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The Pan African Music Magazine
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Frotte le vinyle et fais sortir le génie : With Love d’Omar Khorshid est de sortie

Accompagnateur sur scène d’Oum Kalthoum, Abdel Halim Hafez et Farid El Atrache, le guitariste Omar Khorshid signait en 1978 l’un des plus grands albums du monde arabe, With Love. Le label WeWantSounds le republie, et PAM s’est mis à table aux côtés de Mario Choueiry, sémillant superviseur de cette réédition salutaire.

2021 est déjà une année faste : le label WeWantSounds réédite en février With Love, album instrumental culte d’Omar Khorshid, l’un des plus — sinon le plus grand — guitaristes du monde arabe. Initialement paru en 1978, sur le très prolixe label libanais Voice Of Lebanon, ce LP dix titres recèle un jeu progressif hyper profond, des arrangements culottés, capables de sonner toujours aussi modernes des décennies après leur sortie, ainsi que des nappes de synthétiseurs épaisses et racées. With Love est un véritable monument de fusion, et c’est le responsable de cette superbe réédition, Mario Choueiry, par ailleurs chargé de mission à l’Institut du Monde Arabe (Paris), qui nous accompagne dans la redécouverte de cette pierre angulaire de la musique panarabe.

Le Caire, ville monde, a son guitariste

« Omar Khorshid est le premier guitariste cross-over du monde arabe », explique Mario. « En fait, à l’aube de la mondialisation, et dès le début du XXe siècle, le Caire est la plus grande et la plus influente des cités africaines. » Il faut effectivement s’imaginer que d’un point de vue culturel et musical, la ville est au monde arabe ce que la culture anglo-saxonne est au reste de l’Occident : « Le Caire des sixties et seventies est depuis longtemps déjà une mégalopole moderne, un véritable laboratoire, capable de contenir des expériences à la fois classiques et modernes, savantes et populaires, occidentalisées et orientales. Pour les mélomanes attentifs, la musique d’Omar Khorshid est typique de ce qui illustre alors le modèle égyptien, l’évolution d’une tradition vers une modernité singulière, pleine de caractère. »

Au cœur de la ville-monde, les orchestres arabes traditionnels vont alors s’adjoindre des instruments modernes : « Omar Khorshid, né en 1945 dans la capitale égyptienne, émerge au sein de ce creuset d’influences. Il est l’héritier panarabe de l’électrification de la guitare », explique Mario. « Son père, plus porté vers le piano, refusait pourtant que le jeune Omar pratique cet instrument… » Le jeune Omar va donc lutter pour imposer son choix.

À partir de 1966, Khorshid rejoint le groupe de pop égyptien Les Petits Chats : « une formation de reprises de standards des pionniers du rock américain, comme pouvaient le faire les Beatles à leurs origines, ou en France Les Chaussettes Noires d’Eddy Mitchell et Les Chats Sauvage de Dick Rivers à l’époque ». Les Petits Chats vont jouer plusieurs années, jusqu’au moment où Abdel Halim Hafez (1927-1977) passe par là, et les voit en concert : « c’est Abdel Halim Hafez, le fameux Rossignol du Nil, qui va révéler Omar Khorshid. Il le recrute sur-le-champ pour son propre groupe », raconte Mario. « Khorshid prend la route des tournées, rencontre les plus grands chanteurs, musiciens et arrangeurs égyptiens du moment, multiplie les apparitions à la TV ainsi qu’à la radio. » Son nom circule. Un rayonnement qui va l’amener à partager la scène, aux côtés de celle qu’on appelle « la quatrième pyramide d’Égypte », Oum Kalthoum. Il s’exporte et donne de nombreux concerts et tournées à l’international : « Omar Khorshid est même invité par le président égyptien Anwar El-Sadate à se produire en même temps que le violoniste Yehudi Menuhin à la Maison-Blanche devant Jimmy Carter pour la célébration du traité de paix de Camp David entre l’Égypte et Israël. C’est dire, à la fin des années soixante-dix, le rayonnement de Khorshid, qui apparaît comme un monument national. » 

Omar Khorshid – Ahwak
Hendrix, Page, Benson, Khorshid… la rage de vivre

Chez Omar Khorshid, les techniques se télescopent sans complexe : « son jeu syncrétique mêle aussi bien les riffs et accords de la guitare rock solidbody de Les Paul (célèbre modèle de guitare de la marque Gibson, NDLR), que les cordes pincées du guembri des gnawas. Il fait une utilisation fréquente des cordes à vide, et passe également par les techniques de la guitare classique comme le trémolo. Un trémolo qu’il arrive à transposer sur la guitare européenne, qui n’offre pas en théorie accès au quart de ton et à toute la sensibilité des mélismes et des appogiatures de la grande tradition du Oud oriental de Mohammed Abdel Wahab. D’où sa version du classique “Ahwak”, mais aussi de “Hebbina Hebbina” de Farid El Atrache. Khorshid partage d’ailleurs avec Atrache la virtuosité, mais également — compte tenu du contexte d’alors — une liberté des mœurs et une rage de vivre : je pense notamment à sa riche vie sentimentale et mondaine. »

Suite aux troubles politiques qui surviennent en Égypte au début des années 70, Khorshid s’installe au Liban en 1973 et commence à enregistrer sous son propre nom pour plusieurs labels de Beyrouth. En 1978, il s’expatrie à nouveau — en Syrie cette fois — pendant environ un an avant de retourner en Égypte, pour se concentrer sur ses concerts et sa carrière cinématographique naissante : «le rapport à l’exil d’Omar Khorshid est contenu dans sa guitare voyageuse, dans son jeu hétérodoxe qui puise à différentes sources », explique Mario. « En dehors de ses tournées lointaines, il demeure, pour ce qui est de ses lieux de résidence, dans une aire culturelle cohérente, Égypte, Liban, Syrie puis Égypte à nouveau. » Son ascension est tragiquement fauchée en plein essor : « il décède dans un accident de moto en mai 1981 à seulement 36 ans, au seuil du développement ce que l’on appellera bientôt improprement la musique world », ajoute Mario Choueiry. « S’il avait vécu plus longtemps, nul doute qu’il aurait marqué la musique mondiale à la manière d’Ali Farka Touré ou du groupe Tinawiren. »

Omar Khorshid – Hebbina Hebbina

L’album With Love, enregistré pendant sa période libanaise, sort en première instance sur le label Voice of Lebanon en 1978 : « l’œuvre musicale et guitaristique d’Omar Khorshid illustre parfaitement qu’il n’y a pas, en musique, d’isolat culturel. Le Caire aura été durant un siècle, un laboratoire d’idées musicales des plus incroyables. Cela avait commencé avec l’ouverture de l’Opéra du Caire dès 1869 et l’arrivée des communautés étrangères en ville. Un cosmopolitisme où se croisaient Syriens, Libanais, Grecs, Italiens, Ottomans ou Français. »

La musique occidentale s’y installe alors partout, et les musiques extra occidentales ont ensuite fait le chemin inverse, « et c’est tant mieux», ajoute Mario. « La musique syncrétique d’Omar Khorshid est l’une des plus belles fleurs qui a pu éclore dans la musique égyptienne et par delà, de la musique mondiale. C’est la raison qui m’a poussé à cette réédition. » L’autre ? « Le poids de la guitare dans la pop mondiale, qui est énorme. Ce curieux instrument, héritier de la vihuela espagnole, ne s’est vu ajouter une sixième corde que tardivement. L’album With Love vient précisément nous rappeler que cet instrument a eu un maître dans le monde arabe en la personne d’Omar Khorshid. Et que Khorshid appartient exactement à la même génération que celle de Jimmy Page, Jimi Hendrix, Eric Clapton ou Georges Benson. Il est comme eux un pionnier, un instrumentiste virtuose qui assume une histoire partagée de la guitare, ainsi qu’un roi sur son instrument, reconnaissable à la première note. »

Omar Khorshid, With Love, sortie le 2 février 2021 via We Want Sounds/Modulor.

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