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The Pan African Music Magazine
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Langston Hugues, Haïti, et Leyla McCalla

Le premier disque de l’artiste américaine d’origine haïtienne rendait hommage au poète Langston Hugues, figure de la Harlem Renaissance. Sa réédition par la Smithonian’s Institution est une reconnaissance de sa valeur patrimoniale et de son sens politique, aujourd’hui plus que jamais. Interview.

Ses parents haïtiens fuyaient la dictature de Papa Doc alors Leyla est née à New York. Elle vit aujourd’hui à La Nouvelle-Orléans. Elle a étudié le violoncelle classique, avant de sonder les racines noires de la folk et de la country avec le groupe Carolina Chocolate Drops. Pour Leyla, faire de la musique, c’est toujours essayer de comprendre le monde. 

Son premier album, Vari-Colored Songs vient d’être réédité par le prestigieuse institution américaine Smithionian’s, un énorme musée dont la mission est d’encourager la diversité culturelle et la compréhension mutuelle en documentant, en préservant et en diffusant des témoignages sonores. Cet album est un hommage à l’écrivain et poète Langston Hughes, figure cardinale de la Harlem Renaissance, dont les écrits perfusés au jazz accompagnèrent, dès les années 1920, l’éveil des consciences noires aux États-Unis. Ses poèmes mis en musique sont au cœur de ce disque, côtoyant des compositions personnelles et des chansons du patrimoine folklorique haïtien. 

Leyla McCalla

Comment ça va pour vous à La Nouvelle-Orléans ? 

On vit dans une cocotte-minute prête à exploser, on ne sait pas ce qui va se passer dans cette élection. Il y a quelques années avoir un passeport américain, c’était le Graal, aujourd’hui c’est une malédiction : on ne peut même plus voyager. On se sent tous piégés… 

En tant qu’artiste, avez-vous l’impression d’avoir encore un rôle à jouer dans ce qui se passe dans le monde, et pouvez-vous encore faire de la musique ? 

J’arrive à jouer encore, mais uniquement sur le net : regarde ce trépied pour iPhone, c’est devenu mon nouvel instrument ! Je fais même plus de concerts à La Nouvelle-Orléans, tout est fermé. Jouer seule devant un écran, c’est une tout autre énergie. Ce qui est le plus frustrant, c’est de ne pas savoir quand on pourra se retrouver à nouveau devant un public. Nous les artistes on prend une grosse claque.

Votre premier album, paru il y a une dizaine d’années, est aujourd’hui réédité par le Smithonian’s. Il s’agit d’un hommage au poète et écrivain américain Langston Hughes que vous mettez en musique. En 2020, ce disque a-t-il une portée différente ?

D’une certaine façon, je suis plus préparée à parler des thèmes que Hughes aborde, dans une Amérique qui a aujourdhui rendu le terme « White Suprémacist » (suprémaciste blanc) beaucoup plus familier du grand public depuis l’arrivée de Trump. 

Quand on parle du racisme dans ce pays, il y avait toujours un gros tabou là-dessus, qui pesait sur nous sur le plan politique, historique, et culturel. Hier, encore Trump a fait une déclaration dingue pour dire qu’il ne laissera pas « des extrémistes profaner l’héritage de Christophe Colomb ».  C’est fou ! C’est Trump qui fait entrer toutes ces idées nauséabondes dans les médias grand public. Donc, se pencher aujourd’hui sur l’œuvre de Langston Hughes qui essayait de dire qu’il faut parler de la richesse de la culture noire, ça fait un bien fou !

Leyla McCalla – Song for a Dark Girl

Artistiquement, qu’est-ce qui a changé en vous depuis ce premier enregistrement ? 

J’ai énormément ai appris. Je viens du violoncelle, alors quand j’ai enregistré, chanter c’était tout nouveau pour moi. J’entends dans ma voix ce côté un peu débutant, mais d’une certaine façon, c’est comme si ce disque ne m’appartenait pas vraiment, il me dépasse. Même si ce sont mes compositions, c’est la poésie de Langston Hughes. 

D’un côté, ce disque est très personnel, et d’un autre côté il parle de ce que l’on peut apprendre de son œuvre, de l’Histoire noire, de l’impact d’Haïti sur les États-Unis et même la France.  Nos histoires ont été en quelque sorte déformées au fil du temps pour servir une perspective et un récit blanc, colonial occidental et j’ai l’impression que nous commençons enfin à avoir les mots pour parler de cette oppression.

Et comment décririez-vous le lien de Langston Hughes à l’Afrique ? 

Il passe par Haïti. Mon disque se concentre sur son premier voyage en dehors des États-Unis, au début des années 30, en Haïti. Il a comme guide le célèbre écrivain haïtien Jacques Roumain (auteur notamment du Gouverneur de la Rosée, NDLR), ça a eu impact énorme sur lui ! Et pour moi qui ai grandi dans une banlieue du New Jersey avec des parents haïtiens qui ont dû fuir le régime de Duvalier, voir à quel point Haïti l’a connecté au Panafricanisme, ça a changé ma propre vision de tout ça et ça m’a même connectée à Haïti. J’avais été exposée toute ma vie la culture haïtienne, mais je ne m’étais jamais plongée dedans avant de rencontrer l’œuvre de Hughes. Ça m’a donné un nouvel équilibre.

Le fait que vous soyez partie vivre avec vos parents au Ghana à 15 ans a finalement déterminé votre carrière et votre musique ? 

Complètement ! J’ai dû abandonner mes études de musique classique au conservatoire parce qu’il n’y avait pas de prof de violoncelle au Ghana, et donc j’ai dû sortir d’un système, qui en réalité aurait été un piège pour moi. Je pense que ça m’a relié à quelque chose de plus profond en moi que je n’aurai jamais trouvé si j’avais fait carrière en musique classique. Ma vie est pleine de ce genre d’accidents heureux, et j’apprends à leur faire de plus en plus confiance ! 

Un autre exemple ? 

Il y en a plein ! Le fait même que je joue du violoncelle est un miracle ! Quand j’avais huit ans, j’ai dit à mes parents que je voulais faire du violoncelle, mais je ne savais même pas à quoi ressemblait l’instrument ! Un jour, je jouais du Bach dans les rues du Quartier Français à La Nouvelle-Orléans, j’ai rencontré le grand bluesman Tim Duffy, et de fil en aiguille, je me suis retrouvée à Nashville avec les Carolina Chocolate Drops pour enregistrer un disque, puis un manager m’est tombée dessus comme par magie… 

Leyla McCalla

Tous ces évènements vous ont confortée dans l’idée que faire de la musique c’est transmettre des histoires et l’Histoire ? 

Oui, j’adore lire, la lecture m’inspire énormément en tant que musicienne, donc ça paraît logique que mon premier disque soit un hommage à la poésie de Langston Hughes. Le titre de mon deuxième album, A Day for the Hunter, A Day for the Prey, m’a été inspiré par un livre, et puis le dernier Capitalist Blues me vient plus de la lecture des journaux depuis l’arrivée de Trump au pouvoir et d’un livre de Noam Chomsky…. Tout cela continue à m’inspirer.

Les archives du Smithonian’s ont nourri votre travail depuis longtemps, avez-vous d’autres projets avec cette institution ?

Pas vraiment, mais cela reste une ressource pour mon travail à venir. Avec cette pandémie, on est juste en mode survie… En ce moment, je fais beaucoup de recherches sur les archives de Radio Haïti, sur l’histoire haïtienne au XXe siècle et sa relation avec les États-Unis. Exils et coups d’État : les journalistes ont vécu tous les soubresauts du pays, et ça m’a inspiré un travail avec l’Université de Duke : Breaking  Thermometer to Hide the Fever, présenté en mars. Le mois prochain, je vais à enregistrer un album basé sur cet hommage à Radio Haïti, avec des entretiens que j’ai fait avec Michèle, la veuve de l’ancien directeur, Jean Dominique, mort assassiné en 2000 (il fut l’un des premiers journalistes à diffuser des émissions en créole, NDLR).

Vous avez aujourd’hui trois enfants, cela change-t-il votre envie de transmettre cette Histoire ?  

Absolument, même si cette envie grandit avec chaque projet que je fais ! Dans le prochain, toutes les couches de l’histoire haïtienne se mêlent à celle de ma propre identité. Qui sommes-nous si nous ne connaissons pas notre histoire ? L’Histoire et le passé ne sont définitivement pas les mêmes choses. L’Histoire fait parfois partie du passé, mais en général, elle vit surtout dans notre présent.

Vari-Colored Songs: a Tribute to Langston Hughes, maintenant disponible chez Smithonian’s Institution.

Leyla McCalla – As I Grew Older / Dreamer
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