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Benny Golson, grands jours de jazz
Benny Golson - Crédit photo : Roberto Cifarelli

Benny Golson, grands jours de jazz

À 91 ans, le saxophoniste Benny Golson est l’un des derniers jazzmen survivants des prolifiques années 50/60. De Curtis Fuller à Dizzy Gillespie, en passant par Abbey Lincoln ou Art Blakey…  il aura joué avec (presque) tous les grands. Rencontre avec une légende vivante.

Au Duc des Lombards, le célèbre club de jazz parisien, PAM avait rendez-vous ce soir-là avec un « monument » : Benny Golson, arrivé de New York pour un concert avec le trio du pianiste Antonio Faraó. « Ce groupe est l’un des meilleurs avec lesquels j’ai joué. Quand je viens en tournée en Europe, je pars avec ces musiciens. » expliquait celui qui n’a jamais perdu son souffle après 70 ans de carrière ! 

Flashback. Nous sommes en 1958. Pour le magazine Esquire, le photographe Art Kane prend en photo 57 musiciens sur le trottoir de la 126ème rue à Harlem. Ce cliché mythique intitulé  « A great day in Harlem » réunit la crème du jazz de l’époque. Quelques noms parmi cette liste qui donne le tournis: Hank Jones, Jo Jones, Maxine Sullivan, Henry « Red Allen », Gerry Mulligan, Coleman Hawkins, Thelonious Monk… En 1994, un documentaire éponyme de Jean Bach – qui a acquis un film maison montrant la séance photo de l’un des 57 protagonistes, le contrebassiste Milt Hinton – retrace l’histoire de cette photo. Dans ce film, on voit Benny Golson aux côtés d’un autre jazzman présent lors de la séance, le pianiste d’origine cap-verdienne Horace Silver. 

Aujourd’hui, avec Sonny Rollins, Benny est le dernier témoin de cette journée. « Tout ce qui m’en reste c’est cette photo, et un joli souvenir », nous dit-il dans un rire, un brin ému. À l’image, Benny, visage cerclé de lunettes, apparaît en haut des marches, « sapé » en costume cravate, entre le saxophoniste alto Hilton Jefferson et le trompettiste Art Farmer. « Ils sont tous partis aujourd’hui : Mary Lou Williams, Count Basie, Charlie Mingus…. Ceux qui n’étaient pas là c’était parce qu’ils travaillaient à ce moment-là, comme Duke Ellington ou John Coltrane… ». Il y eut aussi ceux qui ratèrent leur chance de passer à la postérité… parce qu’ils arrivèrent en retard. Ce fut le cas du pianiste Mose Allison, du saxophoniste Charlie Rouse et du batteur Ronnie Free. En guise de consolation, ils eurent droit à leur portrait pris sur le vif par Dizzy Gillespie

En 2018, la plateforme de streaming Netflix, qui a le nez creux, a opéré un « remake » de la photo par Kwaku Alston, avec 47 talents noirs du cinéma hollywoodien, dont Spike Lee, Ava Duvernay et Caleb McLaughlin. 

Enfant de Philly

Mais revenons à « Benny ». Né le 25 janvier 1929, il grandit à Philadelphie. Pour le jeune Golson, cette ville de la côte est américaine est un bain musical propice : « Il y a un tel vivier de talents là-bas avec lesquels j’ai débuté: Jimmy Heath, Red Rodney, Red Garland… Stan Getz est du coin.  Bud Powell a aussi une histoire avec cette ville. » (1) Son attachement à sa ville poussera même Benny à enregistrer en 1958, sur le label United Artists, un disque intitulé: « Benny Golson and the Philadelphians » (réédité plus tard par Blue Note). Tous les participants en sont originaires : le trompettiste Lee Morgan, le pianiste Ray Bryant, le contrebassiste Percy Heath, né en Caroline du Nord mais qui a passé son enfance à « Philly », et le bien surnommé batteur « Philly » Jo Jones.  Parmi ces jeunes musiciens locaux, Benny Golson se lie d’amitié avec un certain… John Coltrane. « Je n’aurai jamais pu dire que Coltrane aurait eu cette carrière foudroyante parce que nous étions tous les deux des saxophonistes amateurs. Il venait jouer chez moi tous les jours. Les voisins avaient envie de nous tuer tous les deux ! ».

Plus tard, les deux camarades des jours de vache maigre évolueront sur des trajectoires éloignées, entre Benny le brillant compositeur et arrangeur  et « Trane », le futur génial improvisateur et chantre du « free jazz ». Le son de Benny au sax ténor est langoureux, « smooth ». Pas étonnant que ses maîtres de jeunesse officient dans un registre suave: « J’étais influencé par Coleman Hawkins, Don Byas, Lucky Thompson…Quand tu débutes, tu n’as rien, tu n’as pas de son. Tu imites les autres ! Ensuite, quand tu t’améliores, tu développes ta propre personnalité. Ça m’a pris un certain temps pour me trouver-moi-même. »

Émule de Tadd Dameron

Après des études à la prestigieuse Howard university, qui voit défiler le gratin de l’intelligentsia noire américaine, Benny Golson fait ses premiers pas professionnels à la fin des années 1940, avec l’orchestre r’n’b de Bull Moose Jackson.

Il y fait une rencontre déterminante pour la suite de sa carrière: « J’ai beaucoup appris du pianiste Tadd Dameron sur la composition. J’en était fan, et je jouais tous les soirs avec ce monsieur que j’admirais. Alors, le jeune fou que j’étais harcelait Tadd avec des millions de questions. Il y répondait avec bienveillance. Il m’a vraiment beaucoup aidé à mes débuts. » Plus tard, Benny se souviendra de ses conseils quand il composera des standards comme « Killer Joe » ou « Along came Betty », titre se référant à sa petite amie de l’époque. « Yeah Betty! J’ai failli l’épouser ! » se souvient-il. Le saxophoniste a d’ailleurs toujours été bien entouré : Il a accompagné des divas comme Betty Carter, Sarah Vaughan ou encore Freda Payne… et son répertoire sera interprété – excusez du peu – par Ella Fitzgerald, Peggy Lee, Anita O’Day (« Whisper not »), Carmen Mc Rae (« I Remember Clifford »), Eartha Kitt… 

En 1956, Benny officie dans l’orchestre de Lionel Hampton au célèbre Apollo Theater de Harlem quand il apprend le décès, par accident de voiture, d’un jeune trompettiste surdoué côtoyé dans le « Big ten » de Tadd Dameron trois ans plus tôt. Un certain Clifford Brown, mort à l’âge de 25 ans, auquel il dédie une ode magnifique: « I remember Clifford ».  « Personne ne l’appelait Clifford. On le surnommait tous « Brownie ». Quand il est mort, on était tellement tristes. Je voulais que les gens se souviennent de lui. C’était presque superflu car il est toujours dans les mémoires grâce aux disques fantastiques qu’il nous laissés. » La chanson aussi est restée. « Aujourd’hui, il y a plus de 500 versions enregistrées de « I remember Clifford », mais je suis désolé d’avoir eu à écrire cet éloge funèbre. »

La même année, il joue avec le grand orchestre de Dizzy Gillespie quand il compose le mémorable « Whisper Not »… en vingt minutes. « On était au club Storyville de Boston, tenu par George Wein. Je ne trouvais pas ce morceau très bon. Mais Dizzy m’a entendu, il a aimé et on l’a enregistré. » (Dizzy Gillespie Big Band Birks Works – Verve 1958) « Après ça, tout le monde a repris ce thème en studio. »

Antonio Faraò et Benny Golson – Crédit photo : Roberto Cifarelli
Bon temps rouler

Tout au long de ces années 1950, Benny accompagne des cadors : Earl Bostic, Lionel Hampton, Dizzy Gillespie, Johnny Hodges... Mais en 1958, sa vie change quand il rejoint les Jazz messengers d’Art Blakey : « C’était un batteur fantastique et les années que j’ai passées avec lui sont sans doute, outre mes collaborations avec Lee Morgan ou Art Farmer, la plus belle expérience de ma vie. » De cette période, on se souvient de son «Blues march », avec cette célèbre introduction marquée par le roulement de tambour d’Art Blakey. Tout est parti d’une réflexion de Benny, s’adressant au batteur : « Comme tous les batteurs, tu joues toujours ton solo à la fin, après le piano et les autres instruments. Mais tu es unique. Il faut qu’on puisse t’entendre dès le début ! »

Les deux hommes s’asseyent pour deviser :

  • « Tu devrais jouer une marche ! » s’enthousiasme Benny 
  • Tu es fou!, répond Art avec sa voix caverneuse, je n’ai pas envie de jouer une marche! On les joue seulement à la Nouvelle-Orléans pour accompagner les morts au cimetière !» 
  • Non, ce ne serait pas une marche militaire ordinaire. Les Noirs dans le sud jouent des marches sales « funky », poisseuses, qui sentent fort! 

Sceptique, Art Blakey lance : 

  • « Golson, (il ne l’appelait jamais par son prénom) ça ne marchera jamais ! » 

Benny ne se laisse pas démonter :

  • « laisse-moi essayer ! » 

« Je suis rentré à la maison et j’ai composé ce « Blues march », une marche en mode blues. »

Un soir, au Small’s paradise à Harlem (2), Benny Golson présente sa trouvaille au public : « C’est une marche, quelque chose d’inattendu dans le jazz, dans laquelle vous allez entendre notre leader : » Art a attaqué à la batterie et Benny et Lee Morgan à la trompette ont enchaîné le riff. « Le Small’s paradise n’était pas un club de danse mais les gens remuaient leur tête sur le rythme et claquaient des doigts. Ils se levaient et commençaient à danser. Les verres tombaient des tables. Art, scié, a dit : « Que je sois damné, je n’y aurai jamais cru! » Jusqu’à sa mort en 1990, le batteur jouera avec les différentes formations des Jazz Messengers cette fameuse marche à laquelle il n’avait pas crû. « Dire qu’il ne voulait même pas l’enregistrer. On a failli ne pas le faire ! Incroyable ! ».

Le thème est même devenu un indicatif pour l’émission « Pour ceux qui aiment le jazz » (1955-1971) de Franck Ténot et Daniel Filipacchi diffusée sur la radio française Europe 1.

Un « pimp » appelé « Killer Joe »

Dans les années 1960, Benny Golson compose notamment pour des séries télévisées populaires à Hollywood, bien loin des clubs de la Côte Est : MASH, Mannix, Mission Impossible. « C’est complètement différent de la scène jazz. Hollywood, c’est un autre monde. C’est un processus qui consiste à élaborer des sonorités à partir de ce que tu vois défiler à l’écran. Quelqu’un qui danse, des gens qui s’embrassent, un mariage, un type qui tombe d’un toit…. Ma musique était là pour refléter les sentiments des personnages. »  En 1971, Benny, qui a décidément plus d’une corde à son arc, surfe même sur la vague hippie, en arrangeant un disque pour Cass Elliott, du groupe folk Mamas and the Papas : Cass Elliott (RCA). Les décennies suivantes, Benny Golson n’est jamais resté inactif. On le voit par exemple en 2004 jouer le morceau « Killer Joe » dans le film Le Terminal de Steven Spielberg, où Tom Hanks se précipite pour lui demander un autographe. 

« Killer Joe » s’inspire d’un fameux « pimp », ces proxénètes en argot américain, que l’on aperçoit dans les films de la vague Blaxploitation comme Superfly, avec leurs bagues en or rutilantes et leurs vêtements excentriques. « Je jouais au Birdland à New-York avec Dizzy Gillespie, raconte Benny Golson. Au dehors, je voyais ce type. Je ne comprenais pas pourquoi il avait toujours de l’argent, roulant dans ces belles voitures, avec des filles parées de perles. » Quelqu’un lui dit : « Mais ces filles travaillent pour lui ! » Candide, Benny s’enquiert : « Ce sont des sténodactylos ? » Le type s’esclaffe: « Non, quelque chose d’autre ! »  

Pour le plaisir, voici un extrait des paroles écrites plus tard par Jon Hendricks pour la version chantée, interprétée ici par le groupe vocal Manhattan Transfer :

C’est un mec vraiment mauvais (oubliez que je vous l’ai dit),
De la soie au coin de ses fringues élégantes,
Costume croisé à fines rayures, manteau ajusté.

À 91 ans, Benny Golson n’est pas du genre nostalgique. Il continue d’avancer, le plus longtemps possible, espérons-le. Il aurait dû venir en Europe en mars, mais avec ce maudit virus… À la jeune génération de jazzmen, celle des années 1990-2000 qui a expérimenté d’autres sonorités, electro, hip hop, word, il dit : « Il faut aller de l’avant car la musique est en constante évolution. Louis Armstrong n’est plus mais on ajoute sans cesse de nouveaux éléments à sa musique. Il y a eu « Dizzy », Miles Davis, Freddie Hubbard… puis Wynton Marsalis, Terence Blanchard… D’autres trompettistes arrivent. Le changement est perpétuel, les bâtiments, les voitures, les gens changent. La musique aussi. Je n’ai plus le même visage que quand j’étais un petit garçon. J’ai perdu mes cheveux. » Sous sa calvitie, le sourire de Benny, le gosse de Philly devenu un grand parmi les grands, semble, lui, éternel… (4)


(1) En janvier 1945, après un concert avec le sextet du trompettiste Cootie Williams, Bud Powell est appréhendé et battu par la police ferroviaire de Pennsylvanie, près de la station de Broad street et inculpé d’état d’ivresse et de « rébellion ». Ce traumatisme, sur fond de racisme, qui l’amène à être interné dans un hôpital psychiatrique dix jours après son incarcération, le marquera à vie.

(2) Lieu qui attirait les intellectuels de la Harlem renaissance: Alain Locke, Countee Cullen, William Faulkner, Langston Hughes…

(3) « He’s a real bad cat, ‘forget I told you so Silk on the corners of his fancy threads Double breasted pin stripe coat top press »  

(4) Parmi les membres de cette génération récemment disparus, citons le contrebassiste Jymie Merritt, son camarade (également originaire de Philadelphie), au sein des Jazz messengers d’Art Blakey, décédé le 10 avril.  Le batteur Jimmy Cobb, le dernier du mythique « Kind of blue » de Miles Davis nous a quittés le 24 mai. Il avait travaillé sur deux disques de Benny Golson,  « Pop+Jazz=Swing (Audio fidelity, 1961) et surtout « Turning point » (Mercury, 1962) 


À lire: Whisper Not, the autobiography of Benny Golson, écrit avec Jim Merod, 2016 

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