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The Pan African Music Magazine
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Guiss Guiss Bou Bess : les Transmusicales en prison

Dans le cadre des Transmusicales de Rennes, le groupe franco-sénégalais Guiss Guiss Bou Bess offrait l’alchimie bienfaitrice de son « electro-sabarisation » à une poignée de détenus du Centre Pénitentiaire de Rennes-Vezin. Récit.

Finalement les formalités se sont passées assez vite : le dépôt dans un casier des objets prohibés (téléphones, chargeurs), la vérification des identités et du matériel de reportage autorisé. Portique pour les humains, tapis roulant pour les objets, la procédure de contrôle se déroule comme dans un aéroport, sauf qu’ici, c’est la prison : on reste cloué au sol, sans jamais décoller. 

Un sas, deux sas, trois sas, on longe des bâtiments, on aperçoit un mirador, des murs portants des fresques d’icônes de la liberté (Gandhi, Nelson Mandela) et d’autres surmontés de rouleaux de barbelés. Rapidement, on se retrouve au centre du gymnase. 75 détenus, en attente de jugement ou purgeant des peines allant de quelques mois au quart de siècle, sont assis là, tranquilles. Ils attendent de voir et d’entendre se concrétiser les promesses annoncées par la petite scène qui leur fait face. 

Aujourd’hui, plutôt que d’affronter le froid piquant de décembre, de scruter le ciel lourd de nuages et de goûter la dose d’air libre de leur promenade quotidienne, ces résidents ont choisi de s’évader en musique.


Sortir du plomb pour quelques instants légers

On leur a promis des rythmes puissants, de la bonne humeur et un peu de la chaleur de Dakar. Dès la première mesure du tambour sabar d’Aba Diop, dès l’éclosion des basses et des fréquences agiles des machines de Stéphane Costantini et du premier sourire de Mara Seck qui rayonne dans sa tunique jaune soleil, on sent Guiss Guiss Bou Bess déterminé à remplir le contrat et faire briller leur « électro-sabarisation », mariage heureux de grooves électroniques et de la tradition sénégalaise du sabar, nom commun du tambour emblématique du Sénégal, de la danse qu’il impulse et des moments d’allégresse qu’il procure. 

Naturellement le groupe démarre avec « Set Sela » (Rendre visite), morceau titre de leur album qui sort le lendemain de cette incursion en milieu carcéral. Le texte en wolof évoque l’importance de l’hospitalité et des visites faites aux proches. Le morceau n’en a que davantage de sens en prison, où les visites ouvrent des fenêtres sur la vie sans les murs. 
 


L’alliance solide des tambours traditionnels et de l’afrobass porte ses fruits. Ici et là dans l’assistance, des têtes dodelinent, des pieds martèlent le sol. Au premier rang, des chaises en plastique se plient au rythme des déhanchements de pensionnaires enthousiastes. Mara Seck porte en lui la force de persuasion des grands griots, son chant, ses pas de danse, ses frappes percussives réchauffent, stimulent. Entre deux morceaux, il prévient : « 
On va s’amuser ! » et enchaîne avec Waxtane, une incitation au dialogue teintée de house music.

Devant, deux détenus, à l’étroit sur leurs assises, rejoignent la contre-allée pour libérer leur danse. Dans les rangs les sourires se multiplient. L’attention à la musique est inégale, mais la décontraction générale. Sur Dieuleul Lii, hymne aux pouvoirs universels de la musique, les deux danseurs de Guiss Guiss rejoignent la scène. La silhouette masculine élancée de Baidy est drapée d’une tunique pourpre ceinturée d’un large tissu, attribut, comme ses longues dreadlocks, des mystiques Baye Fall. Thiat, petit brin de femme tonique, porte short noir Adidas, chaussettes de foot et maillot blanc, impression Mickey disco. Dès qu’ils se mettent en mouvement, ils personnifient la musique, en incarnent l’énergie positive. 

Le tempo décélère, se teinte de dub, et reprend son élan, avant de repartir : Sunu Gal vante l’optimisme sénégalais qu’aucune galère ne peut éteindre. Un message fort, un encouragement que Mara adresse au public : « Nous sommes très contents de ce moment avec vous, les frères ! » 
 


Filmé par des détenus pour le canal de la télévision interne, le concert se poursuit, pétillant, généreux. Les baguettes crépitent sur les peaux du tambour et se lovent dans les loops et les grooves synthétiques. Le chant enraciné et convaincant de Mara éloigne les pensées obscures. Les pas vifs et les gestes souples des danseurs soulignent la dynamique optimiste. Les prisonniers, apaisés ou en cavale dans la musique, oublient les portes fermées et la grisaille grillagée du décor. Le plomb s’extrait du temps, l’instant est léger. À la conclusion de chaque titre, les détenus crient leur reconnaissance ou sifflent et applaudissent en même temps. 

Arrive Lamp, single dubstep à la gloire des Baye Fall. Cette communauté de l’Islam soufie, à laquelle appartiennent Mara et Aba, fait partie de la confrérie mouride, l’une des branches de l’islam soufi dominantes au Sénégal. Ces mystiques trouvent le salut dans le détachement matériel et l’aide apportée aux autres. Dans la contre-allée, un autre frère d’infortune rejoint les deux danseurs frénétiques. Au premier rang, une paire d’amis se plient et se déplient en rythme sur leurs chaises, tels des cavaliers euphoriques, prêts à franchir victorieux une ligne d’arrivée imaginaire. Sur Jungle Bombass, les deux danseurs Thiat et Baidy se défient, esquissent la séduction, se sourient, se provoquent, se rapprochent. La séquence sensuelle est approuvée par de joyeux hurlements. 

Mara poursuit sa mission de griot porteur d’histoires et confie des trésors personnels. Sur Majorettes, il rend hommage à Doudou Ndiaye Rose, figure tutélaire du sabar, à qui le morceau emprunte un des rythmes. Les pensionnaires, eux, battent la mesure. Barke Baye, qui le suit, invoque l’esprit d’Alla Seck, son père, qui jusqu’à son dernier souffle en 1987, tint un rôle clé au cœur de l’Étoile de Dakar, aux côtés de Youssou N’Dour. Mara lui doit son don vocal, l’art de la parole, ses sens du rythme et de la danse. 


Set Solaire dans une jungle de béton

Avant de quitter la scène, il présente ses compagnons et se fait leur porte-parole. Chaleureusement, il remercie le public, réaffirme le plaisir de l’instant partagé et félicite les danseurs de la contre-allée. Thiat et Baidy courent les saluer et les entraînent vers le groupe de musiciens, déjà entouré par des pensionnaires enthousiastes et des journalistes, pressés par le temps de collecter un complément d’information. À l’un d’eux, Stéphane Costantini, l’homme-machine, répond : « On ne savait pas à quoi s’attendre, comme c’était la journée, on avait prévu un set solaire » et de fait, leur show a éloigné quelques nuages. Dans un rire qui rapidement se propage, l’un des danseurs-détenus s’écrie : » Je suis comme vous ! Je suis Africain à l’intérieur. » Le second, appelons-le Djibril, explique sa passion  « Je danse toujours, même pendant les promenades. Je danse depuis que j’ai cinq ans et je fais du hip-hop. Le chant c’est comme la danse ça vient d’abord du cœur et puis ça va dans le corps. » 
 


Ce concert, fruit d’un travail de plusieurs associations rennaises, s’inscrit dans le cadre d’un programme annuel d’éducation populaire en milieu carcéral, porté par la Ligue de l’enseignement 35 (35, numéro de département de l’Ille-et-Vilaine, dont Rennes est le chef-lieu). En amont de cette journée, cette fédération a mis en place un atelier d’écriture et une rencontre entre Nina, harpiste rennaise et des détenus purgeant de longues peines. Lors de cette restitution, la situation s’inverse : des prisonniers montent sur scène et le groupe les regarde.

 Sur les notes de cristal et les rythmes légers de la harpe transparaît alors ce que l’instant joyeux nous a fait oublier : la douleur, la violence et l’amertume de la fatalité surgissent dans des rimes ciselées : « Une étreinte à mes poignets solides et glacés et dans vos bras plus qu’un souvenir à enlacer » clame l’un « La vie n’est qu’un pamphlet… ma vie n’est qu’un calembour » avoue un autre. Leurs camarades les encouragent avec ferveur par, ceux qui slament sur la scène sont devenus leurs porte-voix. Leur diction n’est pas surjouée, les mots blessés coulent dans une distance pudique, et leurs voix ne trahissent pas le mal-être, cet obstacle que chacun ici doit franchir au quotidien. 

Nina range sa harpe, mais les Mcs bissent leurs vers sur fond de play-back hip-hop. Comme toute à l’heure Djibril et ses copains, Thiat et Baidy dansent avec entrain sur le côté de la scène. 

À la fin, les pensionnaires en demandent encore un peu mais se résolvent à quitter tranquillement le gymnase. Ils emportent avec eux une provision de sourires, un butin de notes, de rythmes et d’humanité, des souvenirs qui les aideront peut-être à croire encore en la vie. 
 

Photos de Benjamin MiNiMuM

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