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The Pan African Music Magazine
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Le chant magique d’Ignacio Maria Gomez
Photo : Jessie Nottola

Le chant magique d’Ignacio Maria Gomez

En remontant le cours des fleuves, le jeune artiste argentin a trouvé dans ses veines et celles de l’Amérique latine la mémoire de l’Afrique, et le rêve d’un paradis perdu baptisé « Belesia ». C’est le nom de son premier et… extraordinaire album.  

« Belesia », c’est le nom ce cette terre rêvée, ce paradis perdu où les hommes et les arbres parlent la même langue que l’eau, respirent en chœur, et soufflent leurs mélodies à ceux qui, comme le poète Atahualpa Yupanqui, « fleurissent en guitare d’avoir été le bois ». Ignacio Maria Gomez, jeune homme de 28 ans aux cheveux de saule pleureur, est de ceux-là. Les chansons de son tout premier album sont autant de chants venus d’ailleurs, d’une terre que personne n’a vue, mais que tout le monde connaît. Ce pays, cette utopie, il l’a toujours cherchée depuis qu’il est enfant, persuadé qu’« ailleurs est meilleur ». 

Ignacio Maria Gomez – Omeñiso (feat. Ballaké Sissoko)

Né en Patagonie en 1992 à la faveur d’une mutation de son père, psychiatre, il passe ensuite son enfance dans la ville de Cordoba, au centre-nord de l’Argentine, où se tient chaque année le plus grand festival folklorique du pays. De quoi se familiariser avec la chacaréra, le chamamé, le guaino, la zambra, la cueca… Autant de musiques et de danses qui représentent la culture des gauchos, ces cow-boys de la pampa qui ne brillent jamais mieux que lors des compétitions qui les voient monter des chevaux sauvages. C’est aussi à Cordoba, à l’âge de huit ans, qu’il gagne un concours de chant, en interprétant un cuarteto, cette musique urbaine qui doit beaucoup à la tarentelle du sud de l’Italie, et dans laquelle les Dominicains ont insufflé l’esprit de leur merengue. Mais il est loin d’imaginer alors que la musique dessinera son chemin. C’est le voyage qui bientôt le lui fera comprendre. 

Voyages initiatiques

Un voyage au Mexique, où sa mère architecte l’emmène vivre quand il a douze ans. Mais l’année scolaire y est déjà entamée, et le garçon a dès lors devant lui tout le temps du monde pour marcher pieds nus dans la ville côtière de Playa del Carmen, déjà courue par les touristes. Il y rencontre une communauté d’artistes : saltimbanques, circassiens, capoeiristes, et des musiciens qui jouent des percussions… malinké ! Dundun, djembe, kenkeni, balafon… le jeune Ignacio est subjugué, passe des heures à observer et surtout, à écouter. Jusqu’au jour où le titulaire d’un des instruments est absent. « Comme en Afrique, j’étais le petit qui reste à côté, donc on te dit  »vas-y ! » C’était un tsunami pour moi le langage de la percussion, je chantais des formules rythmiques toute la journée : j’écoutais Mamadi Keita, Famadou Konaté, Fodé Bangoura, c’était ça notre source d’information et de formation. Leurs disques étaient rares, et les Mexicains qui les avaient les gardaient comme des trésors », se souvient-il.

De retour en Argentine, il se met à enseigner les percussions, et monte le premier groupe local de musique traditionnelle guinéenne. « j’étais un puriste à l’époque. Mais j’étais trop jeune et j’étais le maître : je me suis fatigué de cette position : il fallait que je me nourrisse moi. »Ailleurs est mieux. Il repart au Mexique, et entame avec sa copine un long, très long périple de plus de trois ans qui les mènera dans toute l’Amérique centrale et en Colombie. « C’était vraiment enrichissant. Quand j’y repense aujourd’hui c’est comme un rêve. J’étais absolument libre de tout, moi ma copine et le monde ! ». De ville en villages, ils se produisent en duo, chantent de la bossa-nova, et font merveille dans les communautés afro dès qu’ils sortent le balafon guinéen que le jeune homme emporte partout avec lui.
« Par exemple, chez les Garifuna du Nicaragua, c’était le balafon ou la guitare qui nous mettait en lien, car on ne connaissait personne. Mais tu t’installes pour jouer sur la place et tout le monde vient écouter, on t’invite à manger, à dormir. À chaque fois on faisait des ateliers, j’apprenais aux gens des morceaux au balafon et chez les Garifuna (qui jouent la punta avec leurs tambours), on jouait ensemble, j’apprenais d’eux. On échangeait : les musiques afro-américaines contre les musiques guinéennes ». 

En Colombie, sur les rives du Pacifique, ils remontent le cours du Rio Wapi et du Rio Timbiqui, terres de la marimba, cousine du balafon mandingue dont les lames sont taillées dans le bois du palmier chonta par les Afro-colombiens de la région. Avec ses longues dreads et sa « tenue de Bart Simpson (un short et un t-shirt, le même tous les jours) », il passe pour un extra-terrestre, mais son balafon fascine. En particulier Marino Beltran Balanta (décédé depuis), l’un des virtuoses de la marimba (Ignacio dit « marimbafola », employant le terme mandingue « fola » pour dire « joueur de »). Leur échange est fructueux, et puisqu’Ignacio a posé ses bagages à Timbiqui, il donne une fois encore des cours de musique guinéenne dans la petite maison de la culture du village. « ils ont, explique-t-il, un format instrumental un peu pareil (qu’en Guinée, NDLR) : ils ont un (tambour) bombo qui est comme le dundun, un tambour plus petit qui est comme le sagban, et une genre de conga qui s’appelle curuna, et ensuite la marimba… donc on pouvait faire une sorte d’ensemble instrumental guinéen. Alors je cherchais les morceaux qui pouvaient coller ensemble, et mettre en lien leur musique avec celle de leurs ancêtres, car chez nous les racines ont été effacées, personne ne les connaît ». 

Mais dans les forêts qui entourent Timbiqui, le conflit qui déchire la Colombie (opposant les FARC aux groupes paramilitaires) fait rage, et finit par le décider à quitter la région. Avec au fond de lui, cette puissante impression de « déjà vu », de réminiscences d’une Afrique qui hantent toute l’Amérique latine, et qui résonnent en lui. 

Ignacio Maria Gomez et Marino Beltran Balanta dialoguant sur le balafon, accompagnés par de jeunes Colombiens de Timbiqui aux percussions. (c) Archives Ignacio Maria Gomez
Racines afro, fleurs universelles

« Après avoir vécu dans ces communautés afro et avoir enseigné, comme je l’ai toujours fait, la musique guinéenne, j’ai remarqué que les enfants, les ados apprenaient tout de suite. Même les mouvements : jouer un tambour de côté et pas en face c’est déjà un geste particulier, mais pas pour eux. Je me disais, je ne leur apprends pas, je leur rappelle un geste qu’ils ont. Plus tard donc je suis revenu à Cordoba, et j’ai recommencé à donner des cours. Mais quel était le sens ? chez les Afro, ça avait du sens, mais dans cette Argentine blanche qu’on nous apprend à l’école ? Pourquoi je fais ça ici, pourquoi moi je fais ça, moi qui suis blanc ? Jusqu’à ce que je commence à regarder mon père avec d’autres yeux, car j’avais ressenti cette expressivité partagée dans la diaspora africaine, et je la vois chez mon père : je regarde son nez, ses yeux, ses cheveux… Et je découvre une photo de lui à mon âge, quand il avait 20 ans, avec une afro ! »

Le jeune homme décide alors de fouiller les livres, rencontre des universitaires, à la recherche des traces de l’Afrique dans cette Argentine qui a voulu faire croire au monde et à elle-même qu’elle n’était que blanche, gommant les autres histoires, effaçant du tableau ses enfants indiens et noirs. Lui, désormais, le sait : il est afro-argentin, et c’est la musique noire, qui coule dans les veines de l’Amérique latine, qui le lui a révélé. Et cette sève afro, il la partage et la fait circuler, en plantant de nouvelles graines du grand arbre dont les racines s’étalent au fond de l’océan Atlantique, et donnent partout de nouvelles branches, et de nouvelles fleurs. À Cordoba, il monte un groupe de marimba de chonta, le seul en Argentine qui joue cette musique particulière de la côte pacifique colombienne. Et reprend la route, comme à chaque fois qu’il a l’impression de ne plus apprendre. Ailleurs est meilleur : le voyage agit sur lui comme un médicament, et comme un révélateur. C’est à Cali par exemple qu’il a découvert qu’il était aussi danseur, au bout des nuits folles de salsa qui se paient en sueur. Dans le nord de la Colombie, à San Basilio de Palenque, il fait cette fois-ci dialoguer son djembé avec le tambour allègre des Afro-Colombiens. C’est là que son frère l’invite à lui rendre visite. Rugbyman professionnel installé à Paris, il vient d’avoir son deuxième enfant. L’Argentin traverse donc l’Atlantique, et se rapproche de l’Afrique.

Ignacio jouant sur le Pont St Louis, à Paris, 2016 (c) I. Maria-Gomez
Paris-Conakry-Tokyo

C’est la première fois qu’il pose pied en Europe. « Dans le métro, je voyais des Indiens (d’Inde), des Arabes… j’avais voyagé dans toute l’Amérique latine, mais quand je suis arrivé à Paris j’ai eu l’impression de n’être jamais sorti de Cordoba, parce qu’après tout, en Amérique latine, on est tous coupés par le même couteau ». À Paris comme à Timbiqui, il reste fidèle à son mode de vie : jouer partout où il peut, dans le métro, dans les rues de Montmartre (où le climat et l’hospitalité des indigènes sont forcément moins chaleureux que ceux d’Amérique centrale), gagne tout juste de quoi se payer un kebab et un ticket pour rentrer en banlieue… mais sur le pont Saint Louis, il croise le violoncelliste Vincent Ségal, ou encore le trompettiste Jun Miyaké qui l’invite à jouer avec lui au Japon. Son visa de touriste expire : il doit ressortir du pays. Mais puisqu’il a fait la moitié du chemin, plutôt que de rentrer en Amérique, il met le cap sur l’Afrique… avec en tête, l’idée de retourner à la source de sa vocation musicale, au pays de ses maîtres : la Guinée. Il traverse le Maroc et la Mauritanie, mais au Sénégal, l’argent est fini. Il est accueilli par une communauté de rastas guinéens tout aussi fauchés, avec lesquels il passe de longs mois à débrouiller, vivant à la dure (parfois obligé de chanter Shakira à des touristes) en espérant trouver l’argent « du riz et des mangues vertes qui remplacent la viande », et quelques centaines de CFA pour acheter des mégas et rester en contact avec le reste du monde. C’est d’ailleurs en consultant ses mails qu’il reçoit
l’ invitation promise pour participer à la tournée de Jun Miyake. Le voyage peut continuer, en empruntant de l’argent qu’il remboursera après la tournée. Il parvient donc, enfin, en Guinée, avec sous son bras le Bombo Legüero, un tambour qu’il a rapporté d’Argentine et qu’il compte bien faire dialoguer avec son cousin (son ancêtre ?), le dundun malinké. 

À Conakry, le batteur Ibrahima Camara le prend sous son aile et sur son scooter, et lui fait faire le tour de la ville avec autant d’escales qu’il connaît de musiciens. Le jeune argentin part frapper le djembe dans les cérémonies, joue de la chacarera argentine à la radio, ainsi que quelques chansons maliennes et guinéennes, en soussou dans le texte… et initie même ses amis Guinéens à la chacarera de Cordoba. Puis, répondant présent à l’invitation de Jun Miyake, il quitte l’Afrique pour le Japon, via Paris, avant de revenir se fixer dans la capitale française. Poussé par des amis musiciens, il réfléchit à faire un album qui concentrerait toutes ces expériences, et les chansons qui lui ont été révélées au fil de ses voyages.

Chacarera de las piedras, reprise d’une chanson D’Atahualpa Yupanqui à Conakry avec son ami Ibrahima Camara battant le rythme. c) Ignacio Maria Gomez
Le chant magique de Belesia

« Pour moi les compositions ne viennent pas d’un calcul : je suis distrait et tout à coup dans la rue j’ai une mélodie avec des paroles qui arrivent. Je dirais même pas que je suis le compositeur, ça vient d’autre part et ça m’est offert. Je ne considère pas ça comme des compositions, mais comme des canalisations d’une mémoire sensorielle que j’ai depuis petit, celle d’un lieu paradisiaque et harmonieux que j’ai nommé « Belesia » parce que c’est le nom qui m’est venu. Et chaque chanson est un morceau de ce monde que j’ai juste pu traduire en musique. » Cet eden perdu a sa langue, inventée, ou plutôt tombée du ciel avec la mélodie qui la porte. Ignacio la compare aux Icaros, ces chants qu’utilisent les chamanes amérindiens pour soigner les malades, et qui agissent en même temps que les plantes médicinales.« Au Pérou et en Bolivie (…) une à deux fois par an le chaman reçoit un nouveau icaros ; et le chaman le plus expérimenté, celui qui sait soigner le plus de maladies, est celui qui possède le plus de chants. Moi c’est mon fantasme ultime, utiliser la musique comme un instrument de guérison. » 

Le fantasme de l’Argentin n’est pas loin de ressembler à la réalité, tant les mélodies de Belesia consolent et apaisent, plongent ceux qui les reçoivent dans une sorte de douce transe intérieure menant vers des terres profondément enfouies au fond de nous-mêmes, échos lointains de cette terre, celle de Belesia, pays de l’intime universel. Car les périples initiatiques et l’aventure intérieure qu’a vécus l’Argentin remontent plus loin encore qu’à ses racines africaines, elles puisent aux nappes phréatiques humaines. Il ne faut pas s’étonner donc que, dès l’ouverture du disque, on se demande d’où vient cette musique où se mêlent les esprits d’Amérique, d’Afrique et d’Europe, et peut-être d’ailleurs. La diversité des (super) musiciens qui ont été invités à participer à l’enregistrement est à ce titre éloquente : Loy Ehrlich y joue du ribab et du gumbass, Vincent Segal de son cher violoncelle, Naissam Jallal souffle dans sa flûte le vent chaud des bergers peuls, et Ballaké Sissoko tisse une toile magique avec sa kora… Une toile qui ressemble peut-être à celle de l’araignée Peacock, qui a inspiré la pochette du disque, et dont la parade nuptiale dévoile le fabuleux dessin que la Nature a déposé sur son dos : celui d’un visage humain, en deux dimensions, comme un rappel à nous tous qui l’avons oublié, de la complicité qu’un jour l’homme et les animaux ont entretenue. Comme une preuve que Belesia existe. Si vous ne me croyez pas, écoutez la voix céleste d’Ignacio Marie Gomez dans son premier album.

Belesia, disponible chez Helicomusic. Ignacio Maria Gomez sera sera en concert à Paris, au New Morning le 8 février 2021.

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