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Au Sénégal, la relève du mbalakh se perd entre bizz et buzz

Derrière leurs aînés, Youssou Ndour en tête, les nouvelles stars du mbalakh brillent davantage par leur marketing bien huilé que par la qualité de leurs productions. 
À commencer par Wally Seck et Pape Diouf. Attention au choc des générations ! 

Photo : Pape Diouf

Comme le rappelle souvent l’artiste Mustafa Naham, la musique sénégalaise est dominée depuis plus de 30 ans par un cinq majeur qui semble indéboulonnable. Youssou Ndour en tête de gondole dicte le tempo, suivi pêle-mêle de Baaba Maal, Omar Pene, Ismael Lo, Thione Seck… Plus le temps passe, et plus tout le monde se pose la question : quid de la relève ? Deux noms reviennent alors sans cesse : Wally Seck et Pape Diouf, les deux jeunes loups du mbalakh qui, s’ils cartonnent aujourd’hui et jouent à guichets fermés, tentent tant bien que mal de suivre le rythme de leurs aînés. Mais ce n’est pas gagné.


Wally Seck & Pape Diouf 

Fils de Thione Seck, Wally est apparu sur la scène musicale à la fin de la première décennie de l’an 2000. Dans un premier temps, il conquiert un public composé d’ados et de collégiens généralement enfants des fans de son père. Mais très rapidement, il séduit un public plus large. Ses albums Symphonie en 2014 et Apéro en 2017 ont fait un tabac. 

Pape Diouf, son aîné de presque dix ans, est dans la même dynamique. Il a commencé sa carrière bien avant le faramaren (du nom de la communauté griotte dont fait partie la famille de Wally Seck). Ancien du Lemzo Diamono Groupe, il se met à son compte dans les années 2000 et connaît un succès fulgurant. Ses albums « Bèguè » en 2011 et « Rakkaaju » publié au Sénégal en 2014 vont le consacrer au rang de star.

Pourquoi Wally Seck et Pape Diouf cartonnent-ils alors que beaucoup d’observateurs relativisent leur talent ? En tout cas, ils savent accrocher leur public et font salle comble à chacune de leur sortie. 
 

Wally Seck


Pour Mouhamadou Falilou Ndiaye, fondateur de Retros World Music, les deux artistes en question réussissent parce que le public a changé. 
« Le public d’aujourd’hui est plus axé sur le rythme. Avant, les gens prêtaient plus attention à la musique. C’est cela qui a permis à Youssou Ndour, Oumar Pène, Baaba Maal, Ismael Lo, Thione Seck, Cheikh Lo, Lemzo Diamono, Xalam et autres de durer aussi longtemps. Ils ont tous dans leurs répertoires des albums trentenaires, sophistiqués et toujours agréables à l’oreille » souligne ce spécialiste des musiques anciennes dont vous pouvez suivre la chaîne Youtube Retros World Music lancée en 2016 (une véritable mine d’or).

Mohamed Sow, autre spécialiste de la musique sénégalaise, abonde dans le même sens et va plus loin en parlant de « code de génération ». « Wally Seck, par exemple, ne cartonne pas grâce à la qualité de sa musique. Il cartonne surtout parce ce qu’il parle à une génération qui a les mêmes codes que lui », développe Sow qui tient une chronique dénommée « L’Envol du Rossignol » sur le parcours de Youssou Ndour (dispo sur Soundcloud et duKokalam.com), à travers laquelle il raconte aussi des morceaux d’histoire de la musique sénégalaise. 
 


Bling-bling & blow prennent le pas sur la musicalité et les textes

Donc, c’est une affaire de génération ? Mohamed Sow n’a pas tort de souligner ces codes que les jeunes chanteurs ont en commun avec le public. Prenons par exemple la manière dont Wally Seck s’accapare des réseaux sociaux (Facebook, Snapchat, Instagram, etc.), comment il incite ses fans à suivre son code vestimentaire et comment il l’assaisonne fréquemment… bling-bling et blow, toujours au rendez-vous, le public se voit proposer un environnement festif, jovial et sans souci. 

Tant pis pour la profondeur des textes, tels ceux des chansons de Ndiaga Mbaye, Souleymane Faye ou Kiné Lam. Elle est jetée aux oubliettes. Seul le fun compte. Pour ce faire, il faut être le plus simple possible pour amuser le public. Ce dernier a besoin de rêver, et d’oublier la crise économique. Des refrains comme ‘’Noy moyto sa none’’ (comment éviter son ennemi), « Kone Yess » (Donc Oui), « Coucou Sinap » (Bonjour Snap), qui ne veulent absolument rien dire pour un non-initié, font fureur et les chanteurs en inventent à la pelle tant leur succès est aussi étincelant qu’éphémère.

Cependant, Birame Ndeck Ndiaye, parolier et poète, attire l’attention sur cet aspect dit générationnel et prévient dans une interview accordée au quotidien l’Enquête que quand on chante, on doit penser à ce que l’on va laisser comme legs.

« Quelle que soit la génération, il faut être capable de mesurer la responsabilité qui nous incombe. Par respect au public, on doit soigner ce que l’on dit » expliquait-il.

 Malheureusement ce discours, ô combien important, est difficilement audible. En attendant qu’il prenne, les codes de la nouvelle génération sont bien huilés. La communauté Faramaren ou les Gouney Wally Yé (les enfants de Wally) autrement dit les Chinois de Arafat version Wally, est bien entretenue. À coup de T-Shirt, gadgets en tout genre, Wally entretient sa communauté et sait la fidéliser. Une des particularités de la musique sénégalaise est que les chanteurs, pour la plupart des griots, chantent les louanges de leurs bienfaiteurs. Lesquels bienfaiteurs achètent, lors des concerts de « leur » artiste, toutes les places et les redistribuent autour d’eux. Ce qui veut dire finalement que beaucoup de chanteurs jouent à guichets fermés non pour la qualité de la musique, mais par la grâce d’un marketing local très bien huilé qui récupère à sa manière les traditions pour mieux les exploiter. Sûr, le business a pris le pas sur la création. Selon Mouhamadou Falilou Ndiaye, c’est avec le décès brutal du très prometteur chanteur Ndongo Lô en 2005 que lui est vraiment apparu le vide et la place grandissante du marketing au détriment du talent pur. Et la nature ayant horreur du vide… 
 


Des animateurs sans âme

Dans ce contexte, quel est le rôle des médias ? Ils jouent un rôle majeur. L’animateur radio et TV propose, suggère, oriente le mélomane dans ses choix. Mais encore faudrait-il qu’il soit lui-même un connaisseur averti. 

Il y a une trentaine d’années, feu Francis Ahmadou Bâ, animateur de l’émission « Carrefour » à la radio sénégalaise, passionné et doté d’une immense culture musicale, promouvait les artistes de talent et faisait découvrir au public des chanteurs d’avenir. Youssou Ndour, Baaba Maal, Thione Seck en savent quelque chose. Sa passion pour la recherche le conduisait à passer des week-ends entiers dans le Fouta en compagnie de Baaba Maal écoutant, dès la nuit tombée, les chanteuses traditionnelles veiller et conter les grandes épopées du peuple funtanké. Il lui arrivait aussi de se rendre dans le Djolof auprès de l’immense artiste Samba Diabaré Samb (disparu en 2019) pour l’écouter lui raconter l’histoire de cet instrument emblématique qu’est le Xalam, et la richesse de la culture sénégalaise. Maguette Wade avec son émission « Télé-Variétés » (sans doute l’animateur Télé le plus influent des années 80), Khalil Gueye « Boulevard en Musique » à la télévision sénégalaise, Michael Soumah « Talents Nouveau » sur la bande FM, Ambroise Gomis « Diapason » à la télévision ou encore la regrettée Sonia Dia « Inter 12-14 » sur radio Sénégal, avaient la même passion. Peu d’animateurs (pour ne pas dire aucun) ont cette curiosité aujourd’hui. Ils sont plutôt dans le buzz et dans le bizz. Même si le mouvement hip-hop et le rap, véritable fait social comme le souligne Mouhamed Sow, avec des Nitdoff, Akhlou Brick, Ngaaka Blindé, Dip DounDou Guiss, a pris d’énormes parts de marché au Mbalakh, les véritables artistes en herbe sont ignorés. C’est le point de vue de Mouhamadou Falilou Ndiaye, qui assène :

« Wally Seck et Pape Diouf ont quelques belles chansons, mais ils cartonnent plus que les autres parce que tout simplement, de nos jours, les médias ne cherchent pas à donner de l’importance à ceux qui font de la vraie musique. Il y a une bonne relève, mais elle n’est pas suffisamment promue ».


Les instrumentistes de qualité se font rares

Le mal pourrait être plus profond si on ajoute la disparition des grands arrangeurs et directeurs musicaux. Lamine Faye, ancien guitariste du Super Diamono n’est plus actif comme avant. Adama Faye, Cheikh Tidiane Tall ou plus récemment Habib Faye ont quitté ce bas monde. Naturellement, aux textes pauvres se greffent donc des musiques commerciales tendance Nigeria-Ghana pour vendre et faire le buzz. Malgré tout, de jeunes réalisateurs s’affirment et tentent d’apporter leur contribution à cette quête perpétuelle des anciens : comment faire du Mbalakh une musique universelle exportable dans le monde entier ? La richesse et la diversité des sonorités que porte le pays peut aider…

Aujourd’hui, des instrumentistes et arrangeurs venus de l’Afrique de l’Ouest ou du centre comme René Sowatche Bolero, Christian Obame, Mermoz Deguenon pour ne citer qu’eux apportent une fraîcheur aux compositions des artistes sénégalais. Ces musiciens talentueux, venus d’ailleurs, comblent un déficit criard notamment au niveau des instruments à vent. Ils ont pour nom : Wilfried Zinzou saxophone, Erick Yovogan trompette, Silvain Boco (trombone) Alain Oyono (saxophone). Il n’y a pratiquement plus de ventistes sénégalais mis à part Sanou Diouf (saxophoniste) et Jules Gueye (trompette). Ce dernier, tout comme Cheikh Ndoye, Alune Wade et Samba Laobé Ndiaye-trois des plus brillants bassistes de leur génération- doivent accompagner cette transformation de la musique sénégalaise. Hervé Samb, fabuleux guitariste, propose ainsi avec son album Teranga sorti en 2017, un bel exemple de ce que pourrait être la musique sénégalaise de demain. 
 


Les défis…

Les défis qui attendent la musique sénégalaise sont énormes. Retrouver des producteurs de qualité, des promoteurs ayant du flair, des animateurs passionnés et bien évidemment des chanteurs de talent, mais aussi des artistes de renom qui indiquent la direction et promeuvent ce qui doit être promu. Les Omar Pene ou Ismael Lo doivent avoir des poulains qu’ils orientent et qu’ils soutiennent. Youssou, qui a su conduire sa carrière locale comme internationale de main de maitre, sait reconnaître le talent. Il a certes donné, et c’est à souligner, un coup de pouce pour que le Baobab Orchestra reprenne son envol, il a accompagné un moment Cheikh Lô et il est le parrain de Pape Diouf et de Carlou D, mais ce n’est pas suffisant. Il a la capacité de faire beaucoup plus. Le devoir de transmission est une exigence. C’est à ce prix que des artistes comme Woz Kaly, Adiouza, Sahad and the Nataal Patchwork, Faada Freddy, Ndary Diouf, Carlou D, Moh de Diouf, Abdou Guité Seck… autant d’artistes au talent certain, pourront prendre dignement la relève.

La survie de la musique sénégalaise, surtout à l’international, en dépend. Aujourd’hui, seuls Youssou Ndour, Cheikh Lô ou le Baobab Orchestra fréquentent régulièrement les grands festivals du monde. L’espace qu’ont créé le Xalam, Toure Kunda, Cheikh Lo, Wasis Diop, Baaba Maal, Ismael Lo, Souleymane Faye, semble sans héritiers. La plupart de nos stars actuelles (Pape Diouf, Wally Seck, etc) lorsqu’ils vont en tournée hors du pays, jouent devant des publics composés essentiellement de ressortissants sénégalais. Le public de ces pays ne les connaît guère, contrairement aux artistes maliens bien appréciés. Au Sénégal, la question demeure : qu’allons-nous offrir au reste du monde ? 

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