→ Passer directement au contenu principal
The Pan African Music Magazine
©2022 PAM Magazine - Design par Trafik - Site par Moonshine - Tous droits réservés. IDOL MEDIA, une division du groupe IDOL.
Le lien a été copié
Le lien n'a pas pu être copié.

Coursil : chemins de traversées

Le trompettiste, linguiste et mathématicien disparu en 2020 aura contribué à l’effervescence du free jazz et forgé son propre langage sonore, chargé d’histoire intime et universelle, née de ses traversées.

Parmi les premiers musiciens français de free jazz, il y a le trop méconnu trompettiste Jacques Coursil. Un artiste universel dont la discographie est aussi intense que sommaire… Je ne saurais vous dire exactement quand et où je l’ai entendu pour la première fois. C’était vers 2010, et Coursil venait de sortir Trails of Tears chez Universal. Je découvre un artiste qui réussit à faire dialoguer le cri de son instrument avec des bribes de paroles contées, combo parfait pour éveiller l’émotion. Je dois vous avertir, si vous le découvrez en lisant ces lignes : écouter Jacques Coursil, c’est avoir le sentiment de se plonger à la fois dans une longue plainte et dans les profondeurs de l’histoire. Tel un aède, sa voix grave et pleine -celle du poète- vous enveloppe, laissant sa trompette prendre le relais du récit sur des parties instrumentales. 

Traversée vers le free

Né à Paris, d’ascendance martiniquaise, il se définissait lui-même comme un être curieux des sons qui l’entourent, les reprenant au fur et à mesure de ses traversées, oniriques ou réelles. La première a lieu en 1965, quand il apprend l’assassinat de Malcom X. Curieux de la résonance de ce tragique événement, mais aussi de la scène free jazz qui émerge alors, il part s’installer à New York. Il a 27 ans.

Alors que la ville est en pleine effervescence et que la lutte pour les droits civiques bat son plein, c’est au cœur de Manhattan, berceau de la créativité musicale noire et libre qu’il atterrit. Coursil y mène une vie de débrouille et de musique, travaille au Dom, un bar où il fait la plonge le jour et où il joue la nuit ( comme il le confiait à Bomb Magazine en 2010). Il croise le pianiste McCoy Tyner, le clarinettiste Tony Scott, et le batteur Sunny Murray avec lequel il collabore sur ses premiers projets (Sunny Murray, 1966 chez ESP). L’ambiance et les scènes new-yorkaises sont riches d’inspirations et de rencontres, d’autant que l’immeuble de Jacques Coursil est rempli de musiciens. Il s’en nourrit, et, en 1969, il profite d’un retour dans la capitale parisienne, où il doit donner une série de concerts, pour enregistrer et sortir ses deux premiers albums : Way Ahead et Black Suite. Les deux sont signées chez le très avant-gardiste label BYG (dans la série Actuel), qui édite l’effervescence et l’audace de quelques noms de la scène free jazz comme Archie Shepp, Ornette Coleman, Sun Ra… Des musiciens africains-américains qui choisissent volontiers le free pour faire entendre leur colère et leur histoire différemment, dans le sillage de la Harlem Renaissance. Dans ces deux albums, on entend la façon dont Jacques Coursil (qui a alors 31 ans) déploie son souffle et propose sa perception du son : faite de silences, délibérément sensible, portée vers les agitations de l’Histoire et éloignée de tout cadre conventionnel. 

Jacques Coursil – Black Suite Part 2

« Dizzie Gillepsie a réinventé la trompette, Miles Davis a réinventé la trompette… Les musiciens de jazz sont pour moi des musiciens de jazz quand ils réinventent leurs instruments, pas quand ils écrivent des belles chansons. »

Jacques Coursil, émission Hors-Champs de Laure Adler en 2013

Ensuite, pendant presque 35 ans, Coursil ne sort plus de disques et ne se produit plus. Son silence s’impose. Il se tait, observe et réfléchit. Il transpose toutes ses réflexions sur le langage dans une première thèse de littérature qu’il soutient en 1977 et une seconde en 1992, en philosophie des mathématiques. Une discipline qu’ il découvre à New-York à la sortie d’une répétition. Le désormais universitaire enseigne à l’Université des Antilles, à Caen, aux Etats-Unis … Là-bas, il est professeur invité à l’université Cornell. Un ancien étudiant apprend qu’il est sur place et l’incite à reprendre ses compositions : il n’est autre que John Zorn, devenu producteur et l’un des musiciens les plus avant-gardistes de cette fin du 20ème siècle. Il obtient raison, et Coursil accepte : en 2005 il publie Minimal Brass, une nouvelle pièce free où il travaille les superpositions de son jeu de trompette.  

© Bruno Chavaret

Clameurs : de la partition au langage historique

Ce qui me marque le plus dans le personnage de Coursil, c’est cette profonde présence malgré une discrète expression en public. On trouve peu d’interviews ou de prises de paroles concernant ses titres. Les traces de ses interventions publiques sont soit des conférences universitaires, soit des concerts. Comme si le choix était fait : laisser parler les notes de son instrument avant toute chose. Ou alors peut-être que  le monde ne le connaît pas encore assez ? Peu importe, Jacques Coursil semble laisser le son se substituer à la parole. Ses notes et harmonies deviennent alors un médium parfois complexe et se plaisent à restituer l’histoire de populations déplacées de force. Clameurs (Universal, 2007) en est le premier écho, presque trois décennies après son expérience américaine. Enregistré à la Martinique, Coursil y creuse l’histoire de son île ancestrale, de l’esclavage à la décolonisation, à travers les textes et réflexions de quelques enfants du pays dont Frantz Fanon et son ami Edouard Glissant. Les mélodies se croisent avec des textes incisifs puissamment déclamés -non sans rappeler le spoken word- par Coursil, mais aussi le chanteur et conteur martiniquais Jobi Bernabé ou encore, en arabe, par un certain Jean Obeid (serait-ce l’ancien journaliste qui fut un temps ministre de l’éducation au Liban ?). 

Jacques Coursil – Frantz Fanon

« La trompette, c’est mon sentier de larmes à moi» lui fait dire, en 2010, le documentaire de Guillaume Dero. Ça y est. On tient ce fil d’Ariane : la musique de Coursil oscille, navigue, circule et parle subtilement de traversées pour celui qui, au gré de ses voyages et rencontres, a rendu sa musique réflexive. Trail of Tears est un peu tout cela (2010, Sunnyside/Universal), un nouvel album nu de toutes paroles mais contant le sort des Indiens d’Amérique déplacés au 19e siècle (l’épisode du Sentier des Larmes) et celui des esclaves de la traite transatlantique. Comme pour faire le parallèle entre ces histoires similaires, voire répétitives. Et peut-être militer à sa façon et restituant, en partie, ce qu’il a vécu dans ses jeunes années lors de son séjour en Afrique de l’Ouest. En 1958, Coursil décidait de partir pour la Mauritanie, et finissait par loger chez Léopold Sédar Senghor. Il y reste trois années et y vit la période des décolonisations et la naissance de la jeune république du Sénégal. Discret sur cette période, il contait au micro de Laure Adler (émission Hors Champs, France Culture, 2013) qu’il récitait alors régulièrementdes poèmes au futur président du Sénégal. 

C’est toute cette histoire qu’il faut avoir en tête quand on écoute sa collaboration sur le titre « L’un et le multiple » du rappeur Rocé (Identité en crescendo, 2006 No Format). “J’ai le sens du rythme mais la mélodie linéaire / La voix aiguë mais le propos grave et austère. Adolescence française, regard russe et langue algérienne /La pensée universelle et l’ambition planétaire.” dit le rappeur Rocé. Des mots qui semblent résonner avec la route empruntée par le trompettiste, qui posa ses bagages en différents endroits de la terre. Le bien nommé Hostipitality Suite (2020) sera d’ailleurs son dernier album.
Le musicien-universitaire reprend ses suites musicales, dont l’étirement temporel ne doit pas faire oublier la réflexion principale : comment percevoir celui qui est étranger dans un nouveau pays ? Une question qui fait sens pour celui qui avait choisi ces dernières années de s’installer en Allemagne. C’est là qu’il s’éteindra le 25 juin 2020. Il avait 82 ans.

Afrique de l’Ouest, Etats-Unis, Antilles, Europe. La discographie de Coursil semble s’inscrire dans ce dialogue d’inspirations transatlantiques, liant le langage et le musicien de manière complexe par la musique. Coursil comme une personnification  du Tout-monde, dont le sillon fécond devrait inspirer longtemps de nouvelles traversées aux futures générations. 

Jacques Coursil – Gorée
Chargement
Confirmé
Chargement
Confirmé