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Au pays de la samba, le carnaval fait de la résistance
© Laurent Giraudou - Tercielprod

Au pays de la samba, le carnaval fait de la résistance

Pour cause de pandémie, les carnavals brésiliens sont cette année restés muets. Un silence assourdissant, car depuis un siècle ils critiquent le pouvoir et expriment toutes les revendications. Retour sur une histoire qui se raconte en sambas, et en marchinhas (avec la playlist de notre partenaire Getup).

Rio, mars 2019 : l’école de samba Mangueira, sacrée championne du carnaval avec Historias Pra Ninar Gente Grande (histoires à dormir debout), revisite les manuels scolaires brésiliens à travers les grandes figures anonymes de la résistance noire et indienne. Quatre mois après l’élection du candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro à la Présidence de la République, le défilé des vert et rose et leur hommage poignant à la conseillère municipale Marielle Franco, militante des droits des minorités assassinée un an auparavant, sonnent comme une mise en garde contre le retour de la dictature.

Samba et carnaval, contre-pouvoirs populaires

Les relations ont toujours été tendues entre la samba et les autorités brésiliennes. Depuis Batuque na Cozinha, enregistrée en 1917 par João da Baiana, dénonçant la pauvreté, le racisme et la violence, nombreux sont les thèmes exprimant la douleur des opprimés, abordés par les compositeurs issus des quartiers populaires. La première « école » de samba, Deixa Falar, naît en 1928 dans le quartier misérable d’Estácio de Sá, proche du centre de Rio, habité par des dockers, des ouvriers, des coquins et des prostituées, noirs ou nordestins pour la plupart. L’appellation d’école donne une respectabilité à cette réunion festive dont la seule préoccupation de ses participants est de défiler sans se faire tabasser par la police.

Avec la création d’autres « écoles » et la reconnaissance officielle par la préfecture municipale du droit à la samba dans les années 1930, la manifestation devient un grand spectacle carnavalesque et le symbole de la culture nationale. Les écoles se regroupent dans l’Union des Écoles de Samba, avec, dans leurs statuts, l’obligation d’aborder le Brésil dans les enredos (thèmes) de leurs défilés. Une aubaine pour le premier Estado Novo (1937-1945), régime autoritaire du populiste Gétulio Vargas, exaltant l’histoire et la géographie brésilienne à coup d’héroïsme et de patriotisme. Mais c’est oublier un peu vite la malice des sambistes : la toute jeune école de Portela, avec « Teste ao Samba » en 1939, décide de rendre hommage à la samba plutôt qu’à une grande bataille ou un héros de la nation, signant ainsi le premier acte de résistance de la samba face à un pouvoir autoritaire.

Samba nationales, sambas nationalistes

Patriotisme et nationalisme vont pourtant permettre aux sambistes de se créer une légitimité en soutenant, durant la Seconde Guerre mondiale, la démocratie et l’engagement du pays auprès des alliés. Cette valorisation des thèmes nationaux se poursuivra bien après 1945, transformant les cortèges en véritables opéras ambulants : Exaltação à Tiradentes (Império Serrano, 1949) rend hommage au héros exécuté pour insurrection contre la couronne portugaise ; Dia de Fico (Beija-Flor, 1962) évoque le jour où le prince régent Dom Pedro I, grand défenseur du Brésil, a refusé de rentrer au Portugal « pour le bien de tous et le bonheur de la nation », refus qui débouchera quelques mois plus tard sur l’indépendance du pays ; sans oublier O Grande Presidente (Estação Primeira de Mangueira, 1956), ode à Getúlio Vargas, le père de la révolution industrielle brésilienne, qui s’est donné la mort deux ans plus tôt.

Malicieuses marchinhas

C’est d’ailleurs à l’époque de l’ancien dictateur que le phénomène des marchinhas (petites marches), amplifié par la radio, s’impose dans tout le Brésil durant le carnaval. La campagne électorale de 1930 se fait au son de « Comendo Bola », « Ge-Gê », « A Menina Présidente » ou bien « Bota o Retrato do Velho », chaque camp se moquant de l’autre à travers des musiques légères et irrévérencieuses, utilisées comme instruments de propagande. Lamartine Babo, qui composera la plupart des hymnes des clubs de football du pays, s’impose avec « O Teu Cabelo Não Nega » (tes cheveux ne mentent pas) comme l’auteur de marchinhas le plus inspiré par les décisions controversées du premier gouvernement Vargas. Les politiciens, dont elles n’ont cessé de dénoncer les errances et la corruption, demeurent encore aujourd’hui la cible favorite des marchinhas.

Les paroles des marchinhas, pétries de jeux de mots et de double sens, sont le reflet du quotidien de la société brésilienne. Aussi populaires à Rio qu’à Olinda, elles expriment à la fois l’humour et les préoccupations sociales de chacun. Mélange de polka, de ragtime et de fanfare militaire à la sauce brésilienne, elles sont devenues le symbole du carnaval de rue et de son caractère transgressif, surtout en ce qui concerne la sexualité, les déguisements étant aussi une forme de protestation. La plus célèbre des marchinhas à ce jour reste « Abre Alas », composée en 1890 par la pianiste Chiquinha Gonzaga, connue pour son engagement en faveur du droit des femmes, de la fin de la monarchie et de l’abolition de l’esclavage :

Ô abre alas que eu quero passar
Peço licença pra poder desabafar

Ô ouvrez-moi le chemin que je puisse passer
Donnez-moi la permission de me défouler

Le carnaval, miroir du Brésil

C’est à l’aube des années 1960 que les écoles de samba commencent à s’affranchir de l’exigence nationaliste et à intégrer les critiques sociales et politiques dans leurs cortèges carnavalesques. Un thème, ignoré jusqu’alors, ne tarde pas à émerger : celui de l’esclavage. Acadêmicos do Salgueiro est la première école à faire défiler des participants vêtus comme des esclaves, sous les yeux effarés des spectateurs, plus habitués à l’exubérance des costumes qu’à des corps à moitié dénudés. Puis c’est au tour d’Império Serrano et de São Clemente de dénoncer le racisme et la marginalisation de la culture noire, en introduisant pour la première fois dans leur hommage à Bahia la figure d’un orixá, en l’occurrence Iemanjá.

Pagne en l’honneur de Mandela porté par les membres d’Ilê Ayiê (photo tourisme-bresil.com)

Le carnaval des années 1970 reste marqué par la conscience noire. « Ilê Aiyê » (notre maison, en yorubá), premier bloco afro-brésilien à défiler dans les rues de Salvador, révolutionne celui de Bahia. Plus au sud, les compositeurs cariocas Candeia, Nei Lopes, Martinho da Vila, Elton Medeiros et Paulinho da Viola, en lutte contre la commercialisation effrénée et l’appauvrissement du genre, confèrent à la samba une nouvelle identité, héritée de la culture africaine au Brésil. Proches des milieux intellectuels et journalistiques de gauche, ils ont un ennemi commun, la dictature militaire, qui a pris le pouvoir en 1964, et promulgué en1969 le décret AI-5, suspendant tous les droits et libéralisant la torture.

Durant cette sombre période marquée par les persécutions, le carnaval de rue a pratiquement disparu. Étroitement surveillés, les défilés des écoles sont très peu politisés, même si des enredos comme Martin Cererê en 1972 et son hommage au général Médici montrent que certaines écoles à l’instar d’Imperatriz Leopoldinense ont parfois jugé plus prudent de se ranger du côté des militaires. D’ailleurs, rares sont les écoles à avoir osé défier la dictature : à Rio, seule Acadêmicos do Salgueiro avait pris le risque de défiler en 1967 sur le thème de l’histoire de la liberté au Brésil. Durant le carnaval de 1969, les compositeurs Mano Décio, Silas de Olveira et Manoel Ferreira d’Império Serrano avaient été priés de modifier leur enredo « Heróis da Liberdade » jugé beaucoup trop critique. Et il fallait la notoriété d’un Chico Buarque pour oser chanter « Apesar de Você » (malgré vous) sans se faire arrêter.

Jusqu’au milieu des années 80, les croquis des chars et costumes devaient être validés par une commission de censure (source : Carnavalize)

Ce n’est qu’au moment de la réouverture politique naissante du début des années 1980 que le carnaval retrouve enfin son rôle de miroir de la réalité sociale et politique. D’abord avec « Sonho de um Sonho », un hymne à la liberté signé Martinho da Vila pour l’école Unidos de Vila Isabel, puis avec « Macobebá, o que dá pra rir dá pra chorar, enredo » du défilé de l’école Unidos da Tijuca en 1981 en faveur des peuples opprimés. Huit ans plus tard, c’est l’école Beija-Flor de Nilópolis qui fait sensation : en pleine crise économique, son scénariste génial représente le Christ entouré de mendiants et recouvert d’un sac-poubelle. En 2017, c’est l’enredo d’Imperatriz Leopoldinense, « Xingu – O clamor que vem da Floresta », retraçant les luttes des populations indigènes pour la préservation de la forêt amazonienne et dénonçant les politiques criminelles de l’industrie agro alimentaire, qui soulève de vives protestations de la part du pouvoir.

Si les critiques carnavalesques semblaient avoir atteint leur apogée l’année suivante lors du défilé de l’école Paraíso de Tuiuti, montrant une élite brésilienne esclavagiste menée par un président vampire aux réformes impopulaires, elles ont été décuplées par l’élection de Bolsonaro. Relayée par les réseaux sociaux, la guerre fait rage désormais entre le clan du président, ses ministres évangélistes et les garants d’un carnaval libre de toute censure, rappelant combien l’insolence et la résistance sont ancrées dans son ADN. Dans un Brésil de nouveau en proie à la répression, les millions de fidèles du roi Momo, privés cette année de déguisements, de chars et de batucadas par une crise sanitaire incontrôlée, attendent de pied ferme le retour des écoles et des blocos de samba, ultimes bastions de la liberté d’expression.

Découvrez la playlist Getup associée à l’article.

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