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Shayfeen : l’appétit vient en mangeant... les toplines

Small X et Shobee, les deux rappeurs de Shayfeen, incarnent le renouveau d’un rap marocain en plein boom, qui désormais s’exporte. Forts de leur succès au pays, ils ont créé leur voie, leur label, et leur propre économie. Portrait.

Crédit photo : Julien Piris pour Backpackerz

Originaires de Safi, importante ville du littoral marocain, Shobee et Small X incarnent le renouveau de la scène marocaine. Small X, plutôt discret en interview, montre dès qu’il monte sur scène le même charisme que son alter ego, le rappeur-producteur Shobee. Ce dernier déborde de détermination et d’ambition, même quand il n’est pas derrière un micro. Audacieux, ils ont développé une trap faite de flows insaisissables et de mélodies aussi poignantes qu’originales, suscitant l’intérêt du public et des maisons de disques européennes, charmées par leurs toplines (lignes mélodiques, NDLR). Après avoir cumulé plusieurs dizaines de millions de vues sur Youtube et clôturé la décennie avec un album (Safar) et une tournée qui ont dépassé les frontières marocaines, les deux compères sont tout sauf fatigués. Comme si tout cela n’avait fait qu’ouvrir leur appétit.

Si tu n’as pas de soutien, compte sur toi-même !

C’est au début des années 2000 que Shobee, après avoir baigné (merci papa) dans le blues, le rock de Supertramp et le reggae d’ UB40, est hypnotisé par le rap. Marqué à vie par les morceaux “In Da Club” de 50 Cent pour son côté dansant, et “Cleanin’ Out My Closet” pour la puissance des paroles d’Eminem, Shobee veut adopter le même lifestyle que celui des rappeurs vus sur MTV.  : « Quand j’avais treize ans, 50 Cent et Eminem ont popularisé tout un mode de vie avec leurs fringues, leurs clips etc. Surtout qu’en 2006, il y avait la nouvelle vague du rap marocain avec pas mal de scènes locales et des petits festivals. A Safi, le groupe Tiraline a participé à une compétition en 2006 et est devenu connu au Maroc. Ça nous a donné de l’espoir. Dans chaque ville il y avait un groupe, c’est comme ça qu’il y a eu une émulation. On se disait « pourquoi pas nous ? On peut faire mieux« . 

De la même manière, après avoir été bercé par les classiques de la musique arabe comme Mohamed Abdel Wahab, Small X est tombé dans le hip hop. Avec sa voix éraillée et pleine d’émotions, c’est en 2009 qu’il s’associe à Shobee pour former Shayfeen. Mais, face au manque cruel de soutien dans leur famille, sans parler de la société qui regarde les rappeurs d’un oeil mauvais, Shobee et Small X décident de quitter Safi pour Marrakech, le temps de réaliser dans un minuscule studio leur première mixtape, “L’Energie”.(2012). Là-bas, le duo dort et enregistre dans la même pièce exigüe, à condition qu’il n’y ait pas de session réservée par d’autres artistes. Quand c’est le cas, ils sortent et errent dans les rues environnantes. “Pour nous, c’était la guerre ! raconte Shobee. Ça a été une période très importante dans notre carrière où on a appris à tout faire seuls. J’ai réalisé la plupart des instrus et des mixages des morceaux. Avec les moyens qu’on avait, ça a été difficile d’arriver à la qualité finale qu’on a atteint. C’est un défi qui nous a apporté le courage nécessaire pour en relever des plus gros par la suite. C’est ce qu’on est en train de faire, en conquérant d’autres marchés.

Fort d’un énorme succès auprès du public marocain, Shobee et Small X espèrent désormais dépasser les frontières du Maroc. Il s’appuient sur le Wa Drari Squad, un label et collectif qui réunit des artistes partageant la même envie, et la même créativité débordante.

La méthode Shayfeen

Comme un prolongement de leur vision, le projet NAAR (“feu” en arabe et acronyme de “narrate and reclaim”) accouche de l’album Safar (“voyage” en arabe) en septembre 2019 en réunissant onze artistes marocains aux côtés de dix-neuf artistes occidentaux. Mais cela ne suffit pas à étancher leur soif de collaborations transnationales comme le remarque Shobee : “On aimerait collaborer avec les scènes norvégiennes, anglaises, danoises, mais on ne peut pas tout faire à la fois. Il y a Anfa Rose aussi, un Marocain de la scène australienne proche de Manu Crooks et Dopamine. Ce sont des gars qui sont arrivés sur une scène qui n’était pas fertile, ils sont le futur. Comme les Di-Meh, Slimka et Makala en Suisse. Ou nous au Maroc…” 

C’est en mélangeant réflexion et instinct dans leur manière de travailler que Shobee et Small X parviennent à séduire le public et l’industrie : “Chacun propose des idées explique Shobee, notre équipe propose des instrus et on topline jusqu’à ce qu’on se connecte sur quelque chose. A partir de là, on continue le son et on le termine. Ou alors on a des idées et on essaye de trouver une instru qui colle, puis au fur et à mesure on sculpte.

Ils ne font pas des sons directement en studio. Ils les préparent un, deux, trois mois à l’avance, ils poussent la réflexion” ajoute Hakeem Erajai, leur manager qui réalise aussi leurs clips et partage leur quotidien depuis 2011. Depuis leur second projet, 07 (2016), les deux compères ont gardé leurs habitudes : “on travaille pas dans les gros studios au Maroc, on s’en fout. Ça cadre trop, l’idée c’est de partir à chaque fois dans une ville différente, comme dans le documentaire [Des Histoires et des Hommes, NDLR]  : on loue une villa où on ramène notre matos et on se met bien avec l’équipe. Pour nous, c’est la vibe qui compte.” 

Fort de cet esprit, le duo a dessiné un chemin bien à lui :  “On écoute tout, poursuit Shobee, mais on s’inspire pas au point de copier. Small, il ne cherche pas à être actuel. Il n’est pas trop autotune, il est plus Dreamville [label de J. Cole, Earthgang, J.I.D, ndlr]. De mon côté, je suis plus dans la science de la musique, dans la recherche de la nouveauté. On essaye de trouver un équilibre entre moi qui chantonne et lui qui rappe bien fort.” Et Small d’ajouter : “On veut toujours faire des trucs originaux, même visuellement, on veut ressembler à personne”. 

Ouvrir les frontières 

Si, avec seulement deux projets et plusieurs singles à son actif, Shayfeen a su générer une telle attente autour de sa musique, c’est effectivement parce que toutes leurs créations sont uniques. Leur aisance en topline ou en beatmaking suscite l’intérêt de pas mal d’artistes qui font appel à leur talent, comme Lacrim sur son dernier album : “A l’avenir, j’aimerais bien produire, confie Shobee. J’arrive à cerner les compétences de chacun et j’ai envie d’exploiter ça. C’est de cette manière que j’ai envie de conquérir les autres marchés, américain et canadien surtout”. D’autant plus que leur capacité à jongler entre darija (arabe dialectal marocain), anglais et français leur permet de s’adresser à un large public. 

Dotés d’une faim impossible à rassasier, les membres de Shayfeen ont le regard tourné vers un horizon si lointain qu’ils sont les seuls à l’observer. Dans leur sillage, ils emportent toute une génération d’artistes lancés à la conquête des grands marchés plus structurés, à l’image d’Issam qui aurait signé chez Universal, dit-on, le plus gros contrat de l’histoire pour un rappeur marocain. Quant au frère de Shobee, Madd, il a signé chez Universal en édition et chez Believe pour distribuer son premier album sur lequel Dosseh (qui a également invité Madd sur Summer Crack 4) et Lacrim seront en featuring. Shobee et Small X, quant à eux, travaillent sur des projets solo qui devraient précéder un album sous l’entité Shayfeen, et une nouvelle tournée prévue pour le mois d’octobre. De quoi calmer leur appétit ? pas sûr…

Lire ensuite : Maroc : trap-moi si tu peux
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