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The Pan African Music Magazine
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Badi : « le hip‑hop m’a apporté de l’audace »

Le rappeur bruxellois, qui aime en même temps faire danser et penser, vient de publier « Enjaillement » produit par Boddhi Satva. Pour PAM, il revient sur son parcours : celui d’un touche à tout qui a su construire son indépendance. Interview. 

Le rappeur belgo-congolais Badi vient de sortir « Enjaillement ». Un clip issu de Trouble Fête, son dernier album produit par le DJ centrafricain Boddhi Satva. L’occasion de revenir sur un parcours riche en rencontres et perspectives. Après avoir fait ses armes dans le rap à la fin des années 1990, en featuring avec Youssoupha, Stromae ou encore Sefyu, Badi s’est tourné vers des sonorités afro-électro et pop au milieu des années 2010. Une manière de donner encore plus d’écho à ses textes qui traitent des luttes de toute une génération (identité, intégration, féminisme…). Issu d’une scène bruxelloise à laquelle on fermait les portes il y encore dix ans, il est parvenu à diversifier ses activités (écriture, production, textile…) et vivre de la musique en indépendance. Remuant la « Mauvaise Ambiance » pour cultiver la positivité, Badi s’affranchit des frontières et ouvre la voie à « l’Africain du futur ». PAM l’a rencontré, en marge de son concert aux Transmusicales de Rennes. 

ENJAILLEMENT – Badi & Boddhi Satva

Tu es fan de Michael Jackson, ton père te faisait écouter du reggae… Mais c’est surtout ton oncle, Papa Rondo (musicien du célèbre orchestre OK Jazz), qui t’a connecté avec la musique congolaise. Que retiens-tu des échanges avec lui ? 

Il m’a transmis l’amour de la musique et la curiosité. Le son et le côté show de Wenge Musica, Koffi Olomide, King Kester… m’ont beaucoup influencé. Les artistes congolais ont toujours été complets, un peu à la Michael Jackson. Wenge Musica et King Kester avaient un mélange déjà moderne de rumba et de sonorités électroniques avec les synthés. Après, un des gros albums de cette période, ça restera quand même Emotion, de Papa Wemba. C’était la transition entre le côté pop et la rumba congolaise. Quand on voyait Papa Wemba passer à Taratata (émission musicale à la télé française, ndlr), ça nous rendait ouf !

Comment as-tu eu l’envie de passer d’auditeur à rappeur ? 

Dans les années 1990, mes grandes sœurs m’emmènent à l’élection de Miss Black. A côté des groupes de danse, il y a des rappeurs et je vois des mecs que je connais. Je les regarde, je trouve ça un peu pété (nul, ndlr) et je me dis que s’ils peuvent monter sur scène devant 500/600 personnes, je peux le faire. A partir de là, avec des potes du quartier et de la MJC on a commencé à se donner à fond. On avait 14/15 ans, on voulait être écouté et passer dans l’émission de Laurent Naski, présentateur sur Radio Action, big up à lui. Il recevait beaucoup de rappeurs et DJ qu’on écoutait : Mafia K’1 Fry, DJ Mehdi, Timide & Sans Complexe, Les Sages Poètes de la Rue… On s’est mis à gratter des textes pour passer dans son émission et on y est arrivé.

Tout au long de ta carrière, tu as rencontré énormément d’artistes… Quelle est la rencontre qui t’a le plus marqué ?

Sûrement Philo (ndlr co-fondateur du label Bomaye Muzik avec Youssoupha et membre du collectif Ménage à 3). On l’a rencontré à travers un pote du groupe (Les Présumés Coupables, nda) qui avait des cousins sur Paris. Ils nous a permis de nous connecter avec l’entourage du Ménage à 3 : Monsieur R, les 2Bal… Quand on venait sur Paris on dormait chez Youssoupha, c’était un grand frère. Ils étaient durs comme professeurs, mais on était bien encadrés. On allait encore à l’école mais on se produisait seuls. Ça nous a permis de sortir des disques à 17/18 ans, de feater (faire des featuring, ndlr) avec Philo, Monsieur R, Youssoupha, Sefyu… 

Après une formation de rap classique, au milieu des années 2010, tu as opéré une évolution artistique. Tout en conservant la substance de ton propos et ton engagement, tu as nourri ta musique d’afro, d’électro, de pop… Comment s’est opéré cette sorte de renaissance ?

Le fait d’avoir commencé jeune, j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour assez vite. Je ne me reconnaissais plus dans l’idée de ne rapper que le quartier. J’avais envie de faire quelque chose d’un peu différent. Vers 2010 on a fait un EP aux couleurs pop-rock : Si je meurs. Autant te dire que beaucoup de gens du milieu rap se sont désolidarisés… Et en même temps, ça m’a connecté à l’Afrique : j’ai eu des articles dans Rolling Stones – Afrique du Sud… Il y a tout un monde d’artistes africains et de scènes alternatives, que je ne connaissais pas à ce moment-là, dont je me suis rapproché. C’était le début de ce que les gens appellent « l’afro ». 

Ta carrière me fait penser à ton compatriote Alesh, avec qui tu as fait un featuring  en 2020 sur « Nawé ». Je vois des similitudes dans votre engagement et votre évolution artistique. Du rap classique à l’afro house, vous êtes restés des rappeurs pensants convertis à des rythmes dansants.

On en a beaucoup discuté avec Alesh, on pense que notre génération de rappeurs commence un peu à s’éteindre car le rap est devenu une musique populaire depuis les années 2010. Au départ, il était étonné de ma nouvelle direction. Je lui avais dit que le message était important, la musique tout autant, et qu’il fallait arriver à mixer les 2. Mes artistes de référence resteront toujours Bob Marley, Fela Kuti… Ils ont fait danser les gens tout en les faisant réfléchir. Donc c’est possible.

Tu as su construire ta carrière en développant des artistes, en lançant la marque BANXV. C’est justement cette débrouillardise, fondement de l’article 15, qui t’a permis de construire ton économie de la musique et d’en vivre depuis six ou sept ans ? 

Ouais c’est ça ! Et je vais revenir à Philo. En 2015, quand j’ai sorti « Matonge » chez Bomayé Musik (le label de Youssoupha, ndlr), il m’a dit « créé ton économie ». On ne le dit pas assez aux artistes. C’était pas facile tous les jours, mais je suis arrivé à me développer en indépendant : je peux écrire pour d’autres artistes, des pièces de théâtre, produire, faire des vêtements… Quand on est artiste, on ne nous pousse pas assez à développer nos économies, on a l’impression qu’il faut être signé en maison de disques pour exister. Si j’avais attendu les gens, je pense que je serais pas là à faire cette interview. C’est vrai que l’article 15 est ancré, on a vu nos parents grandir comme ça. Mais maintenant, je quitte l’article 15 pour faire du business. Parce que la débrouille c’est bien pour commencer, mais pour tenir, il faut se structurer et s’entourer de personnes qui peuvent te pousser.

Et c’est grâce à l’article 15 que tu arrives à savoir où aller dans le business, à comprendre les enjeux…

Exactement, on est de l’école hip-hop : « I sell ice in winter, I sell fire in Hell, I’m a hustler baby » (« je vends de la glace en hiver, du feu en enfer, je suis un malin bébé « Jay-Z – « U Don’t Know », nda). C’est des phrases comme ça qui sont des mantras dans ce qu’on fait. Pour rester sur Jay-Z, quand il a été consacré au Rock and Roll Hall of Fame, il a dit quelque chose qui m’a marqué : « on a essayé de présenter notre premier album aux maisons de disques, elles nous ont dit non. » Le hip-hop m’a apporté de l’audace : je fais mon truc comme je le sens puis si t’aimes pas, bah t’écoute pas et puis c’est tout.

Bien  que tu n’aimais pas beaucoup l’école, tu t’es forgé une solide culture et un œil assez aiguisé. Durant l’enfance, ton père t’a transmis sa passion pour la lecture et te faisait faire des dissertations sur des articles du journal belge Le Soir. Est-ce que c’est lui qui t’a transmis l’engagement qu’on retrouve dans  tes textes ?

Totalement ! Mon père c’est un révolutionnaire. Il m’a fait découvrir Lumumba, Mandela, Amilcar Cabral, Nkrumah, Malcolm X et plein d’autres… Je me rends compte que j’ai baigné dans un environnement axé contre-culture. Ça veut pas dire qu’on regardait pas le Club Dorothée (célèbre émission de télé française  pour les enfants, ndlr) . Mais mon père aimait bien les artistes un peu décalés comme Serge Gainsbourg ou Mushapata. C’était un boxeur et un chanteur de reggae parisien qui a fait un morceau qui s’appelle « Châtelet-Les-Halles ». Et un jour dans le métro à Châtelet, je l’ai vu assis avec ses sacs… c’était un clochard… ça m’a touché… C’était ce genre de personnage-là, quelqu’un de très concret, comme quand je te parle de Bob Marley ou Fela. Ça nous empêchait pas d’écouter de la musique populaire, mais mon père nous a toujours dit : si tu fais un truc, fais-le sans concessions. 

Badi – Mauvaise Ambiance | A COLORS SHOW

Et quelles sont les lectures ou auteurs qui t’ont marqué et forgé, pourquoi ?

Le premier livre qui m’a marqué, je devais avoir 12 ans, c’est celui de Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté. A la même période, Spike Lee sortait Malcolm X. Et j’ai beaucoup lu à travers les références des rappeurs aussi : « Iceberg Slim the most shady, Franky Baby » (Notorious BIG – « What’s Beef »). T’écoutes Biggie qui te dit ça, du coup tu vas te renseigner et lire Iceberg Slim. C’est devenu un de mes auteurs préférés. C’est street de ouf, il y a des punchlines et des histoires de dingues ! Ça peut parler de drogue, de métissage, d’homosexualité, de trans… Donc Iceberg Slim ouais, c’est la base. 

Tu te déclares 100% Belge, 100% congolais. Et ce qui est intéressant c’est que tu ne mets pas ces identités en opposition, bien au contraire…

On est dans un moment identitaire, de génération identitaire jusqu’au continent Africain. Quand on était plus jeunes, il y avait le terme Bounty. En voulant affirmer leur africanité, certaines personnes ont tendance à croire qu’on est dans une pensée unique. Mais tu vois, l’Africain n’est pas unique. Il est multiple et varié. Je suis né en Belgique et allé au Congo pour la première fois en 2013. La réalité que j’ai connue est belge. Mais avant toute chose, j’ai reçu l’éducation congolaise de mes parents à travers la musique, la nourriture, ils me parlaient tshiluba, lingala… Donc j’affirme mon individualité à partir de là. Je connais les torts que la Belgique a pu faire à l’Afrique, tout comme je connais les torts que l’Africain a pu faire à l’Africain, tout comme je sais ce que l’Europe ou l’Afrique m’apportent positivement. Donc à partir de ce moment-là, j’ai aucun souci à me définir 100 % belge ou 100 % congolais. 

Virgil Abloh, paix à son âme, est récemment décédé. Tu lui avais fait un morceau hommage en 2020, pour toi, il symbolise l’ »Africain du futur ». Qu’est-ce que ça signifie pour toi ? 

L’ »Africain du futur » est là, devant nous. Souvent, j’ai l’habitude de dire que ce sont mes enfants. Mais l’Africain du futur c’est le fait de ne plus avoir de barrière. Ce que j’aime chez Virgil Abloh, j’ai du mal à parler de lui au passé, c’est qu’il peut être chez Louis Vuitton, Off-White et il peut ouvrir un skatepark au Ghana. Aujourd’hui on est Africain, Européen, Américain… Et c’est ça que j’aimais dans la démarche de Virgil Abloh : connecter tous ces mondes. On parlait d’individualité, mais même dans notre individualité on est multiple : je fais du rap, du théâtre, des vêtements et je suis papa quand je rentre chez moi. Et c’est aussi ça que j’entends par le côté futur. En tant qu’Africains, on nous a mis des chaînes et dans des bateaux. Quand on a plus eu de chaînes, on nous a colonisés. En fait on a toujours essayé de nous enfermer dans une case. L’africain du futur c’est celui qui n’a plus de case, plus de barrière, plus de chaînes. Tout simplement. La plus grande prison est souvent dans le regard des autres. Aussi bien pour les Africains, les Européens, les Asiatiques, les trans, les homosexuels… La difficulté c’est de s’en défaire et d’assumer de se regarder dans le miroir.

D’ailleurs, dans le morceau « Virgil Abloh » tu disais « T’es Africain depuis Wakanda, moi depuis Soundiata Keita ».

Ouais, c’est une petite pique. Quand le film Black Panther est sorti, il y a eu une hype, c’était cool d’être afro. C’était une manière de dire qu’on a des super-héros depuis longtemps, comme Soundiata Keita, Mansa Moussa… On devrait nous l’apprendre à l’école. Wakanda c’est une fiction, mais en vrai on a toute une histoire africaine sur laquelle on pourrait faire de super films. On s’est tapé les films de la Seconde Guerre-Mondiale, ce serait bien aussi qu’on parle du Royaume Kongo pour nos enfants. Ça permet de se revaloriser. C’est une petite pique pour dire aux gens : « apprenez notre histoire, apprenez votre histoire ».

L’EP 4-titres Enjaillement, produit par Boddhi Satva, est disponible sur toutes les plateformes.

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