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The Pan African Music Magazine
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Afrocolombia : Lucas Silva, chercheur de sons et passeur de sensations

Épisode 3. Au-delà de la champeta, cette dernière partie de l’entretien avec Lucas Silva s’attarde sur son rôle de chercheur et de producteur, poursuivant inlassablement la mise en valeur de talents des deux rives de l’Atlantique noir…

Devenant très vite DJ à temps partiel, Lucas Silva a fondé en 1996 son label Palenque Records (en hommage aux palenque, ces communautés de marrons qui fuirent l’esclavage féroce de la couronne d’Espagne) afin d’y héberger tous ces musiciens qu’il découvrait, mais aussi d’y donner vie à des projets parvenant à retisser des liens entre les communautés de la diaspora colombienne et les musiciens du continent originel. Entre productions actuelles, pointant des artistes inconnus sous nos latitudes, et rééditions rares remettant au premier plan des hommes de l’ombre comme l’emblématique Abelardo Carbono, ce collectionneur de vinyles fait désormais référence, tant et si bien que son expertise sur son domaine de prédilection essaime sur d’autres labels, et non des moindres. Dans cette dernière partie du long entretien qu’il nous a accordé, tout en livrant sa vision du métier de producteur, il revient sur ces multiples collaborations, dont la dernière en date avec Analog Africa pour la parution de La Locura de Machuca, une compilation majuscule qui met l’accent sur les faces psychédéliques de ce qu’il nomme l’« Afrocolombia ». Un must have, comme on dit.

Je me souviens que tu m’avais présenté à Carthagène voici une quinzaine d’années Humberto Castillo Rivera, un chercheur de sons. Quels ont été les producteurs colombiens qui t’ont influencé ? 

Parmi tous, il y a Eduardo Davila, ingénieur du son du label Machuca, le Lee Perry de Barranquilla (dans le Nord du pays, un des coeurs de l’Afrocolombia, ndlr). Il y a aussi Abelardo Carbono, qui est un super arrangeur et producteur — le son du label Fuentes (la grande maison de disques colombienne fondée dès les années 1930 qui fut la référence pendant des lustres, comme le fut Barclay en France) sans doute eut un moment très fort, l’âge d’or du son analogique. J’admire des groupes comme Son Palenque, Sexteto Tabala, Dinastia Torres… Difficile de tous les citer, mais disons que tous les groupes avec qui je travaille en font forcément partie. Ce sont souvent des groupes qui sont culte pour moi et qu’il m’a fallu aller chercher pour pouvoir travailler ensemble. 

Mais en fait, ceux qui m’influencent le plus sont les producteurs, arrangeurs et musiciens d’Afrique. Des groupes comme Oriental Brothers, Sir Warrior, Wasiu Ayinde, Adewale Ayuba, Bopol Mansiamina, Extra Musica… C’est une liste trop longue et très variée. Quand j’enregistre en studio j’apporte ces casettes, pour indiquer aux musiciens le concept qu’on va développer. 

Son Palenque – A PILA EL ARROZ

Tu as travaillé avec Ocora, maison à dimension plus ethnographique. Que représentait ce label à tes yeux ? 

Ocora est une référence mondiale, surtout quand ils produisaient des vinyles. Cela fait partie des labels les plus respectueux s’agissant de musiques traditionnelles. J’ai fait deux disques avec eux : le Sexteto Tabala, et un deuxième qui s’appelle Palenque San Basilio, qui compile plusieurs groupes. Celui du Sexteto Tabala est devenu un classique : il offre le témoignage des vieux musiciens du Sexteto qui sont pour la plupart décédés depuis. À l’époque, cette musique n’était connue de personne, une fusion de son cubain et de musique palenquera d’une incroyable beauté. 

J’ai beaucoup aimé travailler avec Ocora, c’était comme la certification de mon travail et c’était m’appuyer sur leur réseau de distribution. Je voulais donner une visibilité aux musiques de Palenque au niveau international, et je ne pouvais pas le faire tout seul. Je n’avais pas d’argent et je venais tout juste de fonder mon label. 

Tu as effectivement créé ton label Palenque Records, mais depuis toujours tu publies la plupart de tes disques (rééditions, compilations ou nouveautés) sur d’autres labels. Pourquoi ce choix ? 

J’aime travailler avec des labels que j’admire, et leur proposer des projets que je ne peux pas porter tout seul, notamment d’un point de vue financier. Pour moi, c’est un honneur de bosser avec des labels comme Soundway, Analog Africa, Vampisoul, Riverboat, etc. Je suis surtout un producteur qui s’intéresse à la musique. Je me casse la tête en studio pour faire que la musique prenne une sauce différente, selon un concept Afrocolombia–Africa. C’est ce que me permettent ces collaborations, sans avoir à me soucier des financements, mais juste pour enrichir nos musiques et chercher des innovations. 

Ngatamaare

Tu viens aussi de sortir un groupe sénégalais, Ngatamaare? Comment l’as-tu découvert ? Qu’est-ce qui t’a séduit ? 

Je les ai découverts via Facebook. Leur musique montre une autre expression musicale, moins connue, de certaines musiques peules. Leur nom, Ngatamaare, symbolise dans la langue peule la plus grande pluie au cours d’une saison. Ce groupe a été fondé en 1996 par Saly Diaw, un jeune pêcheur originaire du village de Walaldé dans le nord du Sénégal, et par Harouna Diop, originaire de Mbagne, un village de la Mauritanie dont l’oncle était guitariste. C’est d’ailleurs ce dernier qui a permis leur rencontre. Très vite ils sont allés à Dakar pour tenter leur chance. C’est là qu’ils ont rencontré Baaba Maal avec qui ils ont joué et qui a produit en 2003 leur premier album intitulé « Ngalu » qui signifie « richesse ». Cet album était inédit jusqu’aujourd’hui, et je viens de le lancer il y a un mois. 

J’ai aussi récemment bossé avec le chanteur ghanéen Zongo ABongo, on a fait un remix d’un morceau de Colombiafrica, avec le producteur britannique The Busy Twist, featuring Nyboma et Zongo Abongo. Ce dernier est un chanteur de la nouvelle génération azonto–afrobeats.  En 2020, j’ai également sorti le nouveau single du chanteur congolais Lucien Bokilo, ex Loketo, un ndombolo enregistré entre Kinshasa, la Colombie et les États-Unis, et actuellement j’enregistre à Paris un disque en hommage à Bopol Mansiamina.

Lucien Bokilo – Welcome To Colombia

Je me souviens d’un concert qu’on devait organiser au début des années 2000 au musée Dapper avec Gyedu-Blay Ambolley… À l’époque, personne ou presque ne parlait de lui en France. Vingt ans plus tard, il est désormais très fameux. As-tu parfois l’impression d’être un peu trop en avance ? 

Oui bien sûr, mais ça fait partie du jeu. Disons que pour être un bon producteur de musique, il faut à mon avis deux choses : être outsider dans l’âme, puis être capable de se lancer dans des aventures folles, tout en étant persuadé de produire des disques qui vont marcher dans vingt ans. Pour revenir à Blay Ambolley, il faut savoir que le mérite revient aux musiciens de champeta. Ils adorent les vieux disques de high-life du Ghana ou Nigeria, et ce sont eux qui me l’ont fait découvrir. Quiconque décide de se mettre à bosser sur des pays moins « identifiés » niveau musique sera en avance sur son temps, car ces musiques prendront la plupart du temps entre dix et vingt ans avant d’être reconnues. Le public au sens large est très paresseux, il ne va pas chercher plus loin que l’offre la plus commode, celle qu’il trouvera en un clic sur son ordinateur. C’est ce que j’ai remarqué en France, tout en notant que si tu lui apportes des nouveautés, il est toujours prêt à les découvrir. Le problème est souvent comment médiatiser tout ceci.  

En 2020, tu as publié plusieurs compilations (dont la récente sélection pour Analog Africa mais aussi pour Vampisoul en février), tu as également aidé, voire produit, des films, notamment sur des aspects méconnus de la culture afro-colombienne. Comment envisages-tu ton travail ? Producteur ? Archiviste ? Découvreur de talents ? Historien ? 

Je suis réalisateur, scénariste et producteur musical. Mais je suis aussi détective chercheur de musiques hors la loi, activiste, DJ, fêtard, écrivain, nomade ! Après avoir fait une dizaine de documentaires musicaux, je prépare actuellement mon premier long métrage de fiction, où tu imagines bien que la musique joue un rôle primordial. Je rêve surtout de faire plein de films, et en fait j’envisage les disques comme des films, et les films comme des disques. Je crois que c’est un bon équilibre. 

Ça veut dire quoi faire envisager les disques comme des films et inversement ?

Quand je produis, quand je bosse aux arrangements d’un morceau, je le fais d’une manière un peu visuelle. J’aime les morceaux où il y a des super breaks, des changements d’ambiance. Je suis un fan des « changements de fréquence », comme dit Werrason. Ça revient à dire qu’un morceau peut avoir plusieurs feelings, comme une histoire ou une séquence d’images. De même un film qui n’a pas un rythme bien travaillé peut être raté, de ce point de vue là. Je vois un morceau de musique comme une sorte de kaléidoscope, comme une machine à images : quand on l’écoute tout, un tas d’images nous viennent en tête, inconsciemment. 

Les Discos Fuentes représentent un catalogue immense, pas assez reconnu en Europe. C’est sur ce label que fut publié le groupe afro-colombien Wganda Kenya, ou le terrible Fruko, le James Brown afro-latin. Que faudrait-il faire pour enfin évaluer à sa juste mesure ce trésor ? 

C’est vrai que Discos Fuentes est un label légendaire, mais en Colombie crois-moi il y a beaucoup plus que ça ! C’est pourquoi j’apprécie particulièrement le travail de compilations, car je peux ainsi révéler l’histoire méconnue d’autres labels qui ont été très importants et ont enregistré d’authentiques chefs-d’œuvre, des maisons comme Macucha, Felito Records, Tropical, Codiscos, Discos Orbe, INS, Sonolux, Chawala Records, Rey Records… 

Tu viens d’ailleurs de participer activement à la compilation La Locura de Machuca qui sort sur Analog Africa, une sélection, qui dresse un premier inventaire de la maison Discos Machuca, créée en 1975 par Rafael Machuca, avocat fiscaliste qui plaqua tout pour devenir le médiateur d’une scène avant-gardiste aux confins du funk le plus expérimental, des rythmiques locales et du psychédélisme bancal. Son histoire n’est pas sans rappeler la tienne, non ?

C’est un honneur de me comparer à Machuca. Je n’ai malheureusement jamais pu le rencontrer, il est décédé il y a un peu plus de vingt ans déjà. C’est Humberto Castillo, qui fut le cofondateur du label, qui m’a raconté cette épopée. Rafael Machuca était un gars complètement décalé par rapport à plein de choses. Il était avocat mais il fut très visionnaire en musique. Les disques auxquels il fut associé sont devenus culte parmi certains collectionneurs et diggers du monde entier, et pourtant son label est tombé dans l’oubli. Il m’a fallu plus de dix ans pour aboutir à cette compilation avec Samy Ben Renjeb et Mateo Rivano, tant ce label était certes incroyable mais géré d’une manière très bordélique. J’ai mis des années pour trouver les vinyles originaux, et puis aussi pour retracer un historique solide du label. J’espère qu’elle va permettre de mesurer l’importance de Machuca dans l’histoire de la vague psychédélique dans le monde. 

Toujours en 2020, tu as encore publié -cette fois-ci en tant qu’artiste avec Faraon Bantu, un disque dont le titre est « Futuro Ancestral ». On peut le voir comme un diapason à tout ton travail ? 

En fait Faraon Bantu est le Sound System, mythique et psychédélique, du label Palenque Records, et l’idée de cet album est de proposer de nouvelles versions de nos classiques du catalogue, comme les Las Alegres Ambulancias, mais aussi des remixes et nouvelles chansons originales. Sans compter la présence de Congolais que j’admire. Crois-moi, il y a pas mal de bangers pour vos fêtes là-dedans !

Mama Africa – Colombiafrica The Busy twist Remix feat Zongo Abongo, Nyboma & Dally Kimoko
La Vida es Muy Bonita – SEXTETO TABALA en Vivo en Palenque 1999
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