Maroc : trap-moi si tu peux

Les rappeurs marocains ont plongé en masse dans l’esthétique trap. De quoi booster une scène locale qui désormais est assez mûre pour s’exporter, et jouer dans la cour internationale. Mounir Kabbaj, qui a vu le rap du bled évoluer, ne boude pas son plaisir, et nous le fait partager. 

Je me souviens de ma première confrontation avec le rap marocain. J’avais 16 ans, on était en 2001, et à l’époque, seuls les rap français et américains trouvaient grâce à mes yeux.

Bluffé deux ans auparavant de découvrir les pionniers du rap arabe avec les Algériens de MBS et le Libanais Rayess Bek, je découvre Muslim, de Tanger. À l’époque, il faisait des mixtapes et enregistrait dans des conditions épouvantables : je m’accrochais au texte, mais comparé aux grosses productions internationales il ne faisait pas le poids. 
  


L’histoire récente me donne tort, et c’est une bonne nouvelle. L’arrivée sur le territoire de la culture trap et de tous ses codes a été une bénédiction pour toute une nouvelle génération d’artistes qui ont installé le Maroc comme une pierre angulaire de la scène trap, nord-africaine et mondiale.
Une multitude d’artistes est apparue, qui ont choisi cette esthétique et mis l’accent sur le flow et les toplines plus que sur les textes et les punchlines… Dès lors, l’ouverture à l’international est devenue une évidence. Depuis deux ans, la production a atteint un niveau tel que plusieurs artistes ont signé avec de grandes maisons de disque, et que les plateformes de streaming et distributeurs digitaux ont installé des bureaux locaux au bled pour accompagner ce phénomène croissant. 

Aujourd’hui cette scène éclectique et prolifique n’a rien à envier aux belles productions françaises, anglaises ou américaines, et le succès est de plus en plus international, comme on a pu l’observer avec le collectif Naar qui a sorti un bel album de collaborations entre rappeurs de l’Hexagone et rappeurs du Royaume. Voilà pourquoi je vous propose de vous faire découvrir quelques actualités récentes d’artistes majeurs de cette scène dans les réalisations les plus récentes des deux derniers mois. L’année 2020 commence très fort avec de belles pépites, des confirmations et de nouvelles gueules qui promettent du lourd. L’avenir de la trap marocaine paraît radieux. 
 


Dans cette sélection on retrouve des vétérans qui ont adapté leur son à la nouvelle génération comme Lmoutchou qui figure parmi les meilleures plumes du pays, mais aussi le flow énervé de Don Bigg, qui après quelques errances intellectuelles et politiques douteuses, semble être revenu à l’essentiel.

Puis arrive une autre génération, qui commence à avoir de l’âge, mais reste d’une grande fraîcheur, comme le duo Shayfeen, fer de lance de la scène de Safi ou NessYou, le génie lyriciste de Marrakech, ou encore Hablo l’enragé casablancais.


Suit enfin cette nouvelle génération ultra-prolifique que représentent les mastodontes casablancais LFERDA, ElGrande Toto, Tagne (d’origine camerounaise) ou encore le phénomène de Fès Youss45, qui explosent les compteurs en streaming et produisent à grande vitesse, tenant leur public en haleine. 

Le pays nous offre encore une génération plus jeune, tout aussi déterminée, avec des personnages comme Stormy, Breezy ou Anys qui rattrapent leurs aînés par des prods bien catchy et du lourd en flow.


Spéciale dédicace aux fous furieux du texte et de la prod que sont les inclassables Dollypran, le toplineur fou et Profit Za3im, rentré il y’a peu des États-Unis pour lancer sa carrière au Maroc (si si, c’est possible !).

Côté cloud, le jeune Snor, récemment apparu, a produit deux beaux titres bien planants à l’univers raffiné, installant davantage le genre dans le paysage local.

Je conclus cette sélection par la meilleure nouvelle de l’année à mon goût : l’arrivée de la première représentante d’une trap et d’un hip-hop radical bien énervé, en la personne énigmatique et déroutante de Khtek, originaire de Khemisset, qui après quelques freestyles bien sentis, a été aperçu dans le titre déjà culte d’ElGrande Toto, en compagnie de Bigg et Draganov, et qui a pris tout le monde de court ensuite avec son premier titre « Kick Off ». Elle augure d’une nouvelle génération de rappeuses qui vont tout rafler sur leur passage, pour le plus grand bonheur d’un public acquis à leur cause !

Et un grand merci à Yassin Tabouktirt, mon ami de longue date et fin connaisseur de cette scène qu’il côtoie au quotidien, pour ses conseils avisés.