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The Keeper: Portrait of Cheryl Ann Bolden

Mariette Auvray raconte The Keeper

La réalisatrice française signe un nouveau documentaire, The Keeper. Un portrait de l’artiste et collectionneuse Cheryl Ann Bolden, qui sait libérer la parole et les mémoires à travers les objets. À voir sur la chaîne YouTube de PAM, dès 18h ce soir.

Mariette Auvray signe un nouveau documentaire qui, à sa façon, suit le sillon ouvert avec sa websérie Palestiniennes : mettre en lumière des femmes, leur donner la parole, et montrer comment elles résistent en créant. The Keeper (la gardienne), documentaire qu’elle a elle-même produit, se concentre exclusivement sur une femme qui brille tout autant par son esprit que par sa sensibilité, Cheryl Ann Bolden. Cette artiste noire-américaine s’est installée à Paris il y a bientôt 25 ans. Elle y poursuit un travail original de mémoire qu’elle a entamé dès les années 70 : faire revivre le passé à travers les objets qu’elle collectionne. Chez elle ou dans son atelier-musée, entourée de ses objets qui tous racontent des histoires comme autant d’éclats de la grande Histoire de la diaspora africaine, Cheryl Bolden transmet la charge émotionnelle que portent sculptures, affiches, documents anciens, peintures, photos et poupées d’antan drapées dans leurs stéréotypes… Autant de traces enfouies qu’elle fait ressentir pour mieux interroger le présent. Mariette Auvray la laisse se raconter, la suit dans ses conversations avec des adultes, ados et enfants, capte sa capacité à questionner… et à susciter chez les autres le questionnement. Et son talent pour libérer la parole. Elle laisse aussi s’exprimer les silences, qui parlent tout autant que les mots de cette intarissable gardienne, infatigable « keeper », Cheryl Ann Bolden. Avant la sortie du film sur notre chaîne YouTube, Mariette Auvray revient sur l’histoire et le sens de portrait. Interview.

Comment as-tu rencontré Cheryl Ann Bolden ?

Il y a environ cinq ans, j’ai participé à des prises de vues chez un collectionneur d’art qui possédait pas mal de sculptures africaines. En fait, j’avais vraiment cette sensation qu’elles étaient arrachées de leur contexte. Et je m’étais demandée s’il n’y aurait pas quelqu’un d’ascendance africaine qui collectionnerait aussi des sculptures, qui pourrait m’offrir un autre point de vue sur ces objets qui se retrouvent en France dans des salons mais qui, si on parle des masques, étaient portés dans des rituels. J’avais posé la question à une amie qui m’a indiqué Cheryl, qu’elle connaissait par une connaissance. Et voilà, c’est comme ça que je l’ai rencontrée.

Mais au départ, je voulais filmer plusieurs collectionneurs d’art, donc avec des points de vue différents, sous la forme de portraits vivants, avec un côté cinématographique. Et puis j’ai rencontré Cheryl. Et je me suis concentrée sur elle. J’aurais voulu que ce soit un peu plus long, mais je manquais de financements, et j’ai dû arrêter en cours de route. Du coup, les rushes sont restés comme ça, « dans mon tiroir ». L’an dernier, je me suis décidée à monter le film, car même s’il est plus court que ce que j’aurais voulu, je me suis dit que c’était vraiment important. Même par rapport à Cheryl, que j’avais filmée plusieurs fois : pour qu’elle en garde une trace. Alors, même si pour moi le film n’est pas aussi abouti que ce que j’aurais voulu, c’est une porte d’entrée dans son univers, dans sa collection, et une porte d’entrée vers pas mal de choses. 

Mariette Auvray

Qu’est-ce qui t’a plu dans sa démarche ?  

J’ai tout de suite aimé son musée personnel. Le côté collectionneur d’art, mais avec ce côté engagé en plus. Dans son atelier, elle encourage énormément la discussion : c’est tellement cool de parler avec elle, que les gens s’éternisent dans l’atelier. Tout le monde discute, elle a un peu ce pouvoir-là, celui de fluidifier, d’ouvrir la parole. Elle est vachement à l’écoute des autres aussi. Et donc son musée personnel, qui est aussi itinérant, permet de transmettre le passé colonial, à travers les conversations qu’elle suscite par rapport aux objets, ces objets qui nous enseignent le passé. En gardant la trace de ce passé douloureux, ils sont des vecteurs de communication du passé au présent. On le voit dans le film, quand à un moment une des enseignantes commence à pleurer : on voit que les objets sont encore chargés, en fait. Et c’est aussi ce qui m’intéressait : comment ces objets chargés de passé peuvent avoir un effet cathartique, presque « thérapeutique ». J’avais envie de parler des objets vus sous cet angle-là, et je trouvais que faire un portrait de Cheryl, c’était un peu la porte d’entrée vers cette manière de voir les objets. Au départ, je voulais parler des sculptures africaines mais après j’ai aussi filmé sa collection, qui est faite de beaucoup d’autres choses : des photos, des affiches, pas que des sculptures quoi.

Dans le petit texte que tu as écrit pour présenter le film, tu disais que ça t’intéressait d’interroger les effets du colonialisme, mais que c’était compliqué d’en parler avec les Français. Pourquoi ? Et pourquoi tu ne l’as pas ressenti avec elle ?

En cinq ans, il s’est passé plein de choses en France au niveau de la conversation sur les effets du colonialisme. Mais il y a cinq ans, quand je l’ai rencontrée, je sentais qu’il y avait des non-dits, des tabous sur ce sujet : il n’y avait pas vraiment de conversation. En France, on nous répond que la race n’existe pas. Et donc, du coup, ça annule tout, toute conversation. Moi je connaissais peu de personnes racisées dans mon entourage, et c’était compliqué d’en parler sans avoir peur d’offenser les gens. Mais ce documentaire – en tout cas cette rencontre – a permis en fait un espace de discussion avec quelqu’un avec qui je pouvais aborder ces questions, parce que sa collection, forcément, appelle ça. Ça appelle une conversation sur le racisme, sur les effets du colonialisme. Quand on filme quelqu’un, c’est une rencontre. Et puis ça nous apprend des choses. Avec Cheryl on parle beaucoup, on échange beaucoup sur comment on vit les choses… en tant que femme, par exemple, à mon âge, à son âge. On a des discussions vraiment très, très profondes. Sur la vie, sur le monde. Disons que ça m’a « décoincée » sur le fait de parler de racisme par exemple. C’est aussi pour ça que j’ai fait le film, parce que c’était quelqu’un qui ouvrait le dialogue à ce niveau-là et de façon décomplexée.

Pourquoi ce dialogue était-il possible ? Cheryl est très à l’écoute des autres, elle est dans le partage des connaissances, des expériences. Peut-être, aussi, du fait qu’elle soit africaine-américaine. Déjà, on parle ensemble en anglais, et on n’a pas tout à fait la même culture. Et donc, du coup, dans cette distance-là, il y a un espace qui est possible je trouve, parce que ce n’est pas tout à fait la même histoire. 

Dans le film, on la voit à plusieurs reprises en situation de raconter l’histoire des objets à des gens, notamment à des jeunes. Est-ce que c’est toi qui t’es focalisée sur cet aspect dans le film ? Où est-ce que l’essentiel de sa démarche, c’est de s’adresser aux jeunes générations?

Je ne pense pas, elle dit à un moment dans le film : ce qu’elle fait, elle le fait d’abord pour elle. C’est pour ça qu’il y a plusieurs séquences aussi où je lui ai parlé de sa famille et de la mémoire. Parce qu’en fait, elle collectionne à la fois des objets, des archives du colonialisme, mais aussi tous les objets de la famille. Dans le film, il y a un plan chez elle, où on voit une sorte d’autel sur lequel se trouvent des photos de famille, des sculptures, des colliers… donc plein d’objets récoltés qui appartenaient aux ancêtres de sa famille. Elle a gardé des habits de ses tantes, des instruments qui ont appartenu à ses arrière-grands-parents. Pour elle, ce sont aussi des archives de l’histoire afro-américaine. Donc elle collectionne tout. Tout est archive pour elle, archive de la diaspora africaine. Je ne veux pas parler pour elle, mais j’ai l’impression que c’était d’abord un besoin personnel d’accumuler tout ça. Les ateliers, je pense, sont venus ensuite. Avant d’être un besoin pédagogique, c’est quelque chose de très spontané. Elle le dit, c’est sa « thérapie ». Ça fait partie de sa vie. C’est sa façon à elle de garder la mémoire à travers les objets. C’est ça que je trouvais beau. Et puis après, effectivement, elle l’utilise. Elle utilise tout le côté archives du passé pour transmettre l’histoire. En tout cas, l’histoire afro-américaine, ou alors le passé colonial européen qu’elle montre à des jeunes, à des ados, mais aussi à des formateurs. Dans le film, il y a un moment dans son atelier avec plusieurs personnes autour de la table : ce sont tous des enseignants. Il y avait des enseignants afro-américains, mais aussi cette femme amérindienne. Et c’était un moment fort puisque du coup, tout le monde parlait des discriminations. C’était un moment de partage vraiment fort. 

Tu nous l’as un peu dit déjà, mais pourquoi as-tu intitulé le film The Keeper ?

C’est le côté gardienne de mémoire en fait. La beauté de son geste : de vouloir garder la mémoire des êtres vivants, et celle des morts. C’est pour ça que je l’ai appelé comme ça, parce que je trouvais que c’était ce qui me touchait chez Cheryl. Je m’identifie à ça parce qu’en fait, quand on fait des images, j’ai toujours cette sensation qu’il y a ce même besoin d’archiver, de garder une trace. Et donc, on a un peu ce même besoin, mais à des endroits différents : pour moi c’est les images et pour elle, ce sont plutôt les objets. 

Ne manquez pas Cheryl Ann Bolden dans The Keeper, aujourd’hui à 18h sur la chaîne YouTube de PAM. Pour être sûr de ne pas rater, pensez à cliquer sur la petite cloche de la premiere YouTube !

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