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Tom Zé : le génial « grain de sable » brésilien
Tom Zé © André Conti (DR)

Tom Zé : le génial « grain de sable » brésilien

Warner Music Brésil publiait à l’automne une sélection de raretés signées par Tom Zé entre 1969 et 1976. L’occasion de revenir sur le parcours de ce libre-penseur marginal et résolument mondial.

C’était au printemps 2005, un petit homme en bleu de travail montait sur la scène du gymnase de Bagnolet. Une manière de donner le diapason de ce concert festival Banlieues Bleues, tout autant poétique que politique. « Si je me présente habillé comme un ouvrier, c’est parce que je viens d’un pays qui est exploité par les pays cultivés de ce monde. Il s’agit aussi et surtout de renverser les valeurs du milieu artistique, où la mode et le luxe sont parties prenantes, de façon exagérée. J’ai donc décidé une fois pour toutes de me mettre au niveau des classes laborieuses », résumera après-coup Tom Zé, qui s’apprêtait alors à passer le cap des soixante-dix ans en publiant un opéra en forme d’ode à la femme, ou plutôt une opérette tragico-comique dénonçant ceux qui entrevoient en ces dames le « mal absolu ». Brinquebalante à souhait et brassant bien des genres, cette œuvre visait autant à interpeler sur la ségrégation sexuelle que sur l’oppression sociale, non sans d’aussi nécessaires que douces-amères pointes d’humour.

Avant-garde et tradition 

L’année suivante, Tom Zé publiera Danç-Êh-Sá, un petit recueil prenant appui et le contrepied d’une étude marketing de MTV dénigrant son public, « une jeunesse étrangère à tout esprit de solidarité comme à toute responsabilité sociale ». À l’intérieur, il glissera un texte signé de sa plume invitant tout un chacun à prendre part dans « le projet optimiste d’être le nègre que nous sommes, héritiers du sacrifice de plusieurs nations africaines, dont le sang a purifié l’art et religion des trois Amériques ». Et d’invoquer notamment la samba et la soul, le hip-hop et le reggae. Toutes choses dont ce compositeur brésilien a usé, ici avec parcimonie, là plus d’envie, depuis un bail. Deux ans plus tard, Tom Zé publiera cette fois Estudando A Bossa sur Biscoito Fino, soit une étude du style radical de l’histoire de la bossa nova. Avec maestria, celui qui sait ce que le monde doit à Joao Gilberto et Tom Jobim y explore cette formule originelle tout en l’explosant de l’intérieur. Au travers de textes qui, sous le vernis tout cool, ne manquent pas d’épingler deux ou trois vérités. Tom Zé y dézingue à tout va. « Vinicius de Moraes est le plus grand fils de pute machiste », osera-t-il ainsi dans le documentaire intitulé « Dada Brasil », paru en 2010. Entre les lignes, apparaissait une forme d’autoportrait de ce curieux Brésilien qui a le don de faire trébucher les clichés, un destin pas tout à fait commun. 

Une certaine idée de l’incertitude, un penchant avéré pour l’oblique décadré, Tom Zé n’est pas ce que l’on nomme un musicien poli. Son truc à lui, c’est de gratter dans les interstices, quitte à faire du pas joli joli un superbe moment de musique. Toute sa discographie, celle d’un artisan arty résolument réfractaire aux logiques industrielles, est peuplée de fulgurances magnifiques, souvent aux limites. Écoutez donc « Mâe Solteira », un joyau dédié aux mères célibataires enregistré au mitan des années 1970 ! Ce n’est pas le seul dans cette décennie plombée par une dictature au Brésil, où il ne manquera pas d’envoyer des signes de résistance, sans forcément hausser la voix. Paradoxalement, alors que le Brésil relâche sa pression politique et après un ultime album pour le label Continental qui clôt cette phase éminemment créative, Tom Zé va quasiment disparaître du monde de la musique. Il lui faudra attendre dix ans, pour enfin ressortir du quasi-oubli. En 1989, lorsque David Byrne, patron de Luaka Bop et chantre des Talking Heads, l’appelle sur les conseils d’Arto Lindsay, ce génie survit de petits boulots, se contentant de tourner de loin en loin dans le circuit étudiant. À l’époque, celui qui aime tant triturer les rythmiques envisage de tâter de la mécanique, dans le garage de son frère. Dix ans plus tard, il restera toujours les mains non dans le cambouis, mais dans le terreau de la réalité : au moment de le rencontrer dans son appartement dans une tour de Sao Paulo, il continuait de cultiver son jardin, et celui de ses voisins pour une somme toute symbolique, et ce même s’il était enfin reconnu par un cénacle de fans aux horizons larges. Enfin. 

Tom Zé – Você Gosta?
Résurrection d’un sismologue

Cette inespérée résurrection n’était qu’un juste retour des choses pour celui qui avait bel et bien œuvré dès les années 1960, libre zébulon du tropicalisme, un mouvement post-moderniste auquel il participa avant de vite s’en affranchir. Né en 1936 à Irara, un bled non loin de Bahia, « une région peuplée de caboclos, ceux qui ont du sang ibérique, indien et africain », Antonio José Santana Martins (son nom d’état-civil) se situe plutôt du côté des rétro-futuristes, soucieux de valoriser son terroir nourricier. Lui a grandi aux sons des bals populaires, qui constamment nourriront sa musique, non sans vite développer un appétit pour d’autres musiques. Les musiques rurales comme le bumba-meu-boi ou les danses traditionnelles, dont la très dramatique et lascive chegança qui représentait au XVIIIe siècle l’expulsion des Maures par les Portugais, auront leur importance. Ce folklore qu’il se charge de dynamiser en le dynamitant sera son laboratoire grandeur nature, à partir duquel il va bâtir un univers imaginaire, ancré dans le réel pour mieux l’exorciser, le transcender grâce à la tellurique du rythme. « On dit que le Brésil ne connaît pas les tremblements de terre, c’est faux ! Le Brésil est en trépidation permanente à cause de la force du folklore qui se trouve sous la terre. Quelque chose comme 14 degrés sur l’échelle de Richter ! Naturellement… Le folklore est une protéine qui me nourrit et m’élève. », confia-t-il en 1999. Dans ce brouet élaboré par ce sourcier des sons, les musiques savantes auront leur rôle à jouer : il les découvre et étudie à l’université de Bahia, il en creuse plus encore le fertile sillon en débarquant à Sao Paulo en 1968. L’École de Vienne et le dodécaphonisme en tête. Somme toute cette alliance entre le présupposé ancien et l’a priori nouveau sera le parfait attelage pour élaborer une formule originale.  

Pour preuve : sa musique — pour être totalement brésilienne, sonne en aussi intégralement internationale. C’est pour cela que Tom Zé se retrouvera dans les ambitions du tropicalisme, avant de vite zapper ce mouvement qui ne pouvait de toute façon n’être qu’une éphémère révolution. « À partir du moment où le tropicalisme a été trop influencé par le rock américain, j’ai compris que ce n’était pas moi ! Moi, je fais une musique 100 % brésilienne, même lorsque je m’attache à ce qu’elle sonne autre. C’est mon identité ! Le monde est fatigué de cette même musique internationale. Je ne veux pas parler d’une voix universelle. Moi-même, je fais partie de ce peuple. Je suis le fils de ces paysans du sertao nordestin, le résultat de quatre siècles d’hybridation. » Et comme tout bon Brésilien, il mesure depuis belle lurette ce qu’il doit à la part noire qui a tant fait pour les musiques en Amérique.

DR – tomze.com.br
Jeux de (dé)construction 

Au cours des années 1970, tout en alignant une suite d’albums qui confinent aux chefs-d’œuvre, il créée de drôles d’instruments, des trucs tout bizarres qui font de ce sacré zébulon un digne héritier de Géo Trouvetout. C’est de cela dont parlait en 2000 le ludique Jogos de Armar, texto « jeux de construction », qui fait suite à Com Defeito de Fabricaçao, « avec des défauts de fabrication ». Tout est suggéré dans les titres. « Jogos de Armar a été imaginé et présenté le 17 mai 1978, sur la scène du théâtre Gétulio Vargas de Sao Paulo. Aucune maison de disques n’a souhaité l’enregistrer. C’était inimaginable à l’époque ! J’avais inventé le sampler avant les Américains ! » À l’époque, le concert n’avait pas fait grand bruit, du moins dans la presse, car en direct, ce n’était sans doute pas la même histoire. L’apprenti DJ s’y présentait comme aujourd’hui avec des machines bricolées pour cette symphonie siphonnée en quatorze modules mélodiques, tissés sur une trame rythmique ciselée. Les instromzémentos (ses instruments bricolés) avaient d’étranges appellations. Tout d’abord l’hertzé, un proto-sampler né après huit mois d’essais en tout genre sur les bandes passantes « conçu pour une syntaxe différente, fondée sur l’échelle des fréquences hertziennes ». Et puis l’enceroscopio, élaboré à partir de cireuses, « tout ça parce que ma femme m’avait demandé de réparer une cireuse électrique ». Il y a aussi le serroteria, dispositif de bois et PVC, les canetas lazzari, petit instrument avec des stylos à bille. Il y a enfin le buzinorio, ensemble de klaxons commandés par un clavier.

À l’image de cet instrumentarium, chez Tom Zé il y a dans l’air comme l’idée d’une perpétuelle mutation, en recherche d’une Babel sonore, improbable et oblique. « J’investis dans l’ivraie et non dans le grain. Je travaille avec l’ordure, la lie, parce qu’il y a une police esthétique qui dit que la musique consiste en une particulière nature de sons. » On comprend mieux pourquoi en 2012 il publiera en autoproduction Tropicalia Lixo Logico, un titre en forme de manifeste qui pose d’emblée les enjeux des ébats : Tropicalia, déchets logiques. À l’approche des quatre-vingts ans, l’électron libre continue comme toujours de prendre la tangente, non sans une pointe de malicieuse ironie. Les jeux de mots fusent, comme le néologisme Apocalipsom qui contracte l’apocalypse et le son, mais tous font mouche et sens. Et pour faire bonne démesure, la créativité musicale est fidèle au rendez-vous, entre objets du quotidien détournés et groove bien alambiqués, mélodies sublimes, voix superlatives et frasques atonales. Un cocktail détonant dont ce savant autodidacte est le seul à connaître le dosage.

DR – tomze.com.br
« Pour faire une perle, il faut toujours un grain de sable » 

Post-psychédélique, néo-romantique, forro ésotérique, samba oblique, gafiera stratosphérique… Le grand petit homme aura su transcender les affaires de style, pour présenter une musique au singulier du suggestif, hors de toute convention précalibrée. Il faut écouter l’ouverture de Santagustin, une sublime musique pour les chorégraphies de Grupo Corpo : un doux délire à base sonneries de portable qu’il met en scène et en sons au tournant du millénaire. Le poil à gratter de Gilberto Gil et Caetano Veloso démontre qu’à l’heure de la soixantaine il n’est toujours pas assagi. Encore mu par le désir de faire bouger les lignes. «Il y a deux manières de faire une chanson engagée : la première est de susciter des interrogations; la seconde est d’asséner des mots d’ordre… Ce (dernier, NDLR) type de musique méprise l’être humain. Elle est réponse, tue la pensée. Cette pasteurisation de la musique finit par être un sédatif, qui maintient l’humanité dans le rêve. Moi, j’essaie juste de réveiller un peu les consciences…», confiera dans les mêmes années le visionnaire, lorsqu’on le convia au forum mondial de Porto Alegre. Quand tous réclamaient un autre monde,lui choisit encore une fois de se démarquer de cet unisson. « J’ai préféré forger un mot qui résumait ma pensée ; unimultiplicité. L’important, c’est ce qu’il y a derrière ce néologisme : chaque homme est tout seul dans la maison de l’humanité. » 

C’est bien tout l’enjeu de sa musique, si loin des banales histoires d’ego-trip à la petite semaine : Tom Zé n’est jamais entré dans le moule du préconsommable. « Pour faire une perle, il faut toujours le grain de sable. Moi, j’espère juste être ce grain de sable, susceptible de devenir un jour une perle. »  L’allégorie fait sens, pointant l’essence d’une musique dont on cherchera en vain à vouloir la résumer à quelques disques. Il y est question de mélodies sublimées par des cordes vocales, en chœur ou à mi-mot, de cordes de guitare qui s’amusent à saute-mouton dans les champs de l’harmonie, et puis surtout de rythmiques, au pluriel des intempestifs… À ce propos, il confia un jour, alors qu’on parlait précisément de cet aspect : « J’ai toujours pensé que si tu ne faisais pas quelque de rythmique, tu rendais le public, la société, malade. S’il n’existait pas des Jorge Ben, la Sécurité sociale serait remplie ! Le rythme, c’est ma principale préoccupation. Et dès que j’ai fini, j’ai encore l’impression qu’il en manque. Et donc je me dis toujours que le prochain sera toujours mieux. » Pourvu que ça dure !

Tom Zé, Raridades (Warner Music Brésil, 2020), une sélection de titres des années 1969-76 sur les labels RGE et Continental.

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