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The Pan African Music Magazine
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L’énigmatique Gracy Hopkins inverse le temps avec son premier album

Le rappeur et beatmaker de Torcy (77) est un ovni sur la scène rap : il vit en France, rappe surtout en anglais et met en valeur ses racines lusafricaines. Il réédite sa mixtape TIME, et la complète d’un EP incisif et âprement actuel pour former l'album ENCORE (TIME2020).

En novembre 2019, Gracy-Anthony Mawa Kilekama, plus connu sous ses nombreux pseudonymes (Gracy Hopkins, Bear-A-Thon, Kaisy Jay…) sortait sa mixtape TIME. Un an plus tard, il poursuit son chemin avec l’album ENCORE (TIME 2020), « suite spirituelle » qu’il a accepté de décrypter avec nous, à commencer par les circonstances de sa genèse, qui doit beaucoup à la première période de confinement en France : « En commençant à bosser une sorte de nouveau projet, je me suis rendu compte que c’était le “préquel “(œuvre dont l’histoire précède celle d’une œuvre antérieurement créée, NDLR) du décor que je voulais implanter dans Time. À partir du moment où on entend ces sept titres, on comprend beaucoup mieux Time ». Les plus avertis noteront, en plus des sept inédits de l’EP, l’apparition de trois nouvelles pistes glissées dans la mixtape rééditée. Un nouveau format donc, parsemé d’interludes qui nous guident tout au long de l’opus : « C’est vraiment par rapport à cette introspection qui s’est passée en moi que j’avais envie de mettre des intros, des outros, alors que d’habitude je suis le genre de gars qui “jump” directement sur la prod : dès la première seconde je suis déjà dedans, tu vois. Dans ENCORE la construction et l’assemblage sont différents, t’as vraiment l’impression que tu vis une semaine. »

Gracy Hopkins – Encore… (Live Tiers Son)

Dès le premier titre, Gracy se positionne en marge du paysage musical actuel : « Aujourd’hui, explique-t’il, Gracy Hopkins arrive à un mariage ou le thème est “All-White” (tout habillé de blanc, NDLR)  avec un manteau vert fluo. Et tout le monde se dit “mais t’es pas dans le thème mec, t’es bizarre” et c’est normal en fait. Mais j’ouvre le manteau et c’est là que tu vois que j’ai la tenue toute blanche. C’est ce qui se passe quand j’arrive dans le rap français en rappant en anglais (rire) » Lui qui, très jeune, a fait le choix de l’anglais après un voyage en Angleterre, se confronte parfois à l’incompréhension des auditeurs : « C’est comme ça, et je dois juste faire avec et faire en sorte que ce soit lisible pour les gens, c’est mon combat aussi. » On remarque néanmoins que le français s’immisce régulièrement dans certains couplets, mais aussi dans les interludes de l’EP : « À la réflexion, dans ma vie, il y a du français il y a de l’anglais, il y a du noir, il y a du blanc, il y a du rouge, il y a du bleu… C’est vraiment hyper instinctif,  tout simplement parce que des fois ma vie est en anglais et des fois en français. »

77 nuances d’un héritage pluriel

Bien que ses inspirations soient majoritairement anglophones, il ne cache pas son attachement à son département d’origine, auquel il dédie le titre « Seventy-Seven » : « C’est la zone hein. C’est mon département, je dois tout au 77 ( la Seine et Marne, en région parisienne, ndlr), à ma ville Torcy. J’y ai tout appris par rapport à la culture, la vie, la survie. Torcy est très connu pour son art en fait. Notamment les pionniers Blackskin qui ont bercé notre enfance. Mais je suis allé tellement rapidement dans mes propres projets qu’il y a eu un moment où j’ai vite bloqué tout ce qui venait de dehors. En clair, le rappeur qui m’a inspiré c’était Baby Lee, qui est mon ancien nom (rire). C’était moi tout simplement. »

Gracy Hopkins – Seventy-Seven

S’il cite volontiers Jamiroquai, Michael Jackson, Kanye West, Drake, Nipsey Hussle ou Kendrick Lamar comme exemple d’artistes qu’il aime écouter, il ne les considère pas vraiment comme des inspirations : « Au final j’écoute plus grand chose autour de moi. À part les gens que je connais vraiment, qui sont très proches. » Des proches, avec lesquels ils forme le collectif IXI (prononcer “itchi”) : « La raison pour laquelle ça se prononce “itchi” c’est parce que le “x” en portugais  se prononce “tch” et moi je viens de trois pays lusophones, l’Angola, le Brésil et le Mozambique, et le cofondateur de ce crew là est Angolais cent pour cent. On est neuf¹, et c’est un drapeau que je porte vraiment parce que IXI c’est Gracy Hopkins, Gracy Hopkins c’est IXI et on va tous arriver ensemble. »

© TJNRL

Non content de brouiller les pistes par le choix de l’anglais, Gracy Hopkins enrichit  également sa musique de ses diverses origines : « Franchement au-delà d’être Angolais, Brésilien et Mozambicain, je suis Africain. Mais Africain d’Europe. On a une autre approche de nos racines et ce qui fait tout son taff dans la musique, c’est qu’ en Europe on grandit souvent dans des melting-pot. On grandit avec tellement d’origines autour de nous qu’on en a une autre approche. Par rapport à l’art, par rapport à la musique, c’est ce qui se ressent directement. Mon côté Angolais ressort beaucoup dans ma musique par rapport à tout ce que j’écoutais en étant plus jeune, ce que mes parents mettaient à fond dans les enceintes : M’Pongo Love – que j’avais samplé sur “BTO” dans mon tout premier projet (seulement sur Soundcloud), Franco, Zaïko Langa Langa, n’en parlons même pas, Koffi, Werrason, JB Mpiana, et tous ces trucs là… » 

L’influence brésilienne s’est également un temps faite ressentir, notamment dans « The Canção » et « The Dinheiro », mais Gracy a préféré s’en détacher quand le baile funk est apparu dans le rap français, déplorant parfois une réappropriation du genre sans réelle connaissance de son histoire. Une réserve qu’il s’applique d’ailleurs à lui-même quand il s’agit, par exemple, de la drill : « Pour moi c’est pas tout le monde qui pose sur de la drill. Moi-même, malheureusement, je viens de la cité, mais c’est pas pour autant que j’ai vécu selon ses lois, et c’est pas pour autant que je me sens légitime pour poser sur de la drill parce que c’est une musique de combattant, de dissuasion. Une musique de guerrier. J’ai connu et connais des gens qui sont passés par tout ça, mais  je n’ai pas moi-même marché sur ces terrains-là, alors je ne me sens pas légitime de juste poser sur de la drill, sauf si quelqu’un m’invite. » Une position qu’il tempère tout en la précisant : « J’irai jamais contre le fait que quelqu’un fasse ce qu’il veut. Le problème c’est juste qu’il est important de savoir d’où ça vient. J’aurais jamais pu rapper si  je ne connaissais pas l’histoire du rap. Il faut respecter la base : quand je vais chez quelqu’un j’enlève mes chaussures et si la personne me dit “tu peux les garder”, je vais bien les frotter quand même pour faire en sorte de ne pas salir son sol. »

 « La couleur de la peau comme motif d’agression »²

Si les origines de Gracy font sa force, elles peuvent aussi être source de discrimination. C’est ainsi qu’est né le titre « No Regrets » : « La souffrance, on est habitués. On est habitués à la douleur, ça nous fait plus mal maintenant. On a tellement mangé de coups que maintenant tu vas me taper, tu vas me tirer dessus, tu vas me matraquer, tu vas me fouetter, je vais continuer à avancer quand même. Parce qu’on a eu l’habitude dans cette société. On a juste à regarder hier (PAM rencontre Gracy au lendemain de l’agression de Michel Zecler, NDLR). Quand j’ai écrit “No Regrets” c’était juste après George Floyd. Déjà, dans Nyctophobia en 2017, je disais “God didn’t send me here to be shot by an officer”(“ Dieu ne m’a pas envoyé ici pour être abattu par un officier “). Au final c’est ça le plus triste, parce que dans nos musiques il y a une prédiction tout comme il y a une dénonciation de la vie actuelle. Par exemple on aurait pu dire “ bientôt on entrera dans nos studios et on se fera frapper pour rien”. Beh regarde ce qu’il s’est passé hier ! »

Gracy Hopkins – No regrets

En plein contexte de protestation contre la loi « sécurité globale »³ il se positionne : « Est-ce que on entend la même chose dans le nom de cette loi :  “sécurité globale” ? Une chose qui protège nos oppresseurs,  on appelle ça la “sécurité globale”. Donc flouter leurs visages, les sécuriser eux, pour eux c’est une “sécurité globale” ? Donc nous taper dessus, et leur donner encore plus de raisons de nous taper dessus, c’est une “sécurité globale ?” ». Avant de poursuivre : « Pour moi la police est devenue un groupe de terreur, et ça a toujours été comme ça. Quand je dis “devenue” c’est que c’est au grand jour maintenant. C’est un groupe de terreur et c’est pas normal. La police est censée nous protéger. C’est tout ça que je ressentais dans “No regrets”, et j’avais besoin d’en parler, parce que c’est un truc qu’on vit tous les jours. »

À la fin du même morceau, il conclut : « Les médias c’est la cause en petit, et la violence en grosses lettres. » Et précise : « Niveau médias on arrive à un niveau d’absurdité qui commence limite à rendre l’Amérique jalouse ». Le titre « Wrong Reason » creuse encore un peu plus cette question : « C’était une vraie conversation que j’ai eu avec ma mère ou je lui disais “regarde maman on est à la télé” et elle disait “pour les mauvaises raisons”. Je parle du système, en général, qui montre qu’il y a un déséquilibre particulier qui fait qu’aujourd’hui on ne peut pas juste prendre une situation et l’isoler. Non, tout arrive pour une raison et ce déséquilibre-là il a été créé par ce système raciste, injuste, et inégal…. dans un pays qui prône la liberté, l’égalité, la fraternité. »

© TJNRL
« Un garçon stupide ne reconnaîtrait pas la valeur d’un vrai diamant…»*

La dernière piste de ENCORE, qui fait la transition avec TIME, laisse cours à un dialogue entre Gracy et Nina, une « métamorphe », ces êtres mythologiques ayant la capacité de modifier leur apparence physique : « C’est une métamorphe parce qu’elle représente un peu tout ce que j’aurais voulu être dans ma vie. Il y a un sens de la rélexion chez la femme qui est tellement avancé par rapport à nous les hommes. Nous on est beaucoup dans le concours de pisse tu vois. Nous c’est celui qui a le plus de muscles, l’ego, celui qui fait mieux tel ou tel truc… etc. La femme aussi, dans tous les cas y’a de l’ego mais pour moi elle est la representation de la reflexion, de l’ordre cérébral. C’est pour ça que Nina est métamorphe car elle a atteint ce niveau cérébral interstellaire, qu’elle a cette capacité à pouvoir être absolument ce qu’elle veut. Et même si c’est très métaphorique, moi, c’est ça que je veux être. Le caméléon, la personne qui reste exactement qui elle est mais qui se fond dans n’importe quel environnement. Je veux être capable de marcher, de voler, de respirer sous l’eau, toutes ces choses là en fait. Au final, Nina représente toutes les femmes qui m’ont inspiré mais aussi tous mes états d’âme. C’est un peu la petite voix dans ma tête. » 

Gracy Hopkins – For Our Girls… (From Us)

Et quand il s’agit de parler des femmes, Gracy ne s’arrête pas là puisque les morceaux miroirs  « For Our Girls… (From Us) » et « For Our Girls… (From Me) » , ajoutés à la tracklist de TIME, en portent la marque : « La femme est vraiment une de mes premières inspirations, je suis fasciné par la femme et il y avait des discours qui me dérangeaient pas mal. J’avais besoin de dire : “les mecs, éduquons nous, on comprend rien sur rien…”. C’est pas une question de “oh sa jupe elle était trop courte donc j’ai été tenté”. Non mec. Je suis désolé non. Ce n’est pas normal de penser qu’une femme est un objet, qu’une femme est censée t’appartenir. J’avais besoin d’exprimer toutes ces choses-là tout en montrant à quel point moi même je ne comprends pas. Parce que je n’avais pas envie juste d’être cette personne accusatrice. Parce que je sais qui je suis, je sais le respect que j’ai pour la femme, je sais les valeurs que j’ai. Mais à chaque fois que je parlerai avec des hommes, je dirai “on” parce que je suis un homme aussi et j’ai ma part de responsabilité. Parce que j’ai fait partie de cette éducation. » Comme une suite logique, il dédie un titre à sa future fille : « Je ne suis pas encore Papa mais je sais que j’aurais une “babygirl”. J’ai besoin qu’elle comprenne que je suis de son côté. Que malgré le fait que je ne sois pas une femme, j’essaye de m’instruire par rapport à ça. J’étais juste en train de penser, “merde je viens de tel côté, mes parents viennent de tel pays, ils m’ont éduqué dans la cité, et moi si Dieu le veut, je vais élever mes enfants dans les collines.” Quel genre de pression ils auront ? Avec quels handicaps ou avantages ils vont partir ? C’est mon ressenti de cette chose là dont j’ai voulu parler. »

© TJNRL
 « Je suis pratiquement sûr qu’ils n’ont pas encore capté le message »

En approchant de la fin de l’EP, dans « Time is up », on côtoie les questionnements qui hantent les artistes face au succès : « (rire) ce son est parti de la remarque “j’arrive pas à comprendre pourquoi tu perces pas, j’ai l’impression que tu fais exprès de rester un ‘underground artist’”. Mais comment je pourrais faire exprès de rester un “underground artist” quand je mets toute cette énergie, tout ce sang, toute cette transpiration et toutes ces larmes dans ma musique ? C’est peut-être pas moi en fait c’est peut-être le monde. J’en ai marre qu’on dise toujours que c’est moi. Mais c’est juste une métaphore, c’est pas pour dire que je suis au dessus ou quoi que ce soit mais il y a peut-être un “disconnect” qui est beaucoup plus gros que ça avec le monde. Je sais qu’il y a un truc dans ma musique qui est particulier quand il s’agit du temporel et c’est pour ça que j’ai appelé ça TIME au final. Parce que tout est comme du vin, tu dois apprendre à être patient dans ce milieu-là et c’est comme ça que tout ce qui doit se présenter à toi se présentera. »

Gracy Hopkins – Time Is Up.

Tout une philosophie résumée dans la dernière phrase de la mixtape « LOVE takes TIME to come / I repeat, LOVE takes TIME to come » : « J’ai encore joué avec le temps parce qu’à travers cette phrase là peut-être que j’ai annoncé quelque chose. Cette phrase était déjà là avant la sortie de ENCORE et y’a des gens qui ont compris sa signification… » 

Et quand on lui demande plus de précisions, il répond d’un air rieur : « Toutes les annonces ont été faites dans le projet. »

Écoutez Gracy Hopkins dans notre playlist Pan African Rap sur Spotify et Deezer et ENCORE (TIME 2020) dans son intégralité sur toutes les plateformes de streaming.

Gracy Hopkins – Smoking Kills (Live @ Paris, FRANCE for Drop Music)

¹Gracy Hopkins, Bino, The Jayneral, LYNN, Sika Deva, Earnotik, Tices et Lorkestra.
² « Skin color as a reason for agression » (No Regrets)
³ Loi portant sur le renforcement des pouvoirs de la police municipale, l’accès aux images des caméras-piétons, la captation d’images par les drones et la diffusion de l’image des policiers. C’est notamment l’Article 24, qui aborde ce dernier point, qui est remis en cause.
« A stupid boy wouldn’t know the value of a real diamond… »

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