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The Pan African Music Magazine
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L’énigme Emahoy Tsegué‑Maryam Guèbrou déchiffrée

Histoire de la publication tant attendue de la musique pentatonique de la pianiste Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou, la « maestro du monastère » dont l’époustouflante biographie n’a d’égal que sa musique.

Recluse dans la discrétion d’une petite cellule de l’Église orthodoxe éthiopienne de Jérusalem, Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou passe le plus clair de son temps en compagnie de son piano et de Dieu. Virtuose formée au classique, sa vie a été ponctuée de surprenants événements, et son énigmatique musique a bénéficié d’une audience internationale grâce à la collection Éthiopiques de Francis Falceto. Mais son approche détonne parmi ses compagnons de label, les big bands du « Swinging Addis » et l’éthio-jazz de l’âge d’or de la musique éthiopienne : la beauté et la virtuosité de ses compositions défiant les genres établis (ainsi que certaines des règles de bienséance de la théorie musicale), appellent au silence et à la paix intérieure.

Des sensations qu’a éprouvées il y a quinze ans la pianiste et artiste sonore israélienne Maya Dunietz – auteure entre autres d’expériences sonores immersives pour la Biennale de Venise ou le Centre Georges Pompidou – lorsqu’elle a entendu pour la première fois les compositions de Emahoy, semblables à des comptines. Dunietz fut à ce point troublée par l’alchimie entre les mélodies classiques, les « modes » éthiopiens et les transitions pentatoniques, qu’elle se mit en quête de l’énigmatique nonne. C’est cette histoire qu’elle m’a récemment narrée depuis son domicile de Tel Aviv.

« J’étais tout bonnement envoûtée par la magie du son. Jamais auparavant je n’avais entendu une telle approche du temps en musique – ces structures classiques aux accents africains étaient une combinaison inédite pour moi. C’était quelque chose de si vrai, de si honnête. J’ai lu le livret qui accompagnait le CD et l’ultime information concernant l’artiste est qu’elle vivait dans un monastère à Jérusalem. Comme j’habite à 45 minutes du bâtiment, j’ai décidé de la retrouver. »

Emahoy Tsegué‑Maryam Guèbrou © Gali Tibbon (Tous droits réservés)

Le « Debret Genet » de la rue Ethiopia, qu’on surnomme « le sanctuaire du paradis », est la demeure d’Emahoy depuis les années 1980. Au cours d’une vie marquée par un exil politique ainsi que volontaire, l’histoire de l’entrée d’Emahoy dans la vie monastique de Jérusalem est digne d’un roman, et explique sans doute la douce mélancolie dont sa musique est teintée.

Née en 1923 dans une famille aisée d’Addis, la petite Emahoy est envoyée en Suisse à l’âge de six ans pour y étudier le violon, mais c’est sous le charme du piano classique qu’elle succombe. De retour en Éthiopie dans les années 1930, et alors qu’éclate la seconde guerre italo-éthiopienne, la pianiste prodige est faite prisonnière de guerre et envoyée avec sa famille sur l’île pénitentiaire d’Asinara, au large de la côte de Sardaigne. Par la suite, elle séjournera en Égypte où elle poursuivra sa formation musicale avant de rentrer en Éthiopie – juste à temps pour vivre les années 1960 et intégrer l’élite avant-gardiste, se mêlant à l’entourage de l’empereur Haile Selassie pour qui elle jouera et qui en retour publiera son premier disque en 1967. L’époque était favorable à l’esprit cosmopolite d’Emahoy, première femme à travailler pour le Service Civique Éthiopien, et polyglotte aux sept langues, ce qui rend plus saisissante encore cette anecdote contée par Maya Dunietz.

« On s’est donc rendus [au monastère où réside Emahoy] et quand on a frappé à la porte, elle a d’abord prétendu ne savoir parler aucune langue étrangère alors qu’elle en maîtrise sept ou huit ! [rires] Puis l’atmosphère s’est détendue quand on lui a expliqué qu’on était des musiciens. On lui a demandé si elle travaillait sur un projet musical, et si on pouvait jeter un œil à son carnet de notes pour en jouer quelques mesures. Elle a immédiatement été touchée par la façon dont j’ai joué sa musique. Elle m’a dit, “j’adore ta façon de jouer – tu n’en fais pas des tonnes avec la pédale [de sustain].” Elle dit souvent que les gens ont tendance à abuser de la pédale et elle a tellement raison ! C’est à ce moment qu’elle s’est ouverte à nous et qu’elle a commencé à nous raconter son expérience de musicienne au sein d’un monastère dont les membres ne comprennent pas vraiment ce qu’elle fait, et pourquoi c’est important, précisément. Ce qui nous a amenés à une conversation très profonde sur la musique. »

Alors pourquoi diable l’octogénaire a-t-elle quitté Swinging Addis pour rejoindre un couvent ? L’histoire veut qu’Emahoy se soit vu offrir une bourse pour la Royal Academy of Music de Londres mais que, pour des raisons inconnues, on l’ait empêché d’accepter l’offre. Inconsolable et démunie, elle aurait cessé de s’alimenter pendant deux semaines et on lui aurait même administré les derniers sacrements, avant qu’elle ne revienne soudain à elle, frappée par cette épiphanie : elle laisserait sa carrière de musicienne derrière elle pour dédier sa vie à Dieu.

Emahoy Tsegué Maryam Guèbrou, à l’âge de 23 ans. Photographie : Kate Molleson (Tous droits réservés)

Pendant les dix années qui suivirent, Emahoy allait vivre pieds nus, dans un monastère d’Éthiopie loin de tout juché sur une colline, avant de se réconcilier avec la musique. Mais pas celle du Addis de sa jeunesse ; au lieu de ça, Emahoy rejoignit Israël et commença sa résidence au Debre Genet. Maya prend le relais de l’histoire :

« J’ai donc laissé mon numéro de téléphone sur une page de son carnet de notes, en lui disant qu’elle pouvait m’appeler à tout moment. Un ou deux ans plus tard, voilà qu’elle m’appelle. Plus précisément, elle me supplie : “Maya, j’ai besoin de ton aide, viens !” C’était un coup de fil assez étonnant, à tel point que j’ai cru qu’elle me faisait une mauvaise blague ! Quand je suis arrivé chez elle, elle m’a tendu trois sacs de la compagnie aérienne Air Ethiopia, des reliques des années 50, qui contenaient tous ses manuscrits. Je ne vous dis pas la pagaille ! Et elle m’a dit, “Je suis prête, mais je ne sais pas par où commencer alors je veux que ce soit toi qui t’en occupes.” J’ai rapporté ça chez moi et j’ai commencé à déchiffrer le tout. J’ai alors pris conscience que ça allait être un travail archéologique de dingue. Les dates correspondaient tantôt au calendrier romain, d’autres fois à l’éthiopien, et aucune des pages n’était numérotée. Et la plupart de ces manuscrits étaient rédigés comme si elle avait pris des notes pour elle-même. Il m’a donc fallu trouver une manière intelligible de traduire ça, afin que quiconque puisse jouer en suivant la partition et fasse sonner ces notes de la façon dont elles sont censées donner… Si seulement ça a un sens de dire ça ! [rires] »

Ce qui a poussé Emahoy à accepter de publier l’anthologie de son travail est la création d’une fondation pour enfants à Addis Abeba (qui désormais soutient aussi l’éducation musicale à Washington D.C.). La collaboration avec Maya dans laquelle la pianiste éthiopienne s’est embarquée a également permis de poursuivre le travail d’archéologie musicale de sa discographie. Cela dit, l’œuvre d’Emahoy reste une denrée rare, au sens propre comme au figuré, comme Maya l’explique : « Au début du projet, je me suis rapidement rendu compte que j’allais avoir besoin d’aide, et j’ai commencé à chercher des partenaires. Je suis alors tombé sur l’équipe extraordinaire du festival The Jerusalem Season of Culture. Ils se sont immédiatement associés au projet, et on a entamé la rédaction de cet ouvrage qui contient douze pièces pour piano. C’est parti comme des petits pains, jusqu’à l’épuisement des stocks ! On reçoit énormément de demandes pour une réédition. »  

Lors de leur première rencontre, Emahoy a également confié à Maya qu’un de ses rêves était de voir une de ses pièces arrangée pour orchestre, ce que Maya a concrétisé avec l’aide du Jerusalem Season of Culture.

https://youtu.be/TGASxG0IY4E
Tsegué-Maryam Guèbrou ‎– Éthiopiques 21: Piano Solo (2006 – Compilation)

« Elle voit son travail comme Beethoven ou Chopin voyaient le leur, explique Maya. Elle avait des douzaines de bandes magnétiques sur lesquelles on l’entend chanter en langue amharique, française, anglaise, hébreuse, et même un petit peu en italien. J’en alors choisi deux d’entre elles et on a trouvé deux formidables vocalistes qui vivent en Israël mais viennent d’Éthiopie – Esta Rada et Hiwot Mekonnen – qu’on a associées à un choeur sacré d’Éthiopie et d’Érythrée qui appartient à cette Église. Quel événement ! Elle était extrêmement heureuse de voir ça, parce que d’une certaine façon sa production artistique avait été ignorée ou piétinée par le passé. Cette fois-ci, même l’archevêque de son église est venu avec sa cape dorée de cérémonie, et il s’est assis à ses côtés. Sans parler des 400 personnes qui faisaient la queue pour lui serrer la main et la remercier… »

Parmi ceux qui rendent volontiers hommage a Emahoy lors de leur passage en Israël, on trouve Mulatu Astakte qui a tenu à rencontrer la pianiste éthiopienne et sa consoeur israélienne. « Il nous a confié être un fan d’Emahoy depuis sa tendre enfance, jusqu’à la considérer comme sa propre marraine ! »

Et que nous réserve désormais l’oeuvre d’Emahoy, ai-je demandé à Maya ?

« On a beaucoup de projets. Je suis sans arrêt invitée à jouer sa musique autour du monde. J’ai pas mal de concerts reprogrammés en France [dont une date à annoncer à la Fondation Cartier à Paris ; NdA] et on m’a proposé d’enregistrer sa musique. Ça faisait longtemps qu’on me demandait ça, mais je ne m’en sentais pas capable. Ses enregistrements étaient l’ultime geste musical, et je pensais ne rien avoir à y ajouter. Mais j’ai désormais un autre point de vue : je crois que je suis prête, et ça me rend heureuse. On va donc le faire. Et puis il y a aussi toutes ces bandes magnétiques qu’on a numérisées, dont j’adorerais qu’elles puissent voir le jour. »

Je ne pouvais qu’être heureux à la simple pensée d’entendre bientôt cette musique sublime et d’assister à des concerts en 2021. Et la réponse de Maya à ma dernière question vint renforcer d’autant plus ce sentiment.

« Oui, je suis allée lui rendre visite il y a deux ou trois semaines ! Je repasserai la voir d’ici une semaine puisqu’elle fêtera ses 97 ans. Elle est née pendant la période des fêtes de Noël. »

Emahoy Tsegué – Live Tribute
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