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The Pan African Music Magazine
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Omar Sosa vous invite à son festin musical est-africain
© Ota Records

Omar Sosa vous invite à son festin musical est‑africain

Omar Sosa publie An East African Journey, un album sagement mûri qui explore les timbres et cordes de la côte Est du continent, de Madagascar à l'Éthiopie, et du Burundi à l’île Maurice. Une délicate compilation qui rend hommage à quelques-unes des nombreuses gammes des sonorités africaines.

« Je dis toujours que Cuba est une province d’Afrique ! », plaisante Omar Sosa, dont le nouvel album An East African Journey n’est rien de moins qu’un road trip à travers sept pays d’Afrique de l’Est, territoires variés qui ici trouvent un dénominateur commun à travers des précieuses collaborations sonores. Pour le pianiste cubain déjà auréolé de sept nominations aux Grammy, les nouvelles amitiés en musique sont chose aisée, et le nouveau disque qu’il publie sur son propre label est le résultat d’une aventure assurément généreuse et communautaire.

L’histoire commence en 2009 quand 3D Family, l’agence de booking de Omar Sosa basée en France, lui propose une tournée des huit centres de l’Alliance Française en Afrique de l’Est. Il est alors en pleine promotion de son album Afreecanos, sorti un an plus tôt. Lors de notre conversation avec le pianiste depuis son domicile catalan de Barcelone, il détaille : « L’équipe de l’agence m’a accompagné sur cette tournée, et je me suis dit que ça allait être un moment unique. Je me suis même demandé si j’allais avoir cette opportunité à nouveau. Alors je leur ai dit: ‘On va trouver un musicien par pays et monter une équipe de tournage !’ »

La décision de travailler avec six instrumentistes à cordes n’est pas un hasard pour le pianiste : « L’Afrique, c’est bien plus que le tambour. Le continent exporte cet instrument et en a fait sa bannière internationale. Alors oui, c’est génial. Mais l’Afrique recèle de magnifiques instruments à cordes, très mélodiques. » Et c’est ainsi qu’accompagné de l’ingénieur du son Patrick Destandeau, Omar rencontre et enregistre avec huit joueurs d’instruments à cordes traditionnels, dont le malagassey valiha à 18 cordes, le krar éthiopien et le nyatiti du Kenya.

Omar Sosa & Olith Ratego – Thuon Mok Loga 

Pour Omar Sosa, ça ne fait aucun doute : il faut d’abord capter ces instruments dans leur beauté la plus essentielle avant d’y rajouter le son de son piano. « Très souvent sur les enregistrements faits en Afrique, on entend beaucoup de bruit. Des voitures, des gosses, des poulets !, dit Omar en rigolant. Ici on a fait en sorte d’obtenir l’enregistrement le plus propre possible avec un matériel décent pour les musiciens. » Pas si simple quand on sait que certaines sessions se déroulent à l’improviste dans des endroits aussi improbables qu’une bibliothèque, une chambre d’hôtel ou une salle de bain. À son retour, conscient de la fâcheuse tendance des producteurs à surproduire la musique africaine, Omar Sosa choisit de respecter les enregistrements comme des objets sacrés : « Je me souviens très bien du moment où j’ai écouté les bandes, à mon retour. J’étais littéralement impressionné. ‘On a vraiment fait ça ?’ On avait tellement voyagé et on était tellement occupés par d’autres sujets qu’on avait fini par ne plus voir tous les petits détails autour. J’ai donc écouté avec attention, finalement convaincu que la musique seule était déjà quelque chose de somptueux. Je n’ai eu qu’à y rajouter quelques ingrédients : une épice par-ci, un conservateur par-là. », explique-t-il aujourd’hui avec malice.

 © Massimo Mantovani

Même ainsi, le pianiste se heurte rapidement au même problème : dès qu’il modifie ne serait-ce que légèrement l’assaisonnement, il se dit que « c’est déjà trop ! » Il confesse : « Pour être honnête, à ce moment je ne me sentais pas du tout prêt à rajouter mon grain de sel ! Ces musiciens avaient déjà tout donné. Je me suis même dit que je ne pouvais rien faire de plus. Cette musique dépasse mon propre entendement musical. » Alors tel un rhum cubain des plus raffinés, cette musique vieillit dans des tonneaux jusqu’en 2016. À cette époque, Omar et le musicien et producteur parisien Steve Arguëlles – qui co-produira de l’album dont il est question ici – sont au travail sur le disque Transparent Water, duo du carribéen avec le joueur de kora Seckou Keita. Le pianiste prend le relai : 

« Steve et moi étions donc en studio et on s’est dit qu’on allait écouter les sessions du road trip en Afrique de l’Est. On a ouvert une bonne bouteille de vin et on a lancé le son… Mec, je peux te dire un truc… On s’est regardés tous les deux et on s’est exclamés : ‘Point trop n’en faut !’ [« Less is more »; NdT]. On n’avait pas besoin d’arranger quoique ce soit. Il fallait laisser respirer la matière. » 

Avance rapide jusqu’en 2018. Omar et Steve retrouvent le multi-instrumentiste français Christophe « Disco » Minck pour y ajouter « leurs propres épices ».

« On a fait nos parties en seulement deux jours, rigole Omar Sosa. Un seul jour pour Steve à la batterie et Disco à la basse et aux machines, et le lendemain j’enregistrais mon piano. Pronto ! En un clin d’œil. Et tu sais pourquoi ? Parce que la nourriture était déjà succulente ! Tout ce qu’il fallait, c’était rajouter une petite salade en accompagnement et le verre de vin qui va bien. Ça faisait une sacrée belle table. » Et quelle belle table que ce East African Journey.

Le voyage débute avec le « Tsiaro Tsara » (« bons souvenirs ») de Madagascar, où Sosa et Destandeau ont enregistré Rajery, joueur de valiha et membre du trio 3MA, lors d’un concert donné au Centre Culturel Albert Camus de Antananarivo. Respectant l’esprit du projet, le son de l’instrument traditionnel est au centre et au premier plan de la scène sonore et fournit le corps de la musique. Le doux son des cordes pincées du valiha dirigent le morceau, orné par le toucher délicat et discret du piano de Sosa. De Madagascar également, on entend Monja Mahafay gratter les 24 cordes de sa marovany sur « Eretseretse ». En réponse au son de cette « boîte de cithare » ne vient s’additionner qu’une simple ponctuation musicale de Sosa, encourageant de son piano le riff cyclique et hypnotique de l’instrument malgache.

Un autre moment-phare de l’album est « Che Che », enregistré avec Seleshe Damessae à Addis Abeba, dans le petit théâtre de l’Alliance Éthio-Française. Sans doute le titre le plus jazz de l’album, il s’ancre au staccato du krar, une lyre à cinq cordes, avec lequel les doigts de Sosa dialoguent joyeusement, courant sur son piano. Le morceau est complété par les percussions balayées par les baguettes de Argüelles et la walking bass de Minck. 
La courte escale de Sosa au Soudan donnera à l’album un autre moment sublime : l’envoûtant « Meinfajria », composé sur une métrique en 12/8 par Dafaalla Elhag Aliin. Les paroles de cette chanson populaire, chantées en langue arabe, décrivent le dur labeur quotidien d’un farmeur qui se lève à l’aube pour aller cultiver sa propre nourriture, nécessaire à son autonomie. À ce chant en question-réponse, Sosa n’ajoute qu’une pincée de pentatonique au piano, tandis que des ornements sonores délicatement produits par les machines complètent le morceau.

© Massimo Mantovani

Les autres haltes en Zambie, au Burundi et au Kenya nous dévoilent d’autres timbres encore, avant que le voyage est-africain ne prenne fin sur l’île Maurice, théâtre de l’enregistrement final de la tournée. Composition collective de Sosa et de Menwar – pionnier du sega, la musique traditionnelle locale – « Ravann Dan Jazz » est un gracieux paysage sonore capté au domicile du musicien malgache, au bord de la plage de la Pointe aux Sables, agrémenté de spoken word en langue créole.

Sosa, jamais à court de métaphores, résume l’esprit du projet : « La chose la plus importante au moment où on faisait l’album était de se respecter les uns les autres, et de s’écouter. Notre mot d’ordre était : ‘On se sert tous dans le même plat !’ Parce que quand tu vas au Maroc ou au Sénégal, ils te donnent une assiette et tu manges ta part. Jamais tu ne toucheras à la nourriture de ton voisin de table. » Le respect mutuel semble être la clé de voûte de tout ce que Omar Sosa concocte, car après tout, « c’est la diversité qui fait de nous de meilleures personnes, de meilleurs professionnels, philosophe le pianiste. Et cette diversité, j’en ai besoin dans ma musique. »

Le résultat de cette recette maison est un album qui permet à chacun des musiciens et musiciennes que Sosa a rencontrés, de briller. Enregistré et produit avec une délicatesse unique, et embelli avec passion et générosité par le piano de Sosa, An East African Journey est la preuve que la musique mûrit quand on la laisse vieillir. Tout comme cette bouteille de vin que le maestro et son producteur ont ouverte pour relancer le projet en 2016, cet album méritait de se faire attendre… après 11 ans dans les fûts.

An East African Journey, déjà disponible via OTA Records.

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