un répertoire pop folk riche en écriture et en émotions, mélangeant au fil de ses trois albums les langues (arabe et anglais) et les influences. Son concert à l’amphithéâtre du Domaine d’Ô a tenu les promesses de son dernier album « Winrah Marah », qu’il avait présenté avec succès aux Transmusicales de Rennes en 2019. Un moment suspendu, minimaliste et profond, avec une équipe de musiciens solides au service de sa voix douce et posée. Nous l’avons rencontré à la fin de son concert pour un bel échange dans les loges. 

Jawhar – Soutbouk

Ton dernier album est décrit comme un mélange entre chaabi et folk-pop ? Pourrais-tu me parler de l’aspect « chaabi » de ce projet ? À quel endroit se situe cette influence ?

Elle se situe vraiment dans la manière de raconter les histoires, de poser la voix. De prendre la chanson dans son aspect « conte », de privilégier cet aspect, la voix toujours devant à la manière des chanteurs du genre. Evidemment, musicalement on est pas du tout dans çà, c’est plus l’esprit.

Tes albums sont très introspectifs et pourtant ils abordent aussi des univers et des histoires imaginaires. Peux-tu nous décrire ton processus d’écriture et nous parler de tes sources d’inspiration ?

Le côté introspectif fait partie de mon écriture, j’aime bien aller dans des paysages intérieurs, et dans ce dernier album, il y’a beaucoup de personnages et j’aimais bien l’idée de rentrer dans ces personnages. 

Je viens aussi du théâtre, j’ai joué plusieurs personnages, sur scène comme au cinéma, et j’ai voulu transposer çà dans la musique, sortir un peu du côté « chanteur qui raconte des histoires intimes » et aller vraiment dans une écriture plus fictive, où on se met à la place d’un personnage et on écrit à partir de lui, comme dans un roman ou une nouvelle, le plus intérieurement possible, aller dans sa psychologie.

Une chanson c’est court, on se retrouve  pratiquement à écrire des Haïkus… avec très peu de phrases finalement! Donc on va donner un aperçu très vif du personnage et de ce qu’il pense, de ce qu’il est ,socialement d’où il vient, déjà avec quelques mots.

Dans l’album, il y’a un fil rouge qui relie les dix chansons, à chaque fois ce sont des personnages en dehors de la société, qui luttent pour leur individualité, et cette dernière essaie d’étouffer leur singularité. Ils sont en lutte pour conserver cela. 

Les artistes qui me parlent sont souvent des gens à part, Nick Drake était un gros solitaire, qui a creusé son truc tout seul, et qui n’y croyait pas jusqu’au bout, ce qui peut créer une certaine fragilité. 

Je m’inspire un peu de tout, mais c’est vrai que quand j’étais petit, par exemple, il y’avait un fou du quartier qui nous terrorisait, il vivait dans une maison appellée « Dar Chouk » (La maison aux épines), et je rêvais de ce gars la nuit qui me poursuivait et j’étais tétanisé,  incapable de courir. Ce gars se retrouve dans une chanson « Shereb », qui raconte l’histoire d’un fou du village.

© Luc Jennepin

Quand tu as démarré ta carrière , tu chantais plus en anglais, mais tu utilisais plus d’instruments arabes comme le Oud, la Derbouka et le Riqq ? Raconte-nous ton chemin musical et poétique ces dernières années ?

C’est un drôle de truc. Quelque part j’ai assumé ce que je suis vraiment, je crois. J’ai commencé à écrire ado, j’écrivais en anglais, je suis parti en Europe, et j’ai commencé à faire de la musique et à mettre mes poèmes en musique. Et je fréquentais des musiciens de jazz lillois quand j’ai fait ce premier album, qui est sorti sur un label belge d’abord puis en France, mais je n’étais pas dans une démarche de tournée ou de carrière. Pour ce qui est de la langue, je me suis posé à un moment la question suivante : « pour quoi je veux ressembler à des gens qui viennent d’autres cultures et pays alors que je n’ai pas le même vécu qu’eux ? Ok c’est une langue que j’aime, mais ce n’est pas moi ». 

J’étais jeune, et je faisais des choses qui ressemblaient à ce que j’aime, avec des influences qui se rapprochaient de là où j’ai grandi. 

Pour parler du oud, d’abord çà me soûlait qu’on me mette dans la case world juste parce qu’il y’avait un oud, alors que j’aspirais à quelque chose de beaucoup plus universel. Je n’appréciais pas la manière dont j’étais casé après cet album-là, même si j’ai eu de la chance de faire les premières parties de Keziah Jones ou Susheela Raman. Pourtant quand on me parlait de ma musique et quand je discutais avec des producteurs, seul le côté World les intéressait, et ce n’était pas du tout ce que je voulais. 

D’un autre côté je n’ai pas la maîtrise de la musique arabe, des maqams (modes musicaux arabes, ndlr), même si je joue un peu de Oud. Il faut l’avoir appris très tôt pour en jouer en virtuose, ou s’y consacrer entièrement : c’est un instrument qui ne supporte pas l’entre-deux. 

Ce que je recherchais, c’était une idée plus universelle, c’est le côté rêveur de Nick Drake ou incisif de Bob Dylan, dans ma langue maternelle, ou encore le côté vaporeux de John Martin à ses débuts, et çà c’est la guitare qui m’a permis de creuser mon propre truc.

Aujourd’hui tu vis en Belgique, tu développes ta carrière depuis l’Europe, mais tu sembles très lié à ta terre d’origine, la Tunisie.Quel regard portes-tu aujourd’hui sur la scène locale et diasporique et son évolution depuis la révolution ?

Il y’a de belles choses qui se passent et de belles énergies, mais malheureusement, je ne trouve pas mon compte en Tunisie. Je trouve qu’on est restés sur les vieux codes de ma génération à moi au niveau musical, en termes de production et de son. 

On accorde très peu d’importance au son, et moi je suis un peu là-dedans depuis quelques années, et par exemple pour cet album, on est revenus trois fois en studio pour refaire basse et batterie et redéfinir la fonction des deux, en détail. Parfois je trouve qu’on manque de ce souci là et que la musique aujourd’hui a vraiment besoin de cela. 

Il y a de chouettes énergies, mais on rame au niveau infrastructures, avec des gouvernements qui n’arrêtent pas de se succéder et il n’y’a aucun soutien.

©Luc Jennepin

D’ailleurs tu abordes dans cet album des thématiques assez sombres, dont celle de la désillusion de la Révolution tunisienne. Pourtant, vu du reste du monde arabe et à l’international, la Tunisie est le seul pays du printemps arabe à avoir réussi pour le moment sa transition démocratique. Partages-tu ce constat aujourd’hui et pourquoi ?

Oui quand même, je garde ce constat, mais la révolution a été assez confisquée dans l’ensemble. Les gens qui ont été en première ligne , qui l’ont pensée , qui l’on défendue et ont porté des idées progressistes pendant la révolution, ce ne sont pas eux qui sont aux manettes aujourd’hui. 

On a eu un gros retour à la normale, avec un parti très proche de ce qu’était le RCD (le parti fondé par Ben Ali, dissous en 2011 après sa chute, ndlr).

( Il y a eu ) Béji Caïd Essebsi (président de 2014 à sa mort en 2019, ndlr), qui a été complètement mégalo et qui n’a pas pensé à l’avenir du pays, et les islamistes qui ont pris les rênes de l’administration aujourd’hui. Même s’ils ne se mettent pas au-devant de la scène, ils sont très malins : ils ont accaparé les structures et ont éliminé ceux qui les gênaient comme Chokri Belaïd (avocat et homme politique assassiné en 2013 ndlr) , et d’autres de façon moins violente… mais aujourd’hui il n’y a aucune enquête en cours. Ils ont complètement alourdi l’administration tunisienne. 

Aujourd’hui l’espoir en Tunisie repose sur un président complètement allumé, un peu idéaliste, et du coup çà nous donne un peu d’espoir, car c’est pas un pourri, mais c’est pas quelqu’un de réaliste, ni quelqu’un qui est armé pour combattre les islamistes, sauf s’il cache des astuces qu’on ne connaît pas, mais à priori, il est là parce qu’il n’y a personne d’autre. 

Quel est l’espoir aujourd’hui en Tunisie ? À la culture, on a mis une ministre qui est un peu au fait des attentes de la jeunesse, mais les remaniements s’enchaînent à une vitesse folle, donc ils n’ont plus le temps d’agir.

La chanson « Menich Hzin » (Je ne suis pas triste) a été écrite à au lendemain de la révolution, quand nous étions dans une euphorie tellement incroyable et peu après, çà a donné une période avec un flou artistique au niveau gouvernemental et personne ne comprenait ce qui se passait. Les gens ont commencé à faire des choses incroyables, après la solidarité et les bons moments, du genre : je construis devant chez toi, je construis sur le trottoir, ou dans la forêt, sans autorisation. La liberté a commencé à être un truc nuisible et dangereux du coup…

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