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The Pan African Music Magazine
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Show‑me : à Zurich, un tremplin aux petits soins

La 2e édition du Show-me réunissait le week-end dernier à Zürich des professionnels de l’industrie musicale et une dizaine d’artistes émergents. Cinq d’entre eux, venus d’Afrique ou des Caraïbes, participaient à ce tremplin où la musique de demain s’écrit par l’humain.

Bonne musique – accompagnement – curation” pour la journaliste « connexionneuse » Elisabeth Stoudmann, “booking — développement — avant-garde” pour l’artiste camerounais Blick Bassy, à rebours des modèles existants tels que le Womex ou le MAMA, il s’agit ici de déconstruire les codes de l’industrie musicale en y injectant “plus d’humain, car le business est très rude” selon Blick Bassy, réputé pour sa folk bassa comme pour sa ténacité entrepreneuriale. Au cœur d’une industrie musicale en constante mutation — disparition du disque, stratégies live, globalisation des échanges et nouvelles pratiques digitales, de nombreux talents émergents ont besoin d’outils et de contacts pour passer un nouveau cap dans le développement de leur carrière. Le Show-me est là pour ça” explique-t-il. Car à l’heure du do -it-yourself, trouver l’équilibre entre énergie créative et autoentreprise se révèle délicat. “Il faut tout faire soi-même, c’est bien souvent épuisant” explique la rappeuse malienne Ami Yerewolo. Showcases, tables rondes, ateliers “distribution digitale” ou “booking DIY”, “slow meetings” avec un panel de professionnels et sessions d’enregistrement… des stratégies de développement créatives, une maxi caisse à outils et une considération sincère pour les artistes qui font du Show-me un cas unique en Europe. D’ailleurs ici, les musiciens sont payés pour leur prestation et c’est très rare dans ce genre d’événements.
Pour participer, deux critères : ne pas être accompagné par un bookeur-agent-tourneur et présenter une formation solo ou duo. “Avec ce format, les artistes doivent se mettre à nu, affirmer leur singularité dans la contrainte” observe Elisabeth Stoudmann au détour d’un concert au Moods, le célèbre jazz club zurichois choisi autant par amitié que pour son système de captation vidéo hi-tech pionnier en la matière. Diffusés en temps réel sur les réseaux sociaux du Moods, les deux soirées de concerts du Show-me ont déjà été vues par plus de 30 000 personnes – y compris par des professionnels de la musique, renforçant le rôle prescripteur du festival. “Pour une diffusion optimale, le digital est l’enjeu crucial de cette nouvelle génération d’artistes” poursuit la journaliste. 

Puisqu’il a lieu en Suisse, îlot indépendant au cœur de l’Europe, le Show-me met à l’honneur des artistes maison, français ou britanniques. Mais à l’image de ses fondateurs, le festival a aussi son regard braqué sur l’Afrique. Mali, Guinée équatoriale, Afrique du Sud… Pour sa 2e édition, le Show-me invitait encore une sélection d’artistes émergents qui, sur le Continent, souffrent souvent du manque de structures, des coûts importants qu’impliquent la mobilité et, parfois, du manque de soutien de la société dans laquelle ils évoluent. Cette année et sans l’annoncer comme tel, ce sont les femmes qui représentaient l’Afrique sur la scène du Show-me. “Malgré des profils musicaux très différents, ces femmes sont toutes hyperconnectées, émancipées et très déterminées” analyse Elisabeth Stoudmann. Neo-soul xhosa, rap mandingue ou bubi blues : en creux, ce casting xxl révèle aussi des artistes qui n’hésitent pas à marquer, voire à revendiquer avec fierté leur identité africaine. “Ici les artistes découvrent des musiques, des mondes et des parcours inspirants. Provoquer des rencontres, c’est la véritable richesse du Show-me” conclut Blick Bassy. Pour lui donner raison, PAM a rencontré cinq de ces talents qui cultivent leur héritage africain. 
 


Ami Yerewolo : revanche rap 

J’ai toujours été rebelle” sourit Ami Yerewolo. “Quand j’ai commencé le rap, tout le monde me l’interdisait : ma famille, la société et les autres rappeurs même. Au Mali, les femmes devraient seulement se soumettre ou être marginalisées si elles refusent. Aujourd’hui j’ai fait deux albums et j’ai rempli le Palais de la Culture de Bamako : alors y’a quoi ?” 

Originaire de Mahina, à 400 km de Bamako, Ami Yerewolo découvre le hip-hop, de Yeli Fuzzo notamment, grâce aux cousins qui viennent passer l’été au village. À la fin de ses études de comptabilité, elle tranche : elle deviendra la première rappeuse malienne et l’annonce à ses parents avec son tout premier titre. Dix ans plus tard, la trentenaire a créé sa structure de communication, Denfari Event, et le festival Le Mali a des Rappeuses, donnant naissance à un tremplin, “une communauté de sœurs qui s’émancipent”, un réseau solidaire et une scène hip-hop véritablement inclusive pour les femmes. “Toute seule, je n’y arrivais pas. Aujourd’hui grâce au rap, je suis totalement autonome et je ne dépends de personne. C’est une victoire mais ça a été très dur. J’ai failli abandonner plusieurs fois.

Ami Yerewolo a persisté et elle a bien fait, la donne a changé. Recrutée par Yeli Fuzzo au sein du 223 Crew, elle reçoit en 2016 le trophée “Femme battante du Mali” décerné par les femmes de la presse malienne et finit 2e du Prix Découvertes RFI en 2017. Depuis, la rappeuse voyage beaucoup en Afrique de l’Ouest, a signé deux albums et plusieurs collaborations avec les Amazones d’Afrique. Elle tend maintenant à s’exporter. Se compromettre ? Jamais. Ngoni, kora, calebasse, yabara et buru ornent les prods de son complice Zack car “ce n’est pas en imitant les Américains que je vais m’imposer. Je suis Malienne et fière de l’être.” 

Flow technique, énergie magnétique, public conquis. Soutenue par la DJ Ya Mellow sur la scène du Show-me – qui effectivement produit des rencontres puisque les deux se sont rencontrées la veille, tenue traditionnelle et baskets à paillettes, Ami Yerewolo rappe en bambara et en français contre les discriminations, les violences faites aux femmes et les conduites douteuses de certains hommes. “Je le dis tout le temps : ce n’est pas le sexe qui compte” conclut-elle, “c’est le talent.” 
 


Nelida Karr : bubi blues

Nelida Karr, émergente ? De son point de vue, oui. Pourtant, à 29 ans, la jeune femme est diplômée de la Berklee School of Music, a déjà signé trois albums, tourné dans le monde entier, dirige l’école d’art et de musique MOSART depuis plus d’un an et s’est récemment vu confier le poste d’Ambassadrice de l’Unicef en Guinée Équatoriale. Mais la chanteuse a de l’ambition et elle ne s’en cache pas. “La musique, c’est vital pour moi, c’est toute ma vie. En tant qu’artiste, j’ai une responsabilité : diffuser un message d’amour, de paix, de tolérance et d’unité. Le monde est cassé donc je veux réparer le plus de personnes possibles et pour cela, je veux toucher le monde entier”.

Dotée du charisme des plus grandes, d’Oumou Sangaré à Angélique Kidjo, Nelida Karr partage aussi leur puissance vocale. Née d’un père producteur et d’une mère chanteuse, elle passe son enfance à l’église à se former dans la culture du chœur puis étend son registre vocal en absorbant tout Whitney Houston ou Ella Fitzgerald. Sans jamais perdre de vue ses racines bubi (l’un des peuples de Guinée équatoriale, NDLR). “Chez les bubi, on n’a pas d’instruments traditionnels, pas de percussions. On utilise notre corps et on chante avec notre âme : voilà pourquoi j’aime le blues” explique-t-elle. Sur la scène du Show-e, guitare Godin en main et accompagnée — toujours à la guitare — par son mari, Nelida Karr met le feu en plusieurs langues et passe avec une facilité déconcertante du jazz aux fusions latines, du gospel au flamenco qu’elle chante en bubi et finit carrément son show en scattant ! 

Du flamenco… en Afrique ? Bien sûr, Concha Buika l’a fait avant elle. “La Guinée Equatoriale est le seul pays hispanophone du continent africain donc j’ai naturellement absorbé cet ADN musical. Aujourd’hui, notre société se tourne évidemment vers la modernité donc il faut être vigilant, sinon nos traditions disparaîtront. Nous avons beaucoup d’artistes très talentueux mais peu de structures pour les accompagner. Voilà pourquoi le Show-me est un événement essentiel !” 
 


Thesis ZA : neo-soul xhosa 

Duo vocal basé à Johannesburg, Ayanda Charlie et Ondela Simakuhle forment Thesis ZA depuis qu’elles se sont rencontrées à l’université de Cape Town. Si elles commencent à se faire une place sur la scène neo-soul sud-africaine, depuis qu’elles sont passées par les studios de Red Bull notamment, les jeunes femmes évoquent la fermeture du célèbre jazz club The Orbit en déplorant le manque de lieux de diffusion. “Pourtant la culture est là, l’underground est vivant ! Alors nous créons nos propres espaces — chez des particuliers par exemple. Nous sommes très heureuses de jouer en Europe grâce au Show-me ! Ceci dit, nous avons la volonté très claire de rester indépendantes” déclarent-elles avec aplomb, profil 100 % entrepreneures modernes. 

Le peuple xhosa, connu pour ses traditions vocales et sa longue lignée d’artistes virtuoses de Miriam Makeba à Thandiswa Mazwai, s’est trouvé deux nouvelles ambassadrices de choix avec Thesis ZA. “Nous ne sommes pas des révolutionnaires. Nous chantons en xhosa car nous aimons viscéralement cette langue, sa matérialité, sa musique, son intégrité. Une joie absolue !” expliquent-elles en faisant claquer leurs plus belles consonnes contre leur palais. Sur la scène du Moods, Thesis ZA dévoile en quatre chansons autant d’histoires qui se racontent à deux voix, parfaitement harmonisées. Vêtus d’amples tuniques blanches, elles chantent la fierté d’être femme malgré le poids d’un environnement normé, s’emparent d’un morceau de cérémonie pour dire aux ancêtres que les luttes — estudiantines ou foncières — durent encore, avant de conclure leur set sur l’air du “Duo des Fleurs” de Lakmé. Siyakuvuyela ! * bravo en xhosa. 
 


DJ Noss : bèlè beats 

Je ne suis pas venu seul ce soir : ma culture et mes ancêtres m’accompagnent” annonce Marcel Jean-Baptiste, alias DJ Noss. Fils d’activistes décoloniaux militant pour la réappropriation des cultures paysannes, le musicien martiniquais grandit dans le monde du bèlè (pratique culturelle martiniquaise qui réunit chant, percussions et danses, NDLR). Au contact des anciens, il découvre une culture totale faite de musiques, de danses, de contes et “de manières de faire société”, sauvée de l’oubli dans les années 70. Nourrir et transmettre cet héritage est ainsi devenu son moteur, et sa démarche à un nom : « l’ancestralité contemporaine ». Dingue de baile funk, de gqom ou de kuduro, chez DJ Noss le bèlè se travaille par le prisme de la musique électronique, une démarche expérimentale qu’il baptise à son tour Future Bèlè Beat et matérialise sur 2700, son premier EP. Juché sur son tambour bèlè, la mine grave, DJ Noss active samples d’océan et fragments de contes en créole, joue du drum pad avec un jeu de ti bwa et souffle dans une conque de lambi pour invoquer les anciens. 

Un mélange des genres qui a des choses à dire. “Nos identités ont été polluées par la colonisation, nos sols ont été empoisonnés au chlordécone par les descendants d’esclavagistes. Aujourd’hui, la Martinique fait face à une terrible catastrophe écologique et sanitaire — heureusement, la population réagit. 2700 est une prophétie autant qu’une utopie : dans 700 ans, nos terres seront décontaminées et nous pourrons renaître. Nous devons décoloniser la terre, l’art, la pensée et redéfinir, voire réenchanter, la narration des mondes créoles, africains et afro-diasporiques” affirme-t-il. 

En Martinique, malgré un marché plutôt cloisonné entre mainstream et expressions traditionnelles, DJ Noss commence à trouver son public parmi une communauté de convaincus surtout. Mais le musicien est confiant : après plusieurs expériences, au Ghana comme au festival Afropunk de Paris, proche de Shabaka Hutchings et de la scène londonienne, il sait qu’il est sur la bonne route. Au sujet du Show-me il ajoute : “C’est une événement intéressant car il a été co-fondé par un artiste donc je me sens compris. Blick Bassy a pu ouvrir une brèche et aujourd’hui, généreusement, humblement, il la garde ouverte pour nous tous”. 
 


Kanii Axtro : résilience hip-hop

Tu auras besoin de la musique pour vivre” : voilà ce que prédit une guérisseuse xhosa à la jeune Banzi Mavuso, alias Kanii Axtro, que la musique choisit très tôt. Originaire d’East London en Afrique du Sud, la trentenaire passe son enfance dans les cérémonies traditionnelles faites de chants, sacrifices et cultes de Qhamata (dieu suprême des xhosa) avant de s’éprendre du hip-hop soul de Lauryn Hill en tête — viendront ensuite Tracy Chapman, Tupac ou Thandiswa Mazwai, qu’elle écoute en boucle à la radio. En résulte une artiste en quête d’élévation, qui abreuve aujourd’hui sa spiritualité à la source du taoïsme. 

Sur la scène du Show-me, Kanii Axtro dévoile avec force Ndizak’Bonisa (“je vais te montrer”), un EP né de la colère “contre la répression policière à l’égard de la jeunesse noire et contre un sentiment d’insécurité persistant en tant que femme queer en Afrique du Sud” explique-t-elle. En parallèle, Kanii Axtro s’active pour créer autant de soirées que de safe spaces pour les siens. Si elle sort pour la première fois du pays pour Show-me, Kanii Axtro affiche une détermination farouche et son futur s’écrit bien sûr… en musique ! À suivre. 

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