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Meliza, ou la résurrection d’une pépite zouk

Les labels Secousse et Hot Mule rééditent une pépite des débuts de la vogue zouk, où s’illustraient alors bien peu de femmes. La chanteuse Meliza et son producteur Alex Dorothée ont été retrouvés. PAM les a contactés.

Après des années de recherche, les labels Secousse et Hot Mule ont retrouvé la trace des auteurs du disque Meliza. Composé, écrit et arrangé pour une chanteuse amatrice originaire de Guadeloupe en 1984 à Paris, cet album aujourd’hui réédité raconte aussi une époque, celle où les premières femmes se lançaient dans un genre jusque-là réservé aux hommes. À l’exemple de Jocelyne Béroard, qui débuta son histoire avec le mythique groupe Kassav en 1980. Rencontre avec l’une des premières chanteuses de zouk des Antilles et son producteur, le très estimé Alex Dorothée.

Cette histoire ressurgit mystérieusement en 2013 lorsqu’un youtubeur nommé Doudou 973 met en ligne une chanson intitulée « Paradis En Moin », suscitant un nouvel intérêt pour l’album Meliza de la part de nombreux DJs européens. Quelques copies du vinyle original commencent à circuler jusqu’en 2015, année où l’équipe de Digital Zandoli choisit « Anragé », un autre extrait de l’album, pour figurer sur une série de compilations acclamées. Pourtant, personne ne sait qui se cache derrière ce disque étrangement inclassable : est-ce du zouk, de la biguine, de la kadans, du calypso ou un nouveau zouk électro aux paroles engagées ? Il faut dire que l’omniprésence des synthétiseurs et des boîtes à rythmes dans des années quatre-vingt rappelle la richesse et la modernité des productions de l’époque. Ce qui explique pourquoi trente-six ans plus tard, des disques comme celui de Meliza ont le vent en poupe et s’arrachent à prix d’or par les diggers. 

Meliza – Tou Patou Sé Zouk

Il a fallu attendre la réédition en 2018 d’un autre disque d’Alex Dorothée (Au Krisma Discothèque), sur le label allemand Harmonie Exotic pour que ces ritournelles créoles soient identifiées : les mêmes vibrations, les mêmes rythmiques accrocheuses… Le label Secousse a immédiatement reconnu la patte du producteur. Seul problème, Alex n’avait pas été en contact avec Meliza depuis plus de deux décennies. Des dizaines d’appels téléphoniques à de vieux amis et quelques mois plus tard, le label obtient le numéro d’une certaine Jeannine Sifflet, plus connu sous le nom de Janis, en référence à Janis Joplin, qui comme elle, ne s’arrête jamais de chanter. Après une enfance et une adolescence entre Paris et la Guadeloupe, elle rencontre Alex Dorothée à l’âge de 18 ans. Charmé par sa voix, il lui propose de venir faire des enregistrements dans un studio loué rue de Clignancourt dans le 18e arrondissement parisien, puis de se lancer sur l’enregistrement d’un album solo, avec quelques amis pour le line up. Tous les deux sont rentrés en Guadeloupe l’année de sortie du disque et les années ont passé… Aujourd’hui, les deux ne sont plus en contact mais gardent un merveilleux souvenir de cette époque. C’est avec beaucoup de modestie qu’ils nous parlent du succès de cet album avant-gardiste. Sans le savoir, Meliza a apporté une version féminine au zouk et a ouvert la voie à de nombreuses femmes. Loin des clichés, elle définit cette musique et cette danse comme un art de vivre, une médecine douce qu’il fait bon de se remémorer le temps d’un disque. Interview croisée.

Comment s’est passée la rencontre avec Meliza ? 

Alex Dorothée : J’ai rencontré Meliza par le biais de ma belle sœur. On a parlé de chant et de musique et elle m’a dit qu’elle avait déjà chanté dans des chorales.  Donc je lui ai dit que si ça l’intéressait on pouvait commencer à faire des essais en studio. J’ai trouvé qu’elle chantait bien et puis on a continué à travailler ensemble. 

C’est comme ça que vous avez eu envie de composer un album solo pour elle, alors qu’à l’époque elle n’était encore qu’une chanteuse amatrice ? 

Alex Dorothée : J’avais déjà fait ce type d’album avant, mais jamais pour une femme.

Comment êtes-vous arrivée à ce style musical à la frontière entre un zouk précoce, la biguine, le kadans et le calypso ? 

Meliza : Grâce à Alex Dorothée, c’est lui le compositeur. Moi j’ai juste interprété, parce qu’à l’époque les morceaux me plaisaient.  

Vous utilisiez déjà un synthétiseur et une boîte à rythme, qui rendent la musique de Meliza encore très actuelle, comment expliquez-vous ce choix novateur ? 

Alex Dorothée : Parce qu’à l’époque c’était la grosse vague des synthés, des boîtes à rythmes, ça venait d’arriver, tout le monde était dedans. Maintenant ça a changé, les gens reviennent au live. 

On retrouve ces mêmes vibrations dans votre disque sorti aussi dans les années 80, Au Krisma Discothèque, avec votre troupe Gavodiè, et ce fameux titre « Afro Zouk », est-ce là aussi, un effet de mode lié à l’avènement des synthés et des boîtes à rythme dans les années 80 ou un choix personnel ? 

Alex Dorothée : C’était surtout le chant de l’époque. Maintenant je ne suis plus tout à fait comme ça parce que je suis évangélique, mais je fais toujours de la musique, simplement ce n’est plus la même. Désormais je fais surtout de la salsa mais en parlant de Dieu dans les paroles. 

Pensez-vous avoir contribué au développement du zouk, en plein essor à cette époque en Martinique et en Guadeloupe plus particulièrement ? 

Meliza : Je sais qu’il y a des personnes qui ont l’album, il n’y en a pas beaucoup, mais en réalité je ne sais pas vraiment puisque j’étais dans l’hexagone à ce moment-là. Je pense que oui, mais de façon très modeste (rire) puisque jusqu’à présent il y a des gens qui l’écoutent, donc ça a pu y contribuer à sa manière. C’était les prémices, après il y a eu une évolution. 

De quoi parle « Tou Patou Sé Zouk » ? 

Meliza : Vous savez je n’ai pas tous les morceaux en tête (rire) parce que je ne les avais pas réécoutés depuis longtemps ! « Tou Patou Sé Zouk » ça veut dire que partout c’est du zouk, dans notre vie c’est le zouk, on vit zouk, on mange zouk, c’est une façon de vivre qui est douce, on est quand même lucide, mais c’est quelque chose qu’il faut d’abord ressentir, c’est pas facile à expliquer. 

Est-ce que ça vous donne envie de repartir sur des disques ?  

Alex Dorothée : Oui sur de la musique salsa, je viens d’enregistrer un album justement. 

Meliza : Alors là maintenant je n’écoute plus du tout le même genre de musique donc ça serait vraiment étrange (rire). Je suis assez hétéroclite, je peux aussi bien me passionner pour un morceau de ZZ Top comme je peux prendre mon pied sur autre chose. Ce qui m’intéresse surtout dans la musique c’est les vibrations que je vais pouvoir ressentir et le tempo, il faut que ça groove. 

Comment a été accueilli l’album de Meliza à l’époque ? 

Alex Dorothée : C’était le début où les femmes antillaises commençaient à chanter sur des albums et faire des concerts. C’était pas très bien vu aux Antilles dans le temps, qu’elles puissent chanter dans des groupes; parce que les Antillais sont très pudiques et ça, c’était un peu compliqué pour les femmes dans les années 80. Ça commençait à venir, il y en avait comme Tanya Saint-Val qui ont commencé à faire des choses et qui ont brisé plein de barrières. C’était le début d’une petite révolution qui a amené beaucoup de femmes à faire des albums. 

Meliza était donc une des premières chanteuses antillaises des années 80 ? 

Alex Dorothée : Oui c’était une des premières. 

Meliza : J’étais jeune, j’ai pas vraiment prêté attention à ça, mais c’est vrai qu’il n’y en avait pas beaucoup. J’avais à peine 19 ans, je débutais et j’étais toute contente de pouvoir faire de la musique, de pouvoir chanter, donc toutes les vicissitudes qu’il pouvait y avoir autour, moi je ne faisais pas du tout attention à ça… J’avais juste envie de chanter. Mais il est vrai qu’à cette époque il y avait vraiment très peu de femmes qui chantaient du zouk. 

Comment avez-vous réagi lorsque le label Secousse vous a contacté pour vous proposer de rééditer le disque ? 

Alex Dorothée : J’étais pas vraiment surpris parce qu’une année avant, il y a un espagnol qui vient d’Allemagne, j’ai oublié son nom (rire), qui a voulu reprendre un de mes albums. J’ai un copain à qui c’est arrivé aussi donc maintenant ça ne m’étonne pas.

Comment vivez-vous ce regain d’intérêt pour votre album ? 

Meliza : En fait je suis très étonnée. Moi maintenant j’écoute plutôt du RnB, du rap… Mes garçons ont la vingtaine donc j’écoute beaucoup ce qu’ils écoutent. J’ai moi-même toujours été inspirée par la musique américaine, donc c’est vrai que je suis un petit peu surprise mais très agréablement, je pense que c’est bien. Il y a les personnes qui découvrent et les personnes qui se rappellent. 

Que pensez-vous de cette vague de rééditions de musiques antillaises, notamment du zouk, qui redevient à la mode en quelque sorte ? 

Alex Dorothée : Ça ne m’étonne pas du tout. J’ai pour expérience que les gens retournent toujours dans ce qu’il y avait avant pour voir ce qu’il se passait. Des fois, on a envie de faire des albums avec des choses très à la mode, mais à certains moments, on a besoin d’aller chercher dans le passé pour voir comment ça a évolué. Moi ça m’arrive d’acheter des albums très anciens, comme celui des Super Combo ou des disques de Gwoka (musique, chant et danse guadeloupéens basés sur les rythmes du tambour ka et pratiqués à l’origine par les descendants d’Africains; ce genre est inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2014, NDLR) parce que c’est des vieux trucs qui ont influencé ma jeunesse… Il y a un petit côté nostalgique. 

Que devenez-vous aujourd’hui ? On dit que vous continuez de chanter, mais seulement sous la douche… 

Meliza : Oui comme toute personne qui aime chanter (rire), mais c’est vrai que maintenant je ne fais plus rien, je suis prise par le travail et toutes les vicissitudes de la vie. Je chante encore mais pas vraiment comme avant. J’aime toujours autant la musique, sans elle je ne peux pas vivre. Si Alex fait appel à moi et bien pourquoi pas (rire). Je n’ai jamais dit adieu à la musique. J’attends que la vie soit meilleure. 

L’album Meliza est disponible sur Secousse/Hot Mule

Écoutez Meliza dans notre playlist Songs of the Week sur Spotify et Deezer.

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