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The Pan African Music Magazine
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Retour sur Immigrés, le classique de Youssou N’Dour

L’album de Youssou qui réchauffa les cœurs en 1984, est une déclaration d’amour de 34 minutes à ses racines sénégalaises, envoyée depuis la ville où il avait temporairement posé ses valises, Paris.

Bien qu’il ait depuis Immigrés ajouté à la liste de ses compétences les fonctions de magnat de la presse, politicien occasionnel devenu ministre, et ambassadeur international des droits humains, le griot Youssou N’Dour avait déjà promis il y a bien longtemps de maintenir le lien ombilical qui l’attache à son Sénégal natal, avec ce disque immédiatement classique et jamais égalé. Sorti en 1984, Immigrés est à la fois la missive musicale que le fils aîné prodige envoie au bercail, et la réaction toute personnelle de N’Dour à ses premières rencontres avec la diaspora sénégalaise qui vit et travaille alors à Paris. Avec à peine 34 minutes au compteur et une énergie live captée directement sur bande, l’enregistrement reste aujourd’hui l’un des meilleurs albums de Youssou en plus de quarante ans de carrière, ainsi que l’objet musical qui attirera l’attention du jeune pionnier Peter Gabriel et de la presse spécialisée internationale.

Contrairement à ses pairs Papa Wemba, Mory Kanté et Salif Keita, Youssou n’a jamais posé ses valises à Paris que provisoirement. « Je respecte la culture française, mais je n’ai jamais envisagé Paris comme une ville dans laquelle je puisse m’épanouir. Il s’est déjà passé trop de choses entre nous », déclara-t-il au magazine britannique The Guardian en 1984.

Les années 80 venaient tout juste de commencer et le concept de « World music » n’était même pas encore né. Mais le cours des musiques qui allaient l’incarner ne cessait de monter, à Paris comme à Londres, quand le jeune Youssou entrait en studio pour enregistrer ce fabuleux album. Son cri de ralliement sonore et le concept de l’album lui-même voulaient symboliser la garantie que les « immigrés » du titre seraient toujours les bienvenus de retour au Sénégal. Les quatre chansons que le musicien coucha sur bandes dans une session d’enregistrement fiévreuse sont un appel collectif à la résilience, à la valorisation des racines et au retour au bled.

L’album s’ouvre avec une discrète et féline guitare sur « Immigrés / Bitim Rew », un shot exaltant de mbalax taillé pour le dancefloor. Tel un Moïse divisant les eaux de la mer Rouge, la voix de Youssou y fend l’orchestre avant de s’envoler au-dessus du magma syncopé des percussions, cuivres et claviers. Petit détail qui ravira les geeks du matos de musique, le synthétiseur Yamaha DX7 est au mbalax ce que l’ampli Roland Jazz Chorus est pour la plupart des guitaristes africains de Kinshasa à Dakar : c’est le clavier de prédilection du genre, l’increvable machine de la power pop ’80s, de Whitney à A-ha. À n’en pas douter, le brave son de marimba du DX7 est devenu un élément folklorique à lui seul, et n’a plus jamais quitté l’univers sonore de Youssou. Le musicien lui rendra hommage en 1992 en rédigeant ce texte à l’occasion des dix ans du festival WOMAD: « Il est parfaitement naturel de tisser les nouveaux fils des autres musiques à nos motifs culturels ancestraux. »

Il suffit de regarder Youssou et son groupe de l’époque, le Super Etoile de Dakar, interpréter la chanson-titre à Athènes (vidéo publiée en 2015 pour l’album live Fatteliku) pour se rendre compte de la camaraderie de ses membres, et se remémorer le regretté Habib Faye, arrangeur et producteur attitré de Youssou précocement disparu en 2018.

Youssou N’Dour – « Immigrés » (Live à Athènes, 1987)

La critique sociale se poursuit sur « Pitche Mi », allégorie d’un oisillon déclinant l’offre d’un crocodile qui voulait s’en faire le babysitter jusqu’au retour de la mère. Évidemment, la chanson est une fable incitant les leaders africains à interroger le bien-fondé de l’aide que l’Occident offre régulièrement au Continent. Style vocal épique et mode pamphlétaire : Youssou endosse à merveille son rôle de griot. Endosse, car bien qu’appartenant à la grande lignée des griots par sa mère, ce rôle n’a jamais été son meilleur atout marketing, quand bien même la critique occidentale aime à faire entrer les musiques africaines dans des cases simplistes. Qu’à cela ne tienne, car comme s’est un jour exclamé l’architecte et réalisateur sénégalais Nicholas Cissé, “il n’y a pas de griot mineur”

Et si Youssou rime avec quelque chose, c’est bel et bien de mbalax, la transposition pour un groupe au grand complet d’un rythme sérère initialement joué au tambour. Avec pour base le sabar – instrument de percussion frappé d’une main nue et d’un bâton d’acacia – les polyrythmies traditionnellement jouées par un ensemble de tambours sont ici redistribuées à la guitare, à la basse et au clavier, trio d’instruments mené par le joueur de sabar qui annonce les breaks, consistant en des phrases rythmiques étendues. « Taaw », la troisième plage de Immigrés, en donne à entendre une illustration diablement maîtrisée. Accompagnée par le dialogue du sabar et du tama (ce petit talking drum qu’on presse sous le bras et frappe d’un bâton recourbé), la voix de Youssou chante la responsabilité du fils aîné sénégalais – « taaw » – envers sa famille. Prenant la place d’un troisième parent, en quelque sorte, Youssou puise dans son expérience personnelle pour rappeler les obligations familiales de cet enfant plus âgé. Toujours sur « Taaw », la clameur du sabir et du tama évoque l’effervescence citadine de Dakar. Là où les autres grands noms de l’époque comme le plus raffiné Orchestra Baobab usaient de l’exotisme des percussions afro-cubaines pour séduire le grand public, c’est le claquement et le craquement du sabar qui ici s’impose. Les baguettes d’acacia semblent voler en éclats.   

L’album se termine par une élégie : « Badou » est le diminutif affectueux du nom « Badara », un des adjoints du prophète Mahomet, et la chanson qui en porte le titre est un hommage à son homonyme et feu musicien Badara Samb. Aux couplets de Youssou, appuyés par un triolet de synthé et guitare, répond le sax plaintif de Rhône Diallo, dont le ton donne à tout l’album cette teinte si particulière.

La chaleur typique de l’analogique,  à n’en pas douter, fait aussi le charme d’Immigrés. Enregistré à une époque où la surproduction était la règle – il suffit d’écouter à quel point les albums de la décennie ont mal vieilli – Immigrés sonne encore aujourd’hui aussi original et nécessaire qu’au moment où on l’écoutait sur les ghetto blasters des foyers d’immigrés à Paris, inspirant alors fierté et courage au sein de la diaspora sénégalaise.

Immigrés était et reste une déclaration d’intention. Des années après, Youssou n’aura de cesse d’innover en lançant le Joko Club, une chaîne de cybercafés disséminés sur le continent africain qui relient la communauté sénégalaise éparpillée de par le monde. Cet album classique annonça l’existence de Youssou à la terre entière et contribua à réduire la distance entre les Sénégalais et leur terre natale, bien avant les Gmail et autres WhatsApp.

Écoutez Immigrés sur Spotify, Apple Music ou YouTube.

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