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Longue vie au roi : le dub de King Tubby en 5 morceaux
© Dennis Morris

Longue vie au roi : le dub de King Tubby en 5 morceaux

Plus de 30 ans après l’assassinat de « Tub », l’héritage du créateur du dub est toujours présent dans le monde de la musique. Pour lui rendre hommage, PAM a sélectionné 5 titres qui témoignent des talents et du sens de l’innovation du King.

Se pencher sur King Tubby, né Osbourn Roddick en 1941 à Kingston, en Jamaïque, c’est comme analyser les entrailles d’un amplificateur et essayer de comprendre sa relation avec le son. Si vous n’êtes pas un expert, c’est un mystère électronique dense mais, même pour l’œil non averti, il y a une beauté dans ce fouillis de fils, de câbles et de prises de haut-parleurs. 

Il en va de même pour la musique et l’héritage de King Tubby. Même si vous ne savez pas comment, vous pouvez être certain que ce que vous écoutez fonctionne. 

Les analyses du rôle de King Tubby dans l’âge d’or de la musique reggae sont nombreuses, mais comme l’a dit un jour Chris Blackwell, fondateur d’Island Records, « il n’y a pas de faits en Jamaïque » (Rolling Stone). Dépassons donc les faits et entrons dans la magie du « dub de Tub », en jetant un œil à cinq des morceaux de Tubby et laisser le King parler pour lui-même.

Production

King Tubby a peut-être été l’un des premiers à explorer les profondeurs des techniques de son, à tel point que la salle de mixage est devenue une partie intégrante de sa musique. La culture de la « version », qui consiste à mettre des instrumentaux sur les faces B des disques, une tendance que Tubby a créée aux côtés de Ruddy Redwood après avoir coupé les voix d’une session de studio de Duke Reid, a permis au producteur de manipuler des parties de la musique qui auraient autrement servi de base pour les voix. 

La légende veut que Tubby et Redwood aient emmené la version instrumentale de la session d’enregistrement de « Too Proud to Beg » de Slim Smith dans un hall de danse, et que la foule ait été tellement déchaînée que le DJ ait dû la passer quinze fois de suite. (FactMag)

Avec la montée en puissance des versions instrumentales, la batterie et la basse devint le pilier de l’atmosphère sonore et King Tubby, surtout après l’acquisition de sa table de mixage Dynamics 4 pistes, fut capable d’isoler chacun de ces éléments et d’appliquer ses fameux échos, réverbérations et filtres passe-haut.

Le palais du King a également été un atout remarquable. En installant un studio d’enregistrement complet à l’arrière de sa résidence de Kingston et en transformant la salle de bains en cabine vocale, le roi a eu le temps d’expérimenter et d’affiner son son : un luxe que les autres producteurs et musiciens de reggae ne pouvaient se permettre en raison du coût élevé du temps de studio. Tubby est devenu la référence en matière de « versions » et, grâce à ses marques de fabrique : déchirement tonal et filtres passe-haut intenses, il a pu s’approprier chaque chanson, jouant de l’enregistrement avec son studio comme le ferait un musicien. 
Sur l’intro de Blackboard Jungle Dub, Tubby fait immédiatement savoir à l’auditeur qu’il est installé à la table de mixage, en utilisant les filtres massifs et les échos liquides si bien ancrés dans sa musique. The Upsetters, le groupe de reggae mythique ayant également travaillé avec Lee « Scratch » Perry (collaborateur et rival de Tubby), a ici reçu une dose spéciale d’atmosphères pour cet album, et ce titre en particulier.

Expérimentation

On disait de Tubby qu’il connaissait le son jusqu’à l’électron. Ayant débuté comme ingénieur radio dans la culture jamaïcaine des systèmes de sonorisation, il réparait des amplificateurs et des transformateurs à l’arrière de sa cabane dans un quartier chaud de Kingston. Très vite, il commença à construire ses propres amplificateurs et enceintes, baptisés Tubby’s Hometown Hi-Fi, pour diffuser ses morceaux préférés de ska et de rhythm and blues devant les foules le week-end. Il a également fait un bref passage dans une radio pirate après avoir investi sa propre fréquence, mais l’a faite fermer en raison de rumeurs selon lesquelles la police était à l’affût du DJ de fin de soirée, comme l’explique David Rodigan dans une interview à la BBC. 

Tubby comprenait si bien le son qu’il pouvait imaginer les conséquences que ses effets pouvaient avoir. Il était à sa manière un scientifique, expérimentant par essais et erreurs pour trouver le dub le plus profond de l’île.

Avec le soutien d’une multitude de maîtres du reggae, le King a pu repousser les limites du genre, emmenant le dub dans des dimensions psychédéliques. Sur ses morceaux, on peut sentir la paix des courants océaniques réguliers comme la rage d’une tempête électro-tropicale. Parfois, la guitare se répercute à l’infini, et d’autres fois, la batterie est aussi imperturbable que de l’herbe fraîche.

Sur le morceau « A Ruffer Dub », avec le chanteur Johnny Clarke et les Aggrovators ( nom donné à la formation avec laquelle Bunny Lee travaillait), nous sommes confrontés à un maelström d’écho et de filtres.  La voix de Clarke s’effrite presque dans son propre écho, et Tubby, utilisant un simple riff de guitare et un claquement de caisse claire, crée tout un paysage sonore qui oscille et se syncope avec la musique. Plus tard, des sirènes ajoutent une couleur menaçante au morceau, soulignant l’attrait du dub pour une ambiance plus sauvage. Et bien sûr, le son tonal caractéristique de Tubby apparaît plusieurs fois, une autre innovation subtile mais transformatrice de la post-production.

Collaboration

Tubby était tout autantintéressé par les artistes que par les différentes techniques de production. La liste des collaborateurs de Tubby est un who’s who du reggae de l’âge d’or : Augustus Pablo, The Upsetters, The Aggrovators, Cornell Cambell, Carleton Patterson, Harry Mundie, Yabby You, Scientist, The Wailers, U-Roy… la liste est longue. 

Bien que les rivalités aient fleuri sur l’île avec tant de personnalités et d’innovateurs se battant pour la couronne, King Tubby est resté aimé par la grande majorité de ses pairs. En tant que producteur, il pouvait travailler librement avec de nombreux groupes et, grâce à son influence indéniable sur le mixage, il pouvait répandre son son comme des racines dans le sol de la musique dub. 

Qu’il s’agisse de collaborations avec des groupes de jazz comme God Sons sur « Up da Merry », de jeunes talents comme Yabby You (un surnom donné par Tubby lui-même) sur des classiques comme « Chant Down Babylon Kingdom » ou de princes du reggae comme Augustus Pablo sur de nombreux albums dont « Rockers at King Tubby’s », il était prêt à faire profiter de sa magie tous ceux qui franchissaient sa porte.

Tubby a également accueilli à bras ouverts des étrangers notables venus en Jamaïque pour en apprendre davantage sur la culture du sound system et la musique reggae. Des journalistes comme David Rodigan, qui ont longuement parlé de King Tubby et ont fait beaucoup pour faire connaître sa musique au Royaume-Uni, étaient les bienvenus dans son studio de Kingston. 

Dans « Desire », collaboration de King Tubby avec Augustus Pablo, Tubby montre un côté plus réservé de son dub, laissant l’instrumentation et la voix d’Augustus au premier plan mais donnant aux rythmes et aux voix une saveur supplémentaire grâce à ses mixages précis. On peut imaginer Tubby derrière les manettes, prêt à faire passer le morceau dans une autre dimension à tout moment, mais restant en retrait pour laisser la vedette à Augustus. Comme un magicien ensorcelant son ami, ou un roi bienveillant qui sait user de son grand pouvoir avec bienveillance, cette collaboration est un exemple parlant de ce que les nuances des mixes dub peuvent offrir à tous les musiciens.

Sound-systems et culture MC

Les innovations et les expérimentations de King Tubby ont modifié la relation de l’auditeur au son. Cela commença avec la création par Tubby des amplificateurs de la plus haute qualité, et l’amour qu’il témoignait pour la batterie et les basses.

Tubby pouvait pénétrer à l’intérieur des amplificateurs et les adapter aux particularités de la musique dub et du son reggae. Il apportait ensuite ses amplis à des événements live et à des salles de danse, éblouissant facilement le public par la clarté et la qualité contagieuses de son dub. Et si certains ont essayé d’imiter le succès de Tubby, peu ont pu réellement rivaliser.

Dennis Alcapone, DJ, producteur et collaborateur de King Tubby, a déclaré à Fact : « Le son de King Tubby est sans aucun doute le meilleur qui ait jamais été produit en Jamaïque. On n’écoutait pas les autres sons, car ils ne faisaient que sortir des voix normales avec des basses normales. Duke Reid et Coxsone, leur basse était lourde, mais la basse de Tubby était d’une densité inouïe. » 

Grâce au Hometown Hi-Fi et à la montée en puissance des versions mentionnées plus haut, les événements live et leur relation avec le public ont également commencé à se transformer. Les instruments tournaient en boucle pendant des heures tandis que Tubby relayait les effets sur place et que les MC’s comme U-Roy remplissaient les blancs entre les morceaux pour exciter la foule, comme un véritable pionnier de la culture MC.

Sur « King Tubbys Skank », on peut entendre U-Roy improviser sur tout le morceau et jeter les bases de ce qui allait devenir le hip-hop. On peut presque imaginer le MC balançant le cordon du microphone, faisant les cent pas sur scène, scattant et improvisant derrière un nuage de fumée de sensimilla. U-Roy est là pour crier, secouer le public, chanter et bavarder, tandis que les basses et le rythme sans fin du King jouent dans la nuit.

Héritage

Difficile d’estimer l’impact de Tubby sur la musique contemporaine. Dance, DnB, dubstep, hip-hop et ambient trouvent tous leurs précurseurs dans son travail. La culture des sound-systems s’est rapidement exportée au Royaume-Uni et à New York, et avec elle le DJ, les ingénieurs du son et les MC.

Si vous écoutez attentivement, vous pouvez entendre les ricochets du dub de Tubby partout. Dans les breakdowns de morceaux de rap emblématiques comme « Aquemini » d’Outkast, dans les longs échos de « Possible Musics » de Brian Eno, ou dans les sonorités sales du dubstep de Plastician, Tubby, tel un fantôme, est aux commandes de la production. 

Parmi les porteurs de flambeau plus directs de King Tubby, on peut citer Scientist et Prince Jammy, deux apprentis dub ayant travaillé sous sa direction. Ces artistes ont beaucoup fait pour pousser ses techniques toujours plus loin et développer un public mainstream autour du feeling dub.

Dans le morceau « Straight to Jammy Chest », Scientist nous donne un avant-goût de l’avenir du dub, tout en restant fidèle à ses racines. Il commence à expérimenter avec des synthétiseurs le traditionnel concept de « drop » et « false drop », et amène des effets raffinés qui changent sur chaque instrument à chaque progression, selon les besoins du son. Grâce à son travail avec King Tubby, Scientist a pu explorer plus profondément ces domaines précis, que le King lui avait rendus accessibles.

Aujourd’hui encore, les amis et collaborateurs de King Tubby continuent de découvrir des nouveaux morceaux de son œuvre dans les coffres de l’histoire du dub. Patate Records a récemment sorti King Tubby Meets Blackbeard’s Ring Craft Posse : Lost Dub From The Vault, un album inédit du King.  « Produits pendant l’âge d’or du reggae, ces enregistrements prenaient la poussière jusqu’à ce que son fils décide de rechercher les nombreuses bandes sonores inexploitées. Le résultat, d’après Patat Records : un pur concentré du meilleur de ce que la Jamaïque a produit durant la seconde moitié des années 70. » À écouter !

Retrouvez notre playlist King Tub sur Spotify.

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