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Elza Soares, la voix du millénaire

« Femme de lumière, icône de la musique brésilienne » : du monde de la samba à Beyoncé, les hommages pleuvent à l’annonce du décès de la chanteuse Elza Soares, dont “le swingue”, la voix rauque et la vie chaotique auront marqué à jamais l’histoire de la Musique populaire brésilienne (MPB).

Née dans une favela de la zone ouest de Rio en 1930 d’une mère lavandière et d’un père ouvrier, Elza Gomez da Conceição prend le nom d’Elza Soares lorsque sa famille la marie à l’âge de 12 ans. Mère l’année suivante et obligée de travailler dans une usine de savon, elle vole régulièrement de la nourriture pour donner de quoi manger au foyer. Les tragédies s’enchaînent, dignes d’une novela, avec la perte de ses deux premiers enfants et l’enlèvement, en 1950, de sa fille qui ne reverra sa mère qu’à l’âge adulte. Comme un malheur n’arrive jamais seul, la voilà veuve à 21 ans. Elza tente alors sa chance dans les radio-crochets. À la Radio Tupí, lorsque le présentateur Ary Barroso – qui n’est autre que le célèbre auteur d’Aquarela do Brasil lui demande d’où elle vient, elle répond : “ de la même planète que vous, Ary, la planète de la faim ». Un souvenir indélébile pour la chanteuse qui fera de Planeta Fome, 65 ans plus tard, le titre de son dernier album.

À la Radio Tupí, Elza Soares décroche le premier prix grâce à une voix hors du commun, et entame une carrière de crooner. Encore très jazzy, ses premiers enregistrements datent de la fin des années 1950, lorsque la bossa se disputait avec la samba, comme son premier tube Se acaso você chegasse – un succès de Lupicínio Rodrigues, suivi de A bossa Negra, une référence du genre. Malgré son affinité pour le jazz et une rencontre inoubliable avec Louis Armstrong qui voyait en sa voix « un saxophone », Elza, qui a grandi en écoutant les sambistes des morros (les collines où s’agglomère l’habitat précaire des favelas, ndlr), opte tout naturellement pour la samba. Elle en deviendra l’une des plus grandes ambassadrices, enregistrant d’abord avec les maîtres du genre de l’époque, Miltinho, Wilson das Neves ou bien encore Roberto Ribeiro, puis se pliant aux exigences du marché du début des années 1970 en mâtinant sa samba de soul, de funk et de rock, alors que les relations avec sa maison de disques se dégradent. En 1974, Elza Soares quitte Odeon avec fracas pour la toute nouvelle maison de disques Tapecar, profitant de l’occasion pour retourner à  un style plus traditionnel et rendre un hommage appuyé aux grandes écoles de samba qui l’ont toujours soutenue : Portela,  Mocidade Independente de Padre Miguel et Mangueira.

Le succès d’Elza Soares n’est pas le seul à faire la une des journaux. Depuis 1962 et la Coupe du Monde de foot au Chili, où la chanteuse a été nommée marraine de l’équipe nationale, sa liaison adultère avec le plus grand dribbleur de tous les temps, Mané Garrincha, puis leur mariage tumultueux, alimentent les gros titres. Le couple, qui a dû fuir en Italie pour échapper aux heures les plus violentes de la dictature (leur maison est mitraillée), se noie dans l’alcool depuis son retour. Après des années de violences conjugales à répétition, Elza se décide enfin à dénoncer l’idole de toute une nation. Elle est au fond du gouffre. 

Face au mépris de l’opinion publique, seule l’aide éclairée de Caetano Veloso lui permettra de relancer une carrière bien abîmée. Titre phare de l’album Velô, le samba rap Língua, où sa voix s’est muée en cri de rage, est un énorme succès. Nous sommes en 1984, en plein âge d’or du rock brésilien. Un an après la disparition de Garrincha – lui aussi un 20 janvier – suite à une cirrhose fatale, Elza Soares s’affiche aux côtés des stars du moment, Lobão, Cazuza ou les Titãs. « Voltei » (je suis de retour), chante-t-elle en 1989. Dix ans plus tard, la BBC la consacrera voix du millénaire.

À 70 ans passés, Elza Soares retrouve enfin les faveurs de la profession au Brésil en registrant en 2002 sous la houlette artistique de José Miguel Wisnik, Do Coccix até o Pescoço (du coccyx jusqu’au cou) son album le plus moderne, ponctué de funk et d’électro. Elle y aborde le thème du racisme, qu’elle développera également dans ses opus suivants, marqués par la résilience face aux violences faites aux femmes, par son soutien aux minorités en général et à la cause LGBT en particulier. Toute vêtue de cuir, son nouveau look fait sensation. « La viande la moins chère du marché est la viande noire », éructe-t-elle sur A Carne. Enregistré avec la bande du trio de jazz punk Metá Metá et des Bixiga 70, A Mulher do fim do mundo(la femme de la fin du monde), premier album sur les 34 de son immense discographie à ne compter que des chansons inédites écrites pour elle, remporte un Grammy Latino en 2015. Trois ans plus tard sort Deus é Mulher (Dieu est une femme), une bombe anti-réactionnisme dans un pays chrétien comme le Brésil, devenu sexiste, raciste et homophobe aux yeux du monde entier.

Immortalisée par l’école de samba Mocidade Independente de Padre Miguel dont elle a été l’égérie du carnaval 2020, Elza Soares aura chanté jusqu’au bout du bout malgré ses problèmes de santé qui l’empêchaient de se tenir debout, enchaînant les shows, enregistrant et multipliant les duos avec de jeunes rappeurs et des figures de la scène alternative comme MC Rebecca, Flavio Renegado ou Duda Beat. La chanteuse s’est éteinte paisiblement, elle avait 91 ans.

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