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The Pan African Music Magazine
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Boddhi Satva, l’orfèvre de la « soul ancestrale »

Le Centrafricain Boddhi Satva est de retour sur BBE avec une double compilation qui retrace 18 ans de productions et de collaborations internationales. Il a raconté à PAM son parcours, et comment il est devenu père de la “soul ancestrale”.

Né en Centrafrique, Armani Kombot-Naguemon a paradoxalement baigné très tôt dans l’acid-house et la new beat, grâce à ses frères aînés installés en Belgique qui lui envoyaient des cassettes par courrier postal. C’est donc dans la petite ville de Bria à l’est du pays que l’adolescent joue ces petits trésors en boucle dans sa chambre et s’imprègne de cette scène en train d’exploser loin de chez lui. Enfant d’un grand diamantaire, Armani taillait des pierres jusqu’à ce que la musique prenne le dessus sur le reste : «Mes parents souhaitaient vraiment que je fasse des études, se souvient-il. Je voulais d’abord être basketteur pro mais ça n’est pas passé ! Avant ça, je faisais déjà du son, mais pas de manière assumée. Quand j’ai arrêté le diamant, c’était évident que pour moi, ça serait la musique.» Il quitte l’Afrique à sa majorité et deux ans plus tard, annonce officiellement à son père que sa carrière sera musicale.

La voix de ses maîtres

Installé à Bruxelles, foyer européen essentiel pour le développement de la musique électronique, il enchaîne les rencontres déterminantes, à commencer par celle de la propriétaire du magasin de vinyles Urban Groove qui lui permet de toucher ses premières platines, et deviendra son amie. Comme pour provoquer le destin, elle l’emmène au Milk, club mythique de la capitale belge qui a vu passer la crème de l’underground électronique. Ce soir-là, c’est le pionnier de la house de Detroit Alton Miller qui est en tête d’affiche. « Quand il a fini son set, je tremblais, se rappelle Boddhi, marqué par ce moment. Je me suis présenté, on a sympathisé, et on est plus tard devenu très potes. C’est mon premier mentor, il m’a pris sous son aile ». Les compères habitent ensemble pendant trois ans, et Boddhi bénéficie du savoir inestimable de son colocataire, qui le mettra définitivement sur les rails de la production, au sens professionnel du terme.  

Chemin faisant, l’élève Satva se forme aux meilleures écoles en s’adressant à d’illustres professeurs tels que Lou Gorbea, Alexandre Escolier, ou Louie Vega des Masters at Work qui jouera un rôle moteur pour asseoir le nom de Boddhi Satva dans le game. « J’ai eu de vrais maîtres qui ont fait mon éducation musicale, et qui m’ont permis de mettre en avant mes capacités, de croire beaucoup plus en moi », dit-il avec le ton de l’étudiant sérieux prêt à tout apprendre. Le tournant spirituel viendra d’Osunlade, maître de l’afro-house et prêtre Ifá, système de divination pratiqué par les Yoruba au Nigéria. C’est en s’imbibant de l’aura de cet homme et de son label Yoruba records que Boddhi Satva peaufinera son style qu’il appelle aujourd’hui “ancestral soul”. « La philosophie, la mentalité, et l’état d’esprit de ce monsieur m’ont toujours impressionné, intrigué et inspiré, détaille-t-il, admiratif. L’esprit de ma musique est ancestral, et le but est de toucher tout le monde, peu importe les origines. Le mot soul est à prendre au sens littéral du terme, mais il y a aussi un aspect plus moderne qui donne à cette touche ancestrale son côté universel.»

L’Afrique, pivot de la soul ancestrale

C’est indéniable, l’Afrique est reine dans la musique de Boddhi Satva. « Je n’ai pas de limite au niveau des mélanges, précise-t-il, si ce n’est que la base rythmique et mélodique restera toujours d’influence ou d’inspiration africaine. » Les titres qui composent cette rétrospective sont des symboles parmi d’autres de l’élégance musicale et de la pureté qui habitent le géniteur de cette soul ancestrale. Même si selon lui, « ces 18 ans d’évolution sonore sont bien reflétés dans cette compilation », il est difficile pour nos oreilles d’inscrire ces 32 morceaux sur une frise chronologique, la faute à une constance immuable dans la qualité de ces productions intemporelles.  

Aussi varié qu’abondant, son palmarès de collaborations impressionne, et on ne peut s’empêcher ici d’ouvrir une parenthèse en forme de name-dropping, pour mieux cerner l’ouverture d’esprit du personnage : la star nigériane Davido, le DJ ivoirien Arafat, le martiniquais David Walters, l’artiste gnaoua Maalem Hammam, la star neo-soul américaine Bilal, les franco-camerounaises des Nubians, l’angolais DJ Satelite, le populaire chanteur cap-verdien Nelson Freitas, la chanteuse et actrice sud-africaine KB Mamosadi, ou le rappeur belgo-congolais Badi, avec qui il vient tout juste de sortir un clip… autant d’artistes parmi tant d’autres qui ont bénéficié des services d’Armani, en permanence affamé de nouveaux challenges. Toujours basées sur un échange naturel et sans fioriture, les connexions se font de manière organique et Boddhi Satva prend du plaisir à faire converger ces artistes d’horizons différents dans son propre univers. « J’aime bien travailler avec des artistes qui n’ont aucun rapport avec moi, pour les emmener dans mon monde, dit-il. L’objectif a toujours été de croiser l’underground et le mainstream.»

Que la structure soit hip-hop, soul, afro-house, R&B ou kuduro, le Centrafricain propose des collaborations sur-mesure mais tient à garder le contrôle sur son inspiration, garantissant sa solide réputation internationale. « En général, je demande à comprendre comment la personne fonctionne, pour en savoir plus sur sa personnalité, confirme-t-il. Je ne sais pas composer de la musique de façon robotique, ça dépend vraiment de l’artiste que j’ai en face.» Le producteur avoue regretter de ne pas avoir pu collaborer avec Prince et Fela, et continue à rêver de travailler un jour avec Drake, Quincy Jones, Dr Dre ou Erykah Badu. Pour autant, il n’a pas à rougir de sa richesse discographique et des nombreux artistes qui lui ont fait confiance. Lorsqu’on lui demande quelle est la collaboration qui a changé sa vie, il cite Oumou Sangaré sur le morceau « Ngnari Kolon », malheureusement absent de la compilation pour des raisons indépendantes de sa volonté. « Ngnari Kolon c’est l’oiseau blanc, le symbole de la paix, dit-il. La collaboration avec cette grande dame de la musique malienne a été un pivot.»

Les sages messages du son

Boddhi Satva n’a jamais eu l’opportunité de jouer sa musique dans son pays, même s’il a fait une tentative en 2012, avortée à cause de l’instabilité politique d’un pays qui allait s’enfoncer dans la guerre civile. Comme pour combler cette frustration, sa musique regorge aussi de messages métaphoriques, au-delà de son objectif initial de faire danser. C’est le cas du morceau « Stop Black Magic », dont « la construction est faite comme un mantra contre la négativité, une sorte de talisman contre toute forme d’énergie obscure ». Il s’associe également avec l’artiste centrafricain Amos Kangala pour délivrer un message d’unité contre les atrocités qui frappent leurs compatriotes. « Le morceau « Siriri » parle de la paix en Centrafrique, de la démocratie, et du président fondateur Barthélémy Boganda, raconte-t-il. J’ai beaucoup de morceaux qui parlent de choses politiques sans pour autant que le sujet soit explicitement mis en avant. Je ne me considère pas comme activiste, mais je suis investi d’une véritable conscience sociale. Je rêve de voir mon pays retrouver une forme d’équilibre et de stabilité qui va enfin pouvoir permettre à sa jeunesse d’exploser. » 

Malgré un père ministre et un grand-père ambassadeur dont il défend l’intégrité et le dévouement patriotique, Boddhi Satva sait que le changement n’arrivera pas par la politique. « La plupart des gens ne comprennent pas les politiciens, il y a de la corruption, les systèmes sont en place, il n’y a rien à faire, constate-t-il. L’essor ne se fera pas par la politique, il se fera à travers l’art, la culture et l’éducation. Aucun message ne passera mieux qu’à travers la culture.» En plus de faire danser les foules depuis presque deux décennies, Boddhi Satva endosse son costume transparent d’ambassadeur du changement à travers sa musique et son label Offering Recordings, qui met lui aussi à l’honneur, à travers le monde, des artistes du continent africain et de sa diaspora.

La compilation est disponible depuis le 20 mars 2020, commandez-la ici.

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