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Art Melody : la culture de l’art, l’art de l’agriculture
Art Melody © Martin Demay

Art Melody : la culture de l’art, l’art de l’agriculture

Avec FC Paysan, qui sort ce 5 juin, le rappeur agriculteur burkinabè Art Melody cultive les esprits et sème les graines de l'espoir. Explication de texte avec l'intéressé.

L’album a été enregistré dans la foulée de son précédent opus Zoodo (amitié en mooré), remarqué par PAM, mais aussi par la Radio FIP. Comme on ne change pas une équipe qui gagne, Armel Konkobo alias Art Melody a réalisé Football Club Paysan avec son crew bordelais de Tentacule Records, qui l’accompagne depuis la réalisation du documentaire Tamani (Nicolas Guibert et Sébastien Gouverneur) en 2008. « Après l’enregistrement de Zoodo, avec Redrum (1) et Dj Form, mes beatmakers, on avait d’autres chansons supplémentaires », nous explique Art Melody. « En décembre dernier, à Bordeaux, on a fait le tri. On a peaufiné ces titres entre la France et le Burkina Faso. »  

« Football Club paysan » ? C’est presque un album-concept. « C’est un hommage à des jeunes de divers horizons que je côtoie, qui osent et qui proposent. Dans le football, il y a l’idée de l’esprit d’équipe, on avance ensemble, avec mon ingénieur du son, mes musiciens… »

Comme une cola pourrie

Art Melody fait partie de cette génération revigorée par le soulèvement de 24 jours dans son pays, du 28 octobre au 21 novembre 2014, qui a abouti à la chute du dictateur Blaise Compaoré. « Ça a donné aux gens un sentiment de concorde nationale. », se souvient-il. « Ils se sont mis debout et ont retrouvé de l’espoir en l’avenir. » Avant de déchanter sur « l’après » : « On s’est fait avoir, on s’est retrouvés dans un carcan de règlements de compte entre politiciens. Depuis plus de cinq ans, le peuple est balloté comme un ballon de football. On est dans une situation critique. Je ne sais pas comment vont se dérouler les prochaines élections. Certains Burkinabè — ce n’est pas mon cas — en sont même à regretter le régime de Blaise Compaoré et que l’insurrection ait eu lieu. Aujourd’hui le pays est un peu laissé comme une noix de cola pourrie. Quelque chose nous a échappé ! » 

Face à ce constat d’échec, le titre« Lost king » célèbre, avec une grande maturité, les idéaux de Thomas Sankara. « Cette chanson ne dit pas qu’on va réveiller Sankara (2) prévient-il. « Mais Sankara avait des idées qu’on peut mettre en pratique de façon concrète. Consommer ce qu’on produit localement. Privilégier les circuits courts aux supermarchés. Être sankariste, ce n’est pas seulement, comme le font certains, de se proclamer guerrier ou soldat. Trop souvent, le discours de Sankara dans l’imaginaire des gens est figé sur des t-shirts. Ce n’est pas comme ça qu’on change le système. En revanche, si les gens voient les artistes travailler la terre ça va leur donner du courage pour cultiver à la campagne. » Car, comme partout en Afrique, le Burkina Faso subit l’exode rural, avec une surpopulation massive dans la capitale Ouagadougou. « Du Cameroun au Togo, en Côte d’Ivoire ou au Burkina Faso, les problèmes se ressemblent en Afrique. C’est une histoire de politique, et d’orientation », rappe t-il dans un cri rageur sur un autre titre « Pa Nana ye » (C’est pas facile),  en featuring avec le groupe de post-rock Road of seahorses, originaire de Targon, en Gironde.

Art Melody © Martin Demay
La culture de l’art, l’art de l’agriculture

Depuis quatre ans, Art Melody s’est lancé dans un projet agroécologique, sur les traces de Thomas Sankara, lui-même inspiré par la pensée de l’agronome René Dumont. Art Melody cultive sa terre à Pabré, dans la province du Kadiogo, à une vingtaine de kilomètres de la capitale. Il appelle cela de « l’art-griculture », une philosophe qu’il a matérialisée sur un titre éponyme de 2018, en duo avec une autre icône de la scène burkinabè : Obscur Jaffar. Art griculture?: « La culture de l’art. Un art qui se mélange parfois à la mélodie et au sucre de la vie », écrit-il sur sa page Facebook.

Un reportage de la web TV Ciné droit libre de 2019 nous montre Art Melody avec ses camarades de labeur bêchant en rappant, sa version toute personnelle de « siffler en travaillant ». « C’est un état d’esprit, explique-t-il. Je plante des arbres, des manguiers, des orangers… Je produis mes propres légumes. Mes céréales, du maïs, du mil, je cultive des tomates… J’élève des poules, des pintades, des moutonsJ’apprends à mes enfants d’où viennent les fruits de la terre : la tomate, le maїs, le sésame ». La transmission, c’est justement la sujet de la chanson Gomdé, qu’il dédie à l’artiste. Le titre phare de FC Paysan, sur une prod de Form qui sonne très « années 1990, est probablement  « Som Zita » (« quelqu’un qui n’est pas reconnaissant » en langue mooré). Art Melody emprunte dans le texte à la sagesse populaire : « Comment peut-on semer du mil et espérer récolter du maïs ? Donc chaque personne est récompensée en fonction de son travail : en bien ou en mal, on récolte ce que l’on a semé. Tu ne peux faire du mal et espérer du bien. L’avenir est entre nos mains. » 

Art Melody – Som Zita

Si lecontinent africain, malgré les prédictions catastrophistes du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, semble jusqu’ici mieux s’en tirer que d’autres face à la pandémie du Covid-19, Art Melody estime : « qu’il y a eu une cacophonie des dirigeants au niveau de la communication. Mais les frontières ont été fermées assez tôt. Je ne sais pas si cette résistance est liée au climat ou à notre habitude des antipaludéens, mais il faut faire attention. Ça peut s’aggraver avec la saison des pluies. » Ironie du sort, dans son champ, Art Melody cultive des plantes connues pour leurs vertus, comme le kinkeliba, mais aussi… l’artémisia dont l’usage a été médiatisé par le président malgache Andry Rajoelina et sa fameuse tisane « Covid organics ».

 « Au début, les gens de chez moi ne s’intéressaient pas à cette plante, mais avec l’apparition du Covid-19, toutes mes plantes ont été arrachées ! », constate le rappeur burkinabè.

Rien ne vaut la scène pour apprécier l’énergie brute d’Art Melody. En 2014, invité au festival Black and basque, il a littéralement « gâté le coin » en duo avec Angélique Kidjo. Malheureusement, la crise liée à la pandémie qui frappe durement le monde de la culture nous a aussi privés de sa tournée de cet été, pendant laquelle il aurait dû jouer sur les mêmes scènes que Kokoroko, Femi Kuti, Tiken Jah Fakoly ou encore Oxmo Puccino. Pour compenser ce manque à gagner, une cagnotte Tipee a été mise en place sur la plateforme participative Tipee : en échange d’un don, l’album numérique vous est envoyé. D’ores et déjà, Art Melody est sur les starting-blocks pour un « déconfinement physique et spirituel avec le public ! », mais pas avant 2021…

(1) Le nouvel album de Redrum est disponible sur BandCamp à partir du 24 mai.

(2) À ce sujet, il faut voir le documentaire Sankara n’est pas mort de Lucie Viver, qui évoque le legs de Thomas Sankara dans le Burkina Faso d’aujourd’hui.

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