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The Pan African Music Magazine
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The Cranes, le boys band favori d'Idi Amin Dada

Considéré comme le père de la musique moderne en Ouganda, le groupe The Cranes s’est reformé, après 44 ans d’absence, pour un concert historique au Nyege Nyege Festival. Retour sur un destin musical intimement lié à l’histoire politique du pays, pour le meilleur et pour le pire. 

Jour 3. Les beats tapent fort et les festivaliers ne sont plus que des corps de musique – électronique surtout. Et puis c’est au tour de The Cranes de monter sur la grande scène du Nyege Nyege Festival. Fringants, sax et guitare à la main, Moses Matovu et Tony Senkebejje semblent débarquer d’un autre espace-temps : c’est que les deux septuagénaires tranchent net avec le décor futuriste du plus gros festival d’Ouganda, un pays dont près de 50% de la population a moins de 15 ans. “The Cranes, ce sont nos grand-pères à tous” commente une jeune femme au premier rang. L’émotion est palpable dans le public comme sur scène et pour cause : The Cranes, vedettes nationales ougandaises de 1965 à 1975, remontent sur scène pour la première fois depuis 44 ans. Et tandis que l’orage éclate, le son unique des vétérans, sans pitch ni glitch, administre à tous un bon shot de nostalgie.

Nos grand-pères à tous 

Fondé à Kampala par trois adolescents en 1965, le boys band commence par faire fureur auprès des lycéens en imitant le son des Beatles et des Rolling Stones, malgré la désapprobation des aînés pour qui le rock et ses danses infernales ne sont pas exactement l’expression du progrès. Petit à petit, The Cranes commencent à puiser dans la folk locale puis incorporent des touches funk, soul et cuivrées à leur répertoire qui finira par trouver sa signature lorsque la rumba congolaise du TP OK Jazz déferle sur l’Ouganda. Cinq ans plus tard, le grand public est conquis et le groupe, qui compte onze membres désormais, enregistre des dizaines de singles tandis que les clubs, les hôtels et les radios se l’arrachent. 

Malgré leur success story, The Cranes n’ont curieusement enregistré qu’un seul album, Top Ten Hits. Le disque, paru en 1974, s’apprête aujourd’hui à être réédité. “Les musiciens qui nous accompagnent aujourd’hui sont jeunes c’est vrai, mais ils ont grandi en écoutant nos tubes, c’est le meilleur des professeurs. On était tellement populaire que même l’équipe nationale de football a pris notre nom !” frime Tony Senkebejje en riant. Moses Matovu et lui font partie des quelques rescapés de cet âge d’or qui, selon leurs estimations, aurait pu durer “au moins trente ans de plus” si Jessy Guitta Kasirivu, bassiste et arrangeur du groupe, n’avait pas été assassiné en 1974 sur les ordres du terrible Idi Amin Dada, “président à vie” auto-proclamé des Ougandais jusqu’en 1979.


Triangle amoureux 

On était très heureux quand Idi Amin Dada a pris le pouvoir des mains d’Obote en 1971” rembobinent les deux musiciens. À l’époque, The Cranes chantent même ses louanges dans “Twawona Okufa” : “on a survécu à la mort / notre homme Amin est un héros-soldat / longue vie à Amin”. Difficile d’y croire quand on sait que celui qui aimait se présenter comme “un homme d’action” a fait torturer ou assassiner plusieurs centaines de milliers de personnes – dynamitées en groupe, jetées aux crocodiles, fusillées publiquement ou écrasées par des chars. “A l’époque, on devait jouer sans s’arrêter jusqu’au petit matin dans les clubs. Mais Idi Amin Dada a changé les règles : désormais, fermeture à 1h. Génial ! Et puis il adorait la musique. Il soutenait les groupes, nous achetait des instruments…” explique Moses Matovu. Sauf qu’après bien sûr, tout a changé. 

Dès 1972, Idi Amin Dada interdit les bals étudiants et les mini-jupes, des réformes suivies de divers ajustements éthiques qui ne sont pas sans rappeler les positions de Simon Lokodo, actuel ministre de l’Ethique et de l’Intégrité et furieux détracteur du Nyege Nyege Festival. Entre-temps, Idi Amin Dada a aussi installé le State Research Bureau, une sorte d’escadron de la mort destiné à supprimer toutes formes d’opposition ainsi que l’intelligentsia ougandaise. Mais tout change surtout lorsque The Cranes sont contraints de jouer en privé pour le cruel despote, dans sa villa, sur les rives du Lac Victoria… car en coulisses, se joue une véritable tragédie. 

Notre bassiste Jessy était aussi amoureux de Sarah Kyolaba qu’il était bon musicien” raconte Moses Matovu. Sarah Kyoloba a 19 ans, elle est danseuse au sein du Revolutionary Suicide Jazz Band. Les deux artistes filent le parfait amour, jusqu’à ce qu’Idi Amin Dada jette son dévolu sur la jeune femme qu’il “convaincra” de partager sa vie. Dès lors, s’amorce un triangle amoureux des plus dangereux. “La pression était intenable. Nous étions forcés de jouer pour Amin alors que Jessy était suivi par des agents du SRB en permanence. Quelle perversité ! Nous avions tous très peur. Mais il a tenu tête à Amin, il ne voulait pas abandonner sa Sarah” se souvient Tony Senkebejje qui, terrifié, s’est exilé au Kenya pendant dix-sept ans. A l’été 1974, Jessy Guitta Kasirivu compose alors “Ggwe Nonze”, qui n’est autre qu’une demande en mariage tandis que Sarah tombe enceinte….

Mais le 4 août, le musicien est enlevé, disparaissant définitivement – plusieurs sources affirment qu’Idi Amin Dada aurait conservé sa tête dans son congélateur. Par force ou fatalisme, Sarah Kyolaba deviendra alors la cinquième épouse d’Idi Amin Dada en 1975 – Yasser Arafat sera le témoin du couple, auquel elle donnera plusieurs enfants (dont celui de Jessy) avant de le quitter en 1983, pour s’installer à Londres où elle finit ses jours. “The Cranes ne se sont pas remis de la mort de Jessy. On a quand même enregistré l’album mais c’était plus pareil sans lui. Alors on s’est séparé en 1975. Jusqu’à aujourd’hui, cette histoire continue de nous hanter vous savez” lâche Moses Matovu – qui dans la foulée forma Afrigo Band, le plus ancien et le plus célèbre groupe ougandais à ce jour. Le vent se lève, il sent la pluie.  Tony Senkebejje souffle : “Tu le sens ? Jessy est là, il nous écoute”. Frissons.

Sarah Kyoloba et Idi Amin Dada


People Power

Au printemps 2019, l’histoire de Jessy Guitta Kasirivu a fait l’objet d’un documentaire intitulé “Bwana Jogoo : The Ballad of Jessy Guitta”. Son réalisateur, le hollandais Michiel Van Oosterhout, est aux premières loges de ce concert historique au Nyege Nyege Festival. The Cranes enchaînent les tubes dont l’entêtant “What’s Love”, repris spécialement pour le film. Très ému, il m’explique qu’il est responsable de la reformation du groupe, dont il a petit à petit recollé les morceaux au fil de son enquête. “A la mort de Jessy Guitta Kasirivu, sa famille et ses amis ont été forcés ne plus jamais parler de lui, de faire comme s’il n’avait jamais existé. J’ai fait ce film pour réparer une injustice” affirme-t-il. 

Après plusieurs projections au National Theater et dans certaines universités de Kampala, son documentaire remporte d’ailleurs le Prix du Meilleur Documentaire Ougandais en novembre 2019, preuve selon lui que les Ougandais ont soif de vérité. Michiel Van Oosterhout ajoute : “A travers l’histoire de Jessy, je voulais aussi montrer les dégâts que peut causer la brutalité d’un régime populiste. C’est un avertissement à l’Afrique comme à l’Europe, qui est loin d’être à l’abri des fous.”

Quel regard The Cranes portent-ils sur l’Ouganda d’aujourd’hui ? “Ce n’est pas bon, les gens n’ont aucune liberté d’expression. L’Ouganda est un gouvernement militaire et même si nous avons un Parlement, il ne faut pas se leurrer. En ce qui nous concerne, on a compris la leçon. Je suis trop vieux pour aller en prison” tranche Tony Senkebejje. Alors que le pays prépare ses élections présidentielles, prévues pour 2021, le combat fait rage entre Yoweri Museveni, chef de l’Etat despotique depuis 34 ans, et Bobi Wine, chanteur de reggae, député et principale figure d’opposition dont le béret rouge et le slogan “People Power” incarnent l’espoir d’un renouveau pour la jeunesse ougandaise. “Il peut gagner, il a du poids” estime Moses Matovu.  Avant d’ajouter, d’un air entendu : “Mais ce serait vraiment dommage de perdre encore un excellent musicien”.

The Cranes, Nyege Nyege Festival 2019

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