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The Pan African Music Magazine
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On The Corner Records, un ticket pour l’espace

Malgré la Covid, 2020 fût une année marquée par des sorties passionnantes pour le label On The Corner. La sortie de l’opulente compilation Door to the Cosmos était l’occasion idéale pour passer un coup de fil à son fondateur Pete Buckenham, et retracer l’histoire et l’esprit de ce label-ovni.

D’abord conçu comme un modeste labo expérimental, le label On The Corner Records s’est en fait transformé en locomotive des fusions musicales d’aujourd’hui, pour atteindre cette année son apogée. Auparavant chargé d’études de cas au sein d’une organisation de défense des droits de l’Homme, Pete Buckenham aimait joindre l’utile à l’agréable en allant à la rencontre d’histoires et de musiques lors de ses voyages professionnels. « Je voyageais beaucoup et collectionnais les disques au fil des années », se souvient-il. « Je cherchais un endroit pour jouer ce genre de mélange entre la musique électronique underground et des enregistrements ethnographiques, et il n’y avait nulle part à l’époque pour relier la deep house et le jazz spirituel. » Intervenant dans un camp de réfugiés la semaine et jouant des plaques le week-end dans un club de Zanzibar, Pete se prend finalement une année pour foncer au contact de la musique, la vivre en amont, au coin des rues, et s’en inspirer pour monter ses propres soirées dans le centre de Londres. Doté d’un niveau de connaissances proche de zéro en gestion de label, Pete sort en 2013 un premier EP de son ami et collaborateur Emanative. L’étincelle prend feu et Over devient alors le point de départ d’une aventure exemplaire qui rassemblera en son noyau un conglomérat avant-gardiste de jazz cosmique et de musique électronique.

Le fantôme de Miles Davis

Derrière le nom « On The Corner » se cache cet album génial de Miles Davis, dont l’approche innovante a toujours séduit Pete : « je pourrais parler de cet album toute la journée », avoue-t-il, admiratif. « Miles a en quelque sorte jeté son jazz au visage des critiques blancs d’âge mûr pour le ramener dans la rue. Il voyait la manière dont les jeunes afro-américains accrochaient sur Sly & the Family Stone et était conscient que le jazz changeait. Il a innové plusieurs fois dans sa carrière, il voulait se connecter à cette énergie, là d’où vient la musique, et je trouve ça socialement fascinant. » Les excès de colère et les addictions en moins, Pete ravive l’attitude du Miles Davis du début des années 70, celui qui préférait malmener les codes du jazz plutôt que d’y rester enfermé, invitant des musiciens des quatre coins du monde autour de son jeu de trompette. « L’idée du label vient de cette période durant laquelle il a introduit l’électronique et a commencé à explorer des racines rythmiques différentes à travers la musique », continue Pete. « Il a créé un son cosmopolite en invitant des musiciens qui avaient chacun leur propre histoire rythmique. Cet album possède un groove inhabituel, grâce à la communication entre les musiciens et à ces expérimentations qui connectent les différents langages musicaux. C’est mon état d’esprit et il n’y a pas de formule pour ça. » 

Guedra Guedra – Juke Lockstep
À la conquête du « jamais entendu »

Sur sa page web, Pete décrit sobrement le concept comme « Griot house to modal jazz », une formule qui en dit long sur l’éventail des styles qu’il balaye, et sur le caractère imprévisible de son catalogue. Les belles sorties 2020 que sont celles de Siti Muharam, Asher Gamedze ou Guedra Guedra ressemblent à des ambassadrices idéales de la philosophie de Pete, en recherche constante d’intégrité au détriment des tendances. Dès l’instant où il entend une musique hybride qu’il ne saurait catégoriser, c’est une signature potentielle, à l’instar de ce bootleg entre Larry Levan et Fela Kuti qui lui a servi de déclic en tant que DJ. « Je suis très intéressé par l’inédit », confirme-t-il. « Ce que j’adore en tant qu’auditeur, c’est d’entendre quelque chose sans avoir la moindre idée de quoi il s’agit. Ça me donne envie d’en connaître le contexte, le chemin que la musique a suivi pour en arriver là. » À ce titre, il compare l’histoire de Siti Muharam — qui suit les traces de sa grand-mère Siti Binti Saad, mère du taraab — à celle d’Ali Farka Touré qui « a compris d’où venait le blues et comment tout a commencé en Afrique ». En véritable raconteur d’histoires, Pete met non seulement le son, mais aussi le récit passionnant de ces artistes sous les projecteurs, qu’il s’agisse des recherches rythmiques documentées et projetées dans le futur par le duo péruvien Dengue Dengue Dengue, ou du marocain Guedra Guedra qui reconnecte les rites culturels du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne via l’électronique. 

L’album du batteur sud-africain Asher Gamedze est une autre preuve d’ouverture et de spontanéité : « sa musique est issue d’une histoire des pensées et cultures noires radicales », précise Pete. « C’est un activiste, qui fait avancer les choses lui-même. L’album m’est venu comme un produit fini, mon travail est de le conduire vers son public. » Muni de son bâton de sourcier, Pete sillonne le monde et la toile à la recherche d’artistes qui savent innover et prendre des risques. « J’essaie de créer un espace qui n’existe pas ailleurs pour les artistes », continue-t-il. « La musique vient de différentes parties du monde, mais l’idée n’est pas seulement de capturer un sens global, il s’agit aussi de trouver des musiciens underground dont les idées sortent de l’ordinaire. »

Qu’il s’agisse de partager son idéologie alternative de l’autre côté de l’océan, de faire des rencontres au détour d’un DJ set ou d’appâter les artistes en gérant son label comme un « espace culturel plutôt qu’un business », chaque sortie est alors le fruit d’une histoire, d’une anecdote, d’une discussion. « Même s’il s’agit d’un pastiche de différentes influences, je veux entendre la voix des artistes, leur propre voyage et leurs propres expériences », assure-t-il, consciencieux. « Gérer un label en tant que business est un cauchemar absolu, il faut sans arrêt essayer de deviner les prochains goûts, modes et influences. Un artiste sous-représenté ou dont le son n’a encore été repéré par personne m’intéresse définitivement ! »

Pas de futur sans Afrique

« L’Afrique et la musique noire sont vitales pour On the Corner, au même titre que les origines du jazz. » Pete pose ses influences sur la table de façon explicite. Rien d’étonnant à ce qu’il soit attiré par les artistes qui eux aussi, dans leur musique, sont en quête de racines, tant il se passionne à « retracer le voyage de la musique à travers l’Afrique, la migration des gens dans la violence du colonialisme, les lois Jim Crow, et tout ce qui a forcé les musiciens à s’unir. » Un plongeon dans le passé souvent utilisé pour créer la musique de demain, à l’image de la compilation Door to the Cosmos, référence logique au  morceau éponyme de Sun Ra. Qualifier le label d’afrofuturiste pourrait cependant froisser le Britannique : « considéré comme afrofuturiste après sa mort, Sun Ra a en fait repoussé les frontières de la musique noire », rappelle-t-il comme pour remettre les pendules à l’heure. « Frapper à la porte du cosmos fait à la fois référence à des explorations sonores, mais aussi à l’expérience de la population noire sur la planète Terre, qui pourrait emprunter ce passage pour échapper aux pièges et à l’oppression. » 

Dans l’album Black Noise 2084 de DJ Khalab, Pete a d’ailleurs souhaité présenter un futur potentiel en trois phases, du spoken-word de Tenesha The Wordsmith au jazz visionnaire de Moses Boyd et Shabaka Hutchings, en passant par des enregistrements captés au Congo, le tout reposant sur les textures de Khalab, qui puise lui aussi ses influences dans la black music. C’est grâce à ce ping-pong incessant entre les époques et les dimensions que Pete développe son approche. « Les chants des griots comme le concept de “call-and-response” (chant et réponse d’un chœur, NDLR) peuvent se retrouver dans la house », explique-t-il, « il y a des morceaux de Theo Parrish qui fonctionnent très bien aux côtés de chansons issues du sud du Sahara algérien, c’est presque le même genre de transe. »  Au-delà de la qualité du son, Pete reste ainsi obsédé par ce besoin de référencer la source, souvent liée de près ou de loin au continent africain ou à une sous-culture dérivée de la black music telle que la house de Chicago, la techno de Detroit ou la drum’n bass de Brighton.   

Pour conclure sur une projection plus lointaine, voilà à quoi pourrait ressembler le monde dans vingt ans, s’il écoutait les rêves de Pete : « nous vivrions dans une société différente où les arts et la culture occuperaient beaucoup plus d’espace. Il y aurait une foule d’artistes innovants qui n’auraient plus besoin de travailler avec des labels ou de s’inscrire dans un genre ou un format pop. Il y aurait des gens intéressés par cette musique, qui exprimeraient eux aussi leur voix artistique. L’art ne serait pas destiné à l’élite, mais à un public populaire qui encouragerait ses musiciens locaux et s’impliquerait dans cet art. Ainsi, certaines personnes paieraient pour aller voir une exposition particulière dans une galerie d’art, et d’autres iraient juste pour y découvrir un art différent. Si une population plus large montrait cette attitude, ça serait une sorte d’idéal pour moi… »

La géniale compilation Door to the Cosmos est toujours disponible ici.

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