À Abidjan, l’électro prend le maquis 

À Abidjan, plaque tournante des cultures africaines, les musiques électroniques gagnent du terrain sous l’impulsion de plusieurs collectifs. Portrait de ce microcosme grâce aux voix des organisateurs du Maquis Electroniq et de la Sunday.

Tout ceci n’est pas vieux et pourtant, c’était avant que le coronavirus ne menace l’Afrique.

Dimanche 9 février, 14h, quartier de Cocody. L’odeur du poulet grillé remplit l’air des allées de l’Allocodrome. Le soleil tape et ravive la peinture jaune et rouge des murs, les couleurs du cube Maggi, le condiment de base de la cuisine locale. Les « maquis », restaurants à ciel ouvert que l’on compte par centaines, constituent le lieu de convivialité par essence à Abidjan. Les cuisinières et les serveurs s’activent malgré la chaleur pour contenter les clients. Les notes des pépites musicales distillées par les Sheïtan Brothers s’échappent du petit soundsystem installé par le festival Maquis Electroniq. Derrière le duo de DJ, des artistes s’affairent et peignent une fresque murale. Les enfants se rapprochent pour participer. Peu à peu, les gens du quartier, les « tanties » et les « vieux pères », se prennent au jeu et viennent danser. Quelques heures plus tard, la fête bat son plein et la première édition du festival se termine dans la joie.  
  

 
À quelques encablures de là, une autre fête commence alors que le soleil cède la place à une lune géante et rousse. Tenues soignées et colorées. Visages peints pour certains. La jeunesse branchée d’Abidjan s’est rassemblée dans le parc verdoyant de la fondation d’art contemporain Donwahi. Le parfum sucré des chichas se mêle dans l’air à celui des grillades. Un mobilier en palettes et des tapis ont été installés pour accueillir plusieurs centaines de personnes. Les DJ qui se succèdent sur la scène alternent entre afrobeats, trap et gqom. Cela fait à peine plus d’un an que le collectif Bain de Foule anime et prolonge la fin du week-end avec La Sunday, une soirée qui attire un public toujours plus nombreux.

Depuis le milieu des années 2010, des initiatives ont été lancées dans différents pays d’Afrique pour donner une place aux musiques électroniques « underground ». À Abidjan, ville de fête, plusieurs collectifs proposent une alternative aux discothèques dans lesquelles le zouglou, le coupé-décalé et désormais le rap ivoire règnent en maîtres. L’objectif est d’implanter dans le paysage de nouveaux genres comme l’afro house, de susciter des vocations et de créer une vraie scène. Avec l’enjeu de mêler les publics ivoiriens et expatriés. 


Les débuts d’une nouvelle scène qui cherche à rassembler

« Avant 2014, il y avait des soirées electro mais c’était vraiment sectaire. Il y avait les Libanais qui faisaient venir leurs DJ de Beyrouth. Il y avait les Occidentaux qui faisaient leur truc dans leur coin. Tu n’avais pas vraiment de soirée qui rassemblait tout le monde », se souvient Charles Tanoh. Après dix-sept années passées à New York, cet Ivoiro-brésilien s’est réinstallé à Abidjan en 2011, peu après la fin de la crise politique qui a traumatisé le pays. DJ sous le nom de Black Charles et membre du collectif Bain de Foule, il connaît tout des soirées qui ont agité la ville ces dernières années. « La première qui a rassemblé vraiment tout le monde, c’était la Bassline vers 2014-2015. C’est en y allant qu’on s’est rendu compte qu’il y avait plusieurs DJ electro à Abidjan mais qu’on ne se connaissait pas. Du coup, avec une dizaine de DJ, on a formé une association qui s’appelait Akwabeats, et on a lancé les soirées Uniwax. »
 

La DJ ivoirienne, Asna, au Centre Artisanal de la ville (Cava).


Un vrai réseau se crée, l’effervescence suit.
« Les soirées Ubris, organisées par Charly Osbourne, c’étaient les plus déjantées, raconte Black Charles. Elles avaient lieu à chaque fois dans des endroits atypiques comme dans une casse, dans un château d’eau abandonné ou bien au port au milieu des conteneurs. Un délire total qui a révolutionné la scène abidjanaise. » Les soirées organisées par le Français DJ Regio, malheureusement décédé l’an dernier, ont également marqué les esprits. « C’est le seul qui avait réussi à regrouper tout le monde, poursuit-il, peu importe le milieu d’origine, l’âge ou la profession. C’était un aimant. »

Clément Mitchels, un DJ français qui mixe sous le nom de Mydriase qui organise des soirées depuis plusieurs années : « On savait qu’on attirerait pas les Ivoiriens si on venait qu’avec de la musique. Il faut venir avec un cadre, une atmosphère, des danseurs. On changeait d’endroit à chaque fois parce qu’on savait que c’était le début d’une scène ». Installé depuis plusieurs années à Abidjan, Mydriase a fondé le collectif Kamayakoi avec son compatriote Praktika et la DJ ivoirienne Chabela. « En Afrique de l’Ouest, il y a une petite famille qui s’est créée entre le Mali, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. Elle réunit les premières personnes qui ont essayé de faire quelque chose dans ce mouvement, notamment l’équipe d’Africa Bass Culture, le festival créé par Camille Louvel à Ouagadougou », explique-t-il. Les évènements organisés par Kamayakoi font la part belle à l’afro house et l’afro techno. « Pour nous, le but, c’est pas de faire du son pour les expats mais bien de toucher le public local. » En octobre dernier, le crew installe un soundsystem au milieu des arbres du parc national du Banco, à la sortie d’Abidjan. Malgré la distance et la pluie qui fait rage, 350 téméraires font le déplacement pour faire la fête dans la forêt. « Au fur à mesure des soirées, on arrive à avoir de plus en plus d’Ivoiriens. Toute notre réflexion se construit dans ce but. » 
 

Praktika et Chabela du collectif Kamayakoi en b2b
Le duo de DJ français, les Sheïtan Brothers

Le Maquis Electroniq : entre électro et alloko, réunion de cerveaux 

« Il y a quelques mois, on s’est posés, et on s’est dit qu’il était temps de faire un festival. On voulait poser les bases de quelque chose, même si ce n’était pas l’édition parfaite », se souvient Clément Mitchels. Du 6 au 9 février derniers, c’était chose faite : le collectif Kamayakoi et le label Blanc Manioc se sont associés pour organiser la première édition du festival Maquis Electroniq. « On s’est dit : comment faire un festival electro tout en parlant aux Ivoiriens ? Le lieu social par excellence ici, c’est le maquis. On a choisi d’investir ces lieux pour montrer que ces deux univers peuvent matcher. C’est pas une utopie. D’autant plus que la musique électronique tire beaucoup de son inspiration dans les musiques africaines. »

C’est à Dom Peter, l’un des initiateurs du festival, que l’on doit l’idée d’installer l’événement dans les maquis. Ce musicien lyonnais, membre du groupe High Tone, a fait de nombreux séjours en Afrique de l’Ouest, notamment à Bamako (où il a produit le projet Midnight Ravers). Avec son label Blanc Manioc, créé il y a un peu plus d’un an, il publie les productions d’artistes maliens (Gaspa, Mc Waraba) et de musiciens européens inspirés par les musiques traditionnelles africaines (La Dame, Praktika). « Avec ce festival, j’avais envie de créer un espace de liberté en Afrique pour tous ces artistes qui ont envie d’aller dans la même direction. On sort d’une période de world music qui a été écrite souvent avec avec plein de bienveillance mais aussi avec plein de maladresse. On a envie d’écrire une nouvelle page », affirme-t-il avec conviction. 
 

Le rappeur malien Mc Waraba
Le rappeur malien Mc Waraba


En journée, le programme du festival donne lieu à des rencontres et des ateliers autour des musiques électroniques. Le vendredi, les organisateurs se rendent à l’
Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAAC). « On avait prévu une conférence pour présenter le festival, ainsi que tous les métiers et toutes les compétences qui en découlent », explique Dom Peter. Chabela, présidente du Maquis Electroniq et fondatrice du collectif Kamayakoi, explique aux étudiants son métier de DJ. Pierre Marie Ouillon, à l’affiche du festival en tant que DJ avec les Sheïtan Brothers, parle quant à lui de son métier de programmateur des Nuits Sonores à Lyon. « On veut axer notre projet sur la formation. Organiser des rencontres avec des artistes internationaux qui enregistrent vite fait sur place et repartent avec de de quoi nourrir leur Instagram, ça ne nous intéresse pas. On veut participer à ce que des jeunes se mettent à mixer ou à produire », défend Praktika, programmateur du Maquis Electroniq. Pendant ce moment d’échange, il a détaillé le matériel nécessaire pour créer de la musique. Le samedi, une rencontre est organisée sur le toit du Bushman Café pour mettre en lien les musiciens locaux et des professionnels français du secteur musical. 

En soirée, le festival s’installe dans des lieux emblématiques de la ville d’Abidjan. Au Centre Artisanal de la ville, la DJ ivoirienne Asna régale avec son mélange de coupé-décalé, de kuduro et de gqom. Gaspa et Mc Waraba, venus spécialement du Mali, présentent leur hip-hop électro-mandingue. Les Sheïtan Brothers font danser la foule avec une sélection pointue. Devant eux, deux musiciens ivoiriens, Toussaint et Nemlin, les accompagnent aux percussions. Le festival se veut multidisciplinaire : pendant que les membres de la troupe Les pieds dans la mare chauffent à blanc l’assemblée avec leurs pas de danse, des artistes réalisent une fresque géante. Chabela et Praktika ferment le programme avec un b2b inspiré. Mention spéciale également pour le set de Mel V le lendemain au Bozart. La DJ, fondatrice des soirées La Freak, a mêlé avec brio trap et house. Enfin, le dimanche, le festival s’est terminé en beauté à l’Allocodrome de Cocody. 
 

La Sunday

La Sunday : dimanche aussi, tous les chats sont gris

« Le dimanche à Abidjan, il n’y a pas grand-chose à faire. Ceux qui ont les moyens vont à la plage à Assinie. Sinon, tu es souvent en famille ou tu joues au foot. Il n’y avait rien pour se caler », se rappelle Black Charles. Le dimanche 9 décembre 2018, il organise avec quatre amis ivoiriens la première Sunday sur le petit parking du Dozo, un concept-store monté par Aziz Doumbia. « On a installé des nattes, des palettes, pour se faire un petit calage. Pas du tout en mode boîte de nuit, juste un truc d’après-midi en plein air. » Black Charles et Jeune Lio mixent et animent la fête.

Très vite, le succès de la soirée provoque des plaintes du voisinage et pousse le collectif à s’installer sur le court de tennis du Club House Le Vallon. « Dès la troisième soirée, on a réalisé que l’endroit devenait trop petit. C’était impossible de se garer autour. Il y a des gens qui ont passé toute la soirée dans la queue. » Bain de Foule fait enfin de la Fondation Donwahi son QG. Grâce à une belle communication sur Instagram et au bouche-à-oreille, la Sunday attire toute la jeunesse branchée d’Abidjan. Entre deux DJ sets, la programmation donne parfois la place au live d’un rappeur ivoirien (Suspect 95) ou d’un artiste international (Rema). En juin 2019, six mois après son lancement, la soirée qui clôturait la saison attirait 6000 personnes à l’Espace Laguna. 

« La Sunday est devenue une grosse machine », dit Black Charles avec le sourire. En décembre 2019, son collectif organisait son premier festival à l’Espace Laguna. Entre 11 et 13 000 spectateurs ont répondu présents au rendez-vous. « On a eu la chance d’avoir l’appui de beaucoup de DJ comme Boddi Satva. On a essayé d’être une plateforme de découvertes, d’ouvrir la porte sur la scène électronique et la scène underground. » À l’affiche des deux scènes, une programmation pointue : Tunez, le DJ de Wizkid, DJ Cortega, le fondateur des soirées ElectrAfrique à Dakar, Anaïs B ainsi que des figures de la scène abidjanaise comme Asna, Kamayakoi, et Mel V. Les planètes sont alignées. En un an, la Sunday est passée d’une fête entre amis à un phénomène qui attire les foules, devenant un rendez-vous incontournable de la vie locale. 
 

Les danseurs de la compagnie Les pieds dans la mare


Et après, y’a quoi ?

« Le bilan est positif. On connaît les points sur lesquels on doit travailler pour la deuxième édition », affirme Chabela, confiante à l’issue du premier Maquis Electroniq. Dès le prochain, l’objectif sera d’attirer plus de public ivoirien que d’expatriés occidentaux « Pour ça, il faut qu’on aille plus dans les maquis. Et il faut impliquer plus de bénévoles ivoiriens dans la communication et dans la production », conclut-elle. « Pour l’année prochaine, on s’est dit qu’on allait travailler sur des remix de sons ivoiriens pour plus facilement enjailler les gens », ajoute Dom Peter. Côté programmation, Praktika pense déjà la suite. « Dans le futur, on veut faire jouer des DJs d’Afrique de l’Ouest et il y en a plein. On a formé des filles au Mali, on pourra les inviter. L’idée, c’est pas de ramener une équipe de blancs en vacances. Mais bien de faire un festival hybride qui mêle ce que l’on sait faire avec les compétences locales. »

Après cette première édition très encourageante, malgré de petits moyens et un temps de préparation très court, on attend avec impatience la suite.
Quant à la Sunday, Les organisateurs prévoient de l’exporter (quand la situation sanitaire le permettra) à Dakar, Accra et Paris.

« Notre véritable challenge, c’est de faire la balance entre l’underground et le mainstream », explique Black Charles. Pour ce faire, le collectif Bain de Foule a confié sa première résidence artistique dans les murs de la fondation Donwahi à la DJ Asna.
« 
On veut viser une cible plus mature. La Sunday s’adresse aux jeunes. Avec cette résidence, on essaie d’ouvrir vers des trucs plus pointus. » 


 

Le public du Maquis Electronic, au Centre Artisanal de la ville (Cava)
Asna
Le percussionniste Serge Nemlin au djembé