5 classiques du Sénégal des années 90

L’épopée des musiques sénégalaises se poursuit dans les années 90. Le roi Youssou y règne toujours en maître, mais il n’est bien sûr pas le seul à avoir marqué la décennie, dont voici nos cinq classiques.

Photo : Thione Seck

Les années 90 sont marquées par l’éclosion d’une musique riche et diversifiée. Arrivent sur la scène musicale des groupes comme Lemzo Diamono, Missal, Ceedo, des chanteurs comme Cheikh Lô, Zale Seck, Fallou Dieng, Solo Cissokho qui apportent un souffle nouveau dans les créations. Les années 90 sont également marquées par le travail formidable d’un producteur et tourneur comme Mamadou Konté d’Africa Fête qui, non content de faire tourner les artistes dans le monde, leur offre à Dakar un cadre d’expression très prisé dénommé Tringa. À côté, il y’a aussi des réalisateurs et arrangeurs comme Robert Lahoud qui permet l’éclosion d’une Coumba Gawlo Seck par exemple, ou encore Cheikh Tidiane Tall (guitariste membre du Xalam) qui encourage des cantatrices comme Kiné Lam, Soda Mama Fall, Dial Mbaye et autres, à sortir leurs albums. Enfin, les années 90, c’est encore et toujours : Youssou Ndour, Baaba Maal, Ismaël Lo au sommet de leur art sur le plan international.


Kiné Lam — Balla Aïssa Boury (1990)

Kiné Lam signe un chef-d’œuvre avec cet hommage au fondateur de la communauté Mouride Cheikh Ahmadou Bamba. La diva, accompagnée par Cheikh Tidiane Tall et entourée par des musiciens comme Yakhya Fall (guitare), Etou Dieng (basse), Dial Mbaye & Thiouberou Mboup (chants), est au sommet de son art et chante de façon magistrale, mise en valeur par le réalisateur Robert Lahoud. Dans la pure tradition griotte, elle chante Cheikh Ahmadou Bamba en rappelant ses hauts faits et sa noble généalogie. Côté musical, la chanson est sublime, dansante, et les arrangements sont parfaits.

Kiné Lam a commencé à chanter dès l’âge de 13 ans. Sa voix attire déjà les mélomanes quand elle sort un premier morceau, « Bamba », qui accroche aussitôt. Plus tard, elle fréquente l’Ensemble Lyrique Traditionnel avant de lancer définitivement sa carrière solo. 

 « Je dois reconnaître que cette période faste de mon orchestre m’a véritablement marqué. Cheikh Tidiane Tall a lancé un nouveau concept et ensemble nous avons prouvé à la face du monde que seul le travail paye. Nous avons trimé dur pour en arriver là », dira-t-elle dans une interview.

Avec « Balla Aïssa Boury », Kiné Lam montre un talent exceptionnel de chanteuse. Ses tubes sont nombreux (« Dogo », « Gallas », « Oumou Tabara », « Jaraf », « Leer-gui- Sey »), mais « Balla Aïssa Boury » est celui qui l’installe définitivement au rang de véritable diva de la chanson sénégalaise.


Lemzo Diamono Group — Simb (1995)

« Simb » ou le jeu du faux lion est un spectacle très couru au Sénégal. Il voit le jour dans le Sénégal antéislamique. Il s’agissait à l’origine d’une séance de désenvoûtement d’une personne possédée par l’esprit d’un lion féroce qu’il aurait rencontré. Par des « Jat » (formules magiques et des paroles hypnotisantes), le guérisseur arrive à sortir l’esprit de la bête et libérer l’individu possédé. Les mêmes « jat » sont efficaces aussi quand vous rencontrez le lion… Si tant est que vous arriviez à garder votre sang-froid, n’oubliez pas les formules ! 

Au fil des ans, cette séance d’exorcisme est devenue un spectacle à part entière. Des jeunes hommes sportifs, corps bien bâtis et tatoués aux couleurs du fauve, dansent et son exorcisés devant un public toujours nombreux. Dans les années 90, le phénomène prend de l’ampleur. Alors, lorsque le groupe Lemzo Diamono décide de lui dédier une chanson, le succès était déjà prévisible. D’abord, parce que c’était dans l’air du temps, mais aussi parce que Lamine Faye, guitariste et leader du groupe Lemzo (Lemzo étant la déformation de Lamine) est un instrumentiste et un arrangeur hors pair. L’ancien guitariste vedette du Super Diamono sublime la chanson par un jeu d’une rare justesse. « Simb », c’est aussi les envolées de Moussa Traoré et Alié Faye, les deux percussionnistes du groupe. Tous deux au « Tassu », sorte de rap typiquement sénégalais, vont déclamer agréablement les formules magiques du « Jat » en y ajoutant un peu d’ego-trip. La performance des deux choristes Amath Samb et Maïmouna Johnson concourent aussi à faire de « Simb » un morceau d’anthologie. « Simb » marque la décennie 90 et consacre le style Lemzo basé sur ce qu’ils appellent le marimbalax cher à Moustapha Faye (claviers). C’est-à-dire un jeu typiquement mbalakh des claviers en mode marimba. Le genre s’imposera dans cette décennie et fera danser toute une génération. 


Youssou Ndour — Birima (1996) 

Pour beaucoup de mélomanes, « Birima » n’est pas seulement un classique des années 90, c’est la plus belle chanson de la carrière de Youssou Ndour. « Birima » sort en 1996 dans la cassette Lii qui annonce l’album international Jokko — from village to town qui arrivera sur le marché en avril 2000. La chanson est un panégyrique à l’endroit du roi Birima Ngoné Latyr Fall qui régna de 1855 à 1859 comme Damel (Roi) du royaume du Cayor au Sénégal. Appelé « Borom mbaboor mi » (le porteur d’allégresse), Birima était un roi bon, qui pensait aux couches sociales les plus défavorisées et qui tenait au respect de la parole donnée. On disait de lui « Birima ma ca been baat ba, bu waxe ren, ba laa waxaat dewen (L’homme à la parole d’honneur, celui qui ne parle qu’une fois par an) ». Le refrain de la chanson, repris volontiers par les fans de Youssou : « Birima fu mu yendu, kufa yendu, yendo naan » (partout où il passe la journée, c’est le buffet à volonté) montre bien la dimension épicurienne et généreuse de ce roi.

Pour la petite histoire, comme le raconte si bien Mamadou Seckk de l’association culturelle « le Berger des Arts », Youssou Ndour écrit « Birima » après avoir accompagné la cantatrice Ndeye Mbaye Djinma Djinma dans une chanson dénommée « Damel Fall » dans laquelle You reprenait le fameux refrain :« Birima fu mu yendu, kufa yendu, yendo naan ». Plus tard, il partira de ce refrain pour écrire avec Jimmy Mbaye et Ndeye Mbaye Djinma Djinma les paroles de Birima

Pour la musique, une ballade langoureuse accompagne Youssou. Habib Faye y joue de la contrebasse électrique, à l’époque une innovation majeure dans le mbalakh, comme le souligne l’excellent pianiste Ibou Tall.

« L’Electric upright double bass, c’était une première dans le mbalakh. Puis, il y a ce formidable arrangement acoustique. Ensuite, le solo mélancolique de Jean Philippe Rykiel qui reprend à la perfection le son du Xalam et enfin, la magistrale performance vocale de Youssou Ndour, sont pour moi trois ingrédients qui ont fait de ‘Birima’ le tube qu’il est devenu » explique le claviériste qui vit entre Londres et Dakar. Aujourd’hui encore, impossible d’assister à un concert de Youssou Ndour sans qu’il ne chante ‘Birima’.


Youssou Ndour & Omar Pene — Euleuk Sibir (1996)

« Euleuk Sibir » est le fruit d’une collaboration historique entre Youssou Ndour et Omar Pene. Considérés comme adversaires musicaux par leurs fans respectifs alors qu’ils sont en réalité de véritables amis, les deux monstres sacrés de la musique sénégalaise se réunissent le temps d’un album pour montrer leur amitié au grand jour et le respect qu’ils se vouent. Le résultat est stupéfiant. Une des plus belles collaborations de la musique sénégalaise. Les deux groupes : Super Étoile (Youssou Ndour) et Super Diamono (Omar Pene) composés de sacrés musiciens, Habib Faye, Dembel Diop (bassiste du Super Diamono), Thio Mbaye (à l’époque percussionniste du Super Diamono), Mbaye Dieye Faye percussionniste Super Étoile), Pape Oumar Ngom (guitariste Super Étoile) entre autres, se retrouvent au studio et vont réaliser un pur chef-d’œuvre. Six chansons, dont « Euleuk Sibir » (littéralement, « prenons date »), titre éponyme de l’album. 

Dans le texte, les deux chanteurs prennent à témoin le public pour les inviter à « l’entente », à bien « éduquer » les enfants et à « honorer » la femme.

« Euleuk Sibir » a été un moment fort de la musique sénégalaise et on parla même de génération Euleuk Sibir. Bientôt 25 ans que la chanson fut enregistrée et elle n’a pris aucune ride. Les fans des deux camps exigent d’ailleurs des deux artistes un « Euleuk Sibir » version 21e siècle.


Thione Seck — Mathiou (1997)

« Mathiou » est un des plus grands succès de Thione Seck et une des plus belles chansons de la musique sénégalaise des années 90. Au départ, la chanson s’appelle « Yaye Boye » (maman), mais dans ces années où le live en boîte de nuit tous les week-ends avait une place centrale dans la vie des artistes, tout morceau était susceptible d’évoluer. En effet, le live favorise l’improvisation et une chanson peut radicalement changer, jusqu’à ne plus ressembler à la version originelle. C’est ainsi que « Yaye Boye » va se transformer en « Mathiou », en hommage à un célèbre jet-setteur du nom d’Ismaëla Fall, ami des artistes. Le guitariste Adama Sarr à la baguette, secondé par Bara Ndiaye aux percussions, Lamine Nar Seck et Jean Charles Gomis aux claviers, servent au public un son hyper dansant. « Mathiou » est emblématique de la tendance musicale des années 90 dont Thione Seck est sans doute l’étendard. Le Raam Daan, son groupe, joue avec deux ou trois percussionnistes plus deux claviéristes, le tout mis au service d’un mbalakh pur et dur. Même Youssou Ndour finira par succomber à ce style dont il deviendra même le maître, au grand dam des mélomanes friands d’une musique plus épurée. En tout cas, « Mathiou » détonne, on a l’impression que tous les instruments jouent de façon endiablée. Les paroles de la chanson, dans la première partie dédiée à la mère sont simples : « ma mère porteuse de vie, ma mère mon héroïne, celle qui s’est occupée de moi depuis l’enfance, la prunelle de mes yeux ». Dans la seconde, Thione chante son ami Mathiou : « Mathiou, avant tu étais célèbre, je te rendrai cette célébrité », dit en somme l’artiste. Mission accomplie. La chanson fait un tabac dans les clubs de danse et on l’entend très souvent sur les ondes. Fort de ce succès, plusieurs versions du tube verront le jour.

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