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Magie, hospitalité, et noblesse : les années Montreux de la reine Nina Simone
© François Jacquenod (1968) - Montreux Jazz Festival

Magie, hospitalité, et noblesse : les années Montreux de la reine Nina Simone

Il y a le lieu, l’accueil, le public. Et surtout : des concerts uniques. Pendant plus de 30 ans, Nina Simone a incarné la magie du Montreux Jazz Festival. Ses moments de scène inoubliables inaugurent la collection d’enregistrements live baptisée « The Montreux Years. »

« The show must go on », disent les Américains. Mais à Montreux, en Suisse, l’équipe du festival sait que, dans un silence recueilli ou dans un déluge de sons, la performance doit surtout éclipser l’éternité. Ici, c’est l’hospitalité qui façonne l’esprit d’un festival hors normes où la liberté des artistes est au cœur du projet. Jusqu’à sa mort en 2013, son fondateur Claude Nobs, a dirigé « cœur et âme » ce festival en transmettant sa passion et son profond respect pour les artistes. Eux le lui rendaient sur scène, comme en témoigne cette série de compilations, à paraître en CD et vinyles.

Au firmament de Montreux, une « grenade dégoupillée »

Prince, Miles Davis, Aretha Franklin, Ella Fitzgerald, Marvin Gaye, David Bowie, Angélique Kidjo, Deep Purple ou Stevie Wonder ont chillé dans son fameux Chalet Picotin à Montreux — à la fois backstage VIP relax, lieu de jam et cabinet de curiosités, avant de faire des concerts magiques. Et dans cette pléiade de stars, Nina Simone reste une étoile à part qui a brillé à Montreux, à intervalles réguliers pendant plus de vingt ans, de 1968 à 1990. Elle n’a jamais caché son amour pour le maître des lieux, Claude Nobs, dont elle parlait souvent sur scène. « Un jour, elle a compris qu’il était gay et qu’elle ne pourrait pas l’épouser, mais son amour est resté intact ! », sourit Thiery Amsellem, le président de la fondation Claude Nobs.

Par amour pour la magie de Montreux, Nina Simone est même venue s’installer en Suisse, pendant quelques années, dans ce pays qu’elle jugeait pourtant « trop silencieux ».

Mais en 1968, quand Nina Simone monte pour la première fois sur la scène de Montreux, elle vit encore aux États-Unis, où l’assassinat de Martin Luther King vient de mettre fin au rêve de non-violence, et des émeutes déchirent encore les villes américaines. Claude Nobs la présente alors sur scène comme la « grande prêtresse de la musique soul » pour ce concert historique, dont une quinzaine de titres sont réunis pour la première fois sur un volume entier de cette compilation. « C’était un moment étrange dans nos vies », se souvient Sam Waymon, le frère de Nina Simone, aux claviers et aux percussions pour ce concert à Montreux en 1968. « Le roi de l’amour (Luther King) et Bob Kennedy venaient de mourir. On ne savait pas à quoi le monde allait ressembler après. À ce moment-là, pour moi et pour Nina, être sur scène, c’était avant tout être libres. On s’y sentait en sécurité, et on vivait le moment présent plus que nul part ailleurs. »

Entre ses sublimes morceaux culte (« Backlash Blues », « Don’t Let Me Be Misunderstood », ou « Ne Me Quitte Pas »), Nina Simone rend aussi hommage à un autre mort, son ami le poète Langston Hughes, disparu un an plus tôt. L’intensité des enregistrements de ce concert porte donc indéniablement une marque historique, à la fois politique, poétique, et presque mélancolique parfois, et profondément puissante comme Nina Simone savait l’être.

« L’assistante de Claude Nobs l’appelait la grenade dégoupillée ! Elle pouvait être d’excellente humeur ou très fâchée donc on ne savait jamais à quoi s’attendre avec elle », se souvient Thierry Amsellem. Pour l’équipe, l’arrivée sur scène de la chanteuse était donc toujours un soulagement. « Un soir, quand Claude Nobs l’a vue se mettre au piano face au public, il était tellement content qu’il a vidé une bouteille de whisky cul-sec ! » s’amuse Mathieu Jaton, l’actuel directeur du festival. « Sur scène, quand Nina fusille le public de son regard de tigresse, on a juste envie de s’accrocher à sa chaise et de dire : oui, oui, madame, j’écoute ! ».

À Montreux, Mathieu Jaton a accueilli des centaines d’artistes, et parmi eux, beaucoup de jeunes comme Lauryn Hill ou Lizzo qui restent des fans inconditionnels de l’héritage de Nina Simone au festival. Pour lui comme pour bien des aficionados, dans la carrière de Nina Simone et dans l’histoire de Montreux, il y a une performance plus mémorable que toutes les autres : le concert de 1976, dont on trouve quelques extraits inédits sur cette compile The Montreux Years.

Ce soir de juillet 76, à Montreux donc, quand Nina Simone monte sur cette scène (qui a déjà accueilli Count Basie, Charlie Mingus, Miles Davis ou Etta James), elle a paraphé son contrat en ajoutant qu’elle exigeait une montre Piaget avec des diamants. Vœu exaucé par l’âme du lieu, le boss Claude Nobs, qui la présente alors comme « the incredible, unique, and fantastic, one and only Nina Simone ! ». S’en suit un moment d’irréalité rare en musique. Son concert sera effectivement fantastique et unique. « J’ai des frissons rien que d’y penser », souffle Mathieu Jaton. « Pour moi, c’est l’incarnation de ce que doit être un live : une tension et une dramaturgie extraordinaire ! C’est ça l’esprit du festival ! On aime voir les artistes prendre des risques et assumer un certain funambulisme sur scène ». Ce jour-là, Nina Simone est effectivement sur le fil d’une réalité qui nous est parfois invisible, mais qui transcende sa musique.

Nina Simone – Stars / Feelings (Medley / Live at Montreux, 1976)
Sur scène, se libérer

Face à son piano, elle transcende son identité, ses combats, et ses passions : la liberté, l’Afrique, les droits civiques. Et elle panse même les blessures de son enfance. Avant de jouer « Little Girl Blue » dans une version qui pose clairement sa dextérité de pianiste classique, elle débute ce concert en expliquant qu’elle avait décidé de ne plus jouer dans les festivals de jazz. Puis, elle « libère » la petite fille blessée qu’elle a été, après avoir été rejetée des prestigieuses écoles de musique classique à cause de sa couleur de peau. La star dit « ne pas vouloir être un clown », mais Nina Simone se met à nue face à son public.

En 1976, elle rentre tout juste du Libéria où elle a passé deux ans en exil, après avoir été invitée par son amie Myriam Makeba. Nina Simone le confie dans ses mémoires, pour elle, le Libéria, c’est « l’Afrique, à mi-chemin entre le bout du monde et New York. Peut-être que j’y trouverais la paix ou l’amour ». Elle y a connu la fête, la passion, l’amour aussi, mais avec au bout la souffrance. De retour à Montreux, quand elle s’assied au piano, droite comme un i, et que le micro ne cesse de tomber face à elle, elle semble chercher une présence invisible, comme quand elle interpelle son « ami David Bowie » dans le public, face aux spectateurs dubitatifs. Elle évoque aussi le Libéria, parle de son amour déchu avec un certain Imoja, et à travers ce voyage au fond d’elle-même et au bout du live, Nina Simone réussit à mettre le spectateur et l’auditeur dans tous ses états.

Sur scène, elle confie être à la fois impressionnée, attirée et presque prisonnière de ce public de Montreux, et de « sa terrible et magnifique tranquillité ».

Dans un registre étonnant et avec une intensité magnétique, elle chemine entre fragilité, force, puissance, joie et même colère. Elle est capable de s’arrêter au milieu d’une reprise bouleversante de Stars de Janis Ian, pour demander sèchement à une spectatrice de s’asseoir. « Sit Down ! » ordonne-t-elle. Puis, Nina Simone reprend tranquillement son chant, avec une justesse à la fois impeccable et bouleversante : les étoiles scintillent puis s’éteignent comme les rayons du soleil qui meurent doucement dit la chanson « Stars ». Et pourtant en faisant de sa vulnérabilité une arme, et d’un show un moment sacré d’une irréalité presque spirituelle, les performances de Nina Simone à Montreux la rendent définitivement immortelle.

Nina Simone: Montreux Years, disponible sur toutes les plateformes.

Nina Simone (1976), photo Georges Braunschweig / Montreux Jazz Festival
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