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Theon Cross, nouveau souffle du jazz londonien

À Londres, Theon Cross fait partie des musiciens qui écrivent le renouveau du jazz grâce à une approche libre, métissée et expérimentale. Parmi eux, il est néanmoins le seul à avoir choisi le tuba, auquel il donne des lettres de noblesse mélodiques. Du Tomorrow Warrior’s à Sainte-Lucie, Theon Cross revient sur son itinéraire. 

Theon Cross a huit ans lorsqu’il souffle pour la première fois dans un cuivre : le cor d’abord, le seul instrument dont il parvient à tirer un son. En grandissant, il s’attaque à de plus grands instruments comme le baryton, avant de choisir définitivement le tuba. Il a douze ans lorsqu’il réalise qu’il a trouvé sa voie. Loin du glamour de la trompette et du saxophone, plus populaires, le tuba n’attire pas beaucoup l’attention. Alors que peu de tubistes se sont fait un nom en tant que leaders, lui décide relever le challenge ! Rapidement, un de ses professeurs lui conseille de ne pas se fixer de limites. « Il m’a dit que le manque de tubistes avec une approche mélodique était un avantage, pas une faiblesse » se souvient Theon Cross. Une affirmation que les disques des musiciens tels que Howard Johnsons et Bob Stewart lui ont confirmé. « Ça m’a amené à élargir les possibilités soniques de l’instrument. Le tuba est un instrument de section rythmique dans son essence, mais il n’en demeure pas moins un cuivre, comme un trombone ou un saxophone. Plus tard, j’allais aux jam-sessions pour jouer les parties de basse, mais je transcrivais aussi des solos comme ceux de Sonny Rollins. » C’est son grand frère Nathaniel, saxophoniste avec lequel il travaille souvent aujourd’hui, qui l’introduit alors au monde du jazz. Il le traîne de session en session, lui fait écouter les classiques, de Charlie Parker à Miles Davis… Theon Cross découvre la rigueur de la technique, l’immensité de l’histoire du jazz et la liberté de l’improvisation. 

Les contours du jazz

Adolescent, son tuba porté sur le dos devient alors un poids, presque un complexe. « Dans le bus, ça heurtait les gens lorsque je me tournais. Ça en excédait plus d’un. Je devais souvent laisser mes amis me devancer parce que je ne rentrais pas. Ce n’est pas amusant de le transporter quand on a cet âge. Ce n’est pas un instrument qui te rends cool. » raconte-il depuis Londres. Mais il s’accroche, en s’entourant notamment de jeunes musiciens aux envies similaires. Il fait ses plus belles rencontres — Sheila Maurice Grey (Kokoroko) et Moses Boyd en tête — via Tomorrow’s Warriors, un programme offrant aux jeunes des possibilités gratuites d’éducation musicale. « Sans ces lieux et ces collectifs, les minorités n’auraient pas les mêmes possibilités. Mon parcours a été défini par le fait de me voir représenté dans le monde du jazz. Ça m’a donné l’impression que j’avais ma place dans le monde du jazz, que ça m’était accessible et que tout était possible. » 

La nouvelle génération dont fait partie Theon Cross parvient à trouver une liberté, un son personnel et métissé qui s’éloigne des règles d’un jazz pour certains trop normé. « Nous n’avons jamais entendu le tuba sonner ainsi » : voilà ce que Theon Cross entend régulièrement. De la même manière, toute une scène redessine les contours du jazz. Celle de l’Est et du Sud Londonien portée par des jeunes comme lui, qui font de leurs origines une richesse. Dans sa musique, on entend des fragments de grime, de dub, un peu d’afrobeat mais aussi une puissante énergie punk : des morceaux transpirent la diversité et l’intensité de la jungle londonienne… Mais pas que. 

Theon Cross – Candace of Meroe (Fyah)
LND is burning 

Des soirées organisées par sa grand-mère à Sainte-Lucie où les enceintes crachaient de la country, en passant par les matins assis sur le canapé avec son père et son frère alors que le best of de Bob Marley tournait en boucle, Theon Cross est au cœur d’un brassage culturel précieux. « Nous sommes enfants de migrants. Nous avons le son de Londres où nous avons grandi et la musique de nos parents en nous. Pour moi, c’est le reggae, la country, le zouk, le soca, le calypso. Sans compter la musique de ma génération : le hip-hop, le dancehall, la grime… Mon son, c’est la fusion de tout ça » précise-t-il. Un avantage qui s’accompagne d’une mission importante. « Être européens, en faisant partie de la diaspora africaine, c’est une perspective unique grâce à laquelle on brille dans le jazz, dans le hip-hop. C’est à ma génération de se débrouiller pour faire ce cheminement et allier une couleur de peau — qui ne correspond pas à l’identité britannique — à notre vécu dans ce pays. »

L’exemple le plus marquant reste son morceau « The Offering » composé de sons enregistrés lors d’un voyage à Sainte Lucie. On y entend des voix orner l’ampleur du tuba. « J’ai enregistré des tas de sons : au marché, dans les rues et lors de conversations avec mes grands-parents. Je voulais ramener des morceaux qui reflètent mon expérience à Sainte-Lucie. Intégrer ça dans ma musique était une façon de me réapproprier et de montrer une partie de mon identité. » 

Fan de Fela Kuti, il n’hésite pas à investir certains morceaux d’une dimension politique. Nul besoin de paroles pour comprendre que « LDN’s Burning » a des choses à dire. « Le titre s’intitule LDN, et non pas London en toutes lettres, en référence à une expression de Dizzee Rascal qui vient de l’Est de Londres. C’est Londres du point de vue de gens comme lui et moi, de gens de notre milieu. Quand je dis que Londres brûle, je parle des gens de ma communauté qui se retrouvent poussés hors de la ville. Je ne reconnais plus le Londres dans lequel j’ai grandi. » 

Étrange période

Sa musique se veut aussi spirituelle, comme celle d’une autre de ses idoles, Sun Ra. Brut, vulnérable, honnête et ingénu, le son de Theon Cross a beaucoup de relief. « Les messages qu’elle contient concernent mon apprentissage, mon voyage, mes expériences… J’incorpore dans mes chansons les leçons de vie que j’ai apprises de ma famille. Par exemple, comment faire face à mon manque de confiance en moi et à la difficulté de laisser s’en aller la haine et la colère. » Une énergie, une force et une modernité qui plaît et résonne en la jeunesse. « On voit arriver plein de jeunes dans nos concerts justement parce qu’ils reconnaissent dans notre musique les références aux musiques qu’ils apprécient. » On pourrait penser à un concert de punk tant ils y dansent, suent et s’abandonnent totalement. Qui l’eût cru ? En anglais on dit que « le reste c’est de l’histoire »…

À 27 ans, Theon Cross a joué aux quatre coins du monde avec Kano, Jon Batiste ou encore Pharoahe Monch. Gilles Peterson l’a intégré à sa compilation We Out Here. Il a été nommé aux Jazz FM Awards. Son EP Aspirations (2015) et son premier album Fyah (2019) lui valent l’unanimité de la presse. Ce pilier du collectif Steam Down, membre du groupe Sons Of Kemet de Shabaka Hutchings toujours prêt à expérimenter — récemment avec Lafawndah — ne compte pas s’arrêter là. Alors qu’un nouvel album de Sons Of Kemet est en production, il prépare un nouveau coup en solo. Cette fois, il ne réitérera pas le trio qui caractérisait son précédent LP, avec Moses Boyd à la batterie et Nubya Garcia au saxophone. « L’équipe de rêve : c’était bien de documenter ça avant que chacun ne déploie ses ailes. La façon dont ils jouaient m’a donné l’impression que je n’avais pas besoin de guitare ou de piano. Aujourd’hui ça a changé. » reconnaît Theon Cross. 

En ce qui concerne ses futures compositions, il est assez clair que la crise du coronavirus a laissé des traces. « Je pense que l’isolement sera l’un des thèmes principaux. Cette étrange période nous a tous fait plonger au plus profond de nous-mêmes et nous a fait nous sentir très impuissants, peu sûrs de nous. Je veux faire de mon prochain projet un sujet de méditation et d’apprentissage de soi, de liberté mais aussi de ses limites. Il s’agira moins de ce qui m’entoure que de mes sentiments. Mon père est mort il y a deux mois, il a toujours été fier de moi et de ma musique. Tout ce que je vais faire dans l’avenir, ce sera pour l’honorer, lui et mes ancêtres. »

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