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Slimane Azem : poète de l’exil, de la révolte et de l’insoumission
Slimane Azem, premier artiste algérien à recevoir un disque d’or en 1971 © Archives Sacem

Slimane Azem : poète de l’exil, de la révolte et de l’insoumission

PAM rend hommage à Slimane Azem, le géant algérien de la chanson kabyle, né le 19 septembre 1918. Il fut chanteur, auteur et compositeur, mais avant tout un poète de l’exil, de la révolte et de l’insoumission. 

Slimane Azem est inéluctablement un des maillons forts la tradition lyrique kabyle qui lie l’antan au présent. Il n’a que onze ans lorsqu’il quitte son village d’Agouni Guehrane (non loin de Tizi Ouzou) et sa vie de jeune berger rêveur pour s’embaucher comme ouvrier agricole dans les champs d’un colon. Huit ans plus tard, le jeune homme part rejoindre son frère en France où il travaille en tant qu’ouvrier. Comme beaucoup d’Algériens de sa génération installés dans l’hexagone, sa vie est jalonnée par deux guerres, l’exil et la nostalgie. 

Le chantre de l’exil 

La Seconde Guerre mondiale le trouve en France, et Azem le berger, l’ouvrier des aciéries de Lorraine devient simple soldat, mobilisé durant la « drôle de guerre » puis réformé en 1940. Il embauche alors comme électricien dans le métro parisien. Mais les Allemands le réquisitionnent, et l’envoient travailler dans les usines de la Rhénanie. Il ne revient qu’en 1945 à Paris, une fois la guerre finie. Là, il devient gérant d’un café du XVe arrondissement où il se produit pour un public majoritairement kabyle. Il écrit et compose les chansons qu’il interprète. En 1950, il intègre la SACEM en tant qu’« auteur-mélodiste nord-africain ». C’est le début d’une carrière musicale aussi longue que prolifique. La dualité de son œuvre à la fois légère et solennelle traduit la complexité de ce personnage attendrissant et sensible. À la fois traditionaliste, mais aussi foncièrement contemporaine, sa discographie est une œuvre riche, foisonnante, pétrie de son terroir natal, la Kabylie, autant que de son exil et de son spleen latent. De quoi rappeler au plus haut point Si Mohand u Mhand, le poète errant de la Kabylie du XIX siècle, fils d’un insurgé a qui Slimane Azem dédie sa première chanson enregistrée en 1951, « A Moh A Moh ».

Slimane Azem – A Moh A Moh

« Quand je fus sur le point de partir 
Je promis mille choses aux parents
Leur disant je reviendrai…
Tout au plus dans un an ou deux 
Me voici perdu en exil
Depuis plus de dix ans… »

« A Moh A Moh »

Comme le souligne le sociologue Ali Sayad, le porte-parole des exilés kabyle est aussi la résonance sociologique de toute une génération, qui subit une vie de solitude faite de misère sexuelle et affective, loin des femmes, épouses ou mères, restées au pays. 

« Un jour dans mon rêve j’embarquai et pris la mer 
Je me retrouvais vite chez moi 
À la joie de ceux que j’aime 
Mais je me réveillai dans la nuit 
Tandis que je dormais en exil  »

« Thamourthiou Azizen » (Mon pays bien aimé)
La voix des causes justes 

Nationaliste de la première heure et militant au sein du Parti Populaire Algérien de Messali Hadj, il compose en 1955 le célèbre « Ffey ay ajrad tamurt iw » (Criquets, quittez mon pays), un chant contestataire qui compare le colon aux nuées de criquets qui envahissent les champs et sèment la désolation. La chanson est censurée par les autorités coloniales, qui font la guerre en Algérie.

Mais puisque la vie des êtres d’exception ne peut échapper à son lot de mélodrames, l’auteur de « Iehred w aggur, Itbaa t id y itri Ifeǧǧeǧ yetnur » (« Est apparue la lune, suivie d’une étoile, elle brille et resplendit ») en hommage au drapeau algérien est interdit d’antenne au lendemain de l’Indépendance, pour avoir dénoncé la Crise l’été 1962, un épisode cinglant de luttes des clans au sein du pouvoir algérien tout juste indépendant. Slimane Azem sera censuré pendant plus de 25 années sur les ondes de la radio algérienne pour ses prises de positions et revendications identitaires et nationalistes, mais ses disques circuleront sous le manteau, et son succès est fulgurant. Les années 70 sont celles de toutes les consécrations : en 1971, il est le premier artiste algérien à recevoir un disque d’or en France (avec la chanteuse Noura) et il enchaîne les succès : « Amekh akka » (s’il n’y avait pas de « Si »), « Algérie, mon beau pays », « Atas », « Issevregh » (j’ai longuement attendue), « Radio trottoir », « Loualdine » (les parents) et chante en duo avec son ami Cheikh Noureddine de cocasses chansonnettes comme « Deux émigrés », « Madame, encore un verre »  ou la fameuse « Carte de Résidence ».

Paroles originales manuscrites de « La carte de Résidence » de N.Meziane et S. Azem © Archives Sacem

Icône de la chanson engagée amazighe (berbère) et membre actif de l’Académie berbère, Slimane Azem compose plusieurs chants à la gloire de la culture kabyle : « A wid idjebbdem leqlam »  (vous qui maniez la plume) ou encore « ɣef teqbaylit yuli was » (Le Jour se lève sur la langue kabyle), composé au lendemain des manifestations « Tafust imazighen » (le Printemps berbère) en avril 1980 pour la reconnaissance de la langue autochtone de l’Algérie, le tamazight. 

« Nous voici chantants dans la joie 
Car la vérité commence à émerger 
Le jour se lève sur la Kabylie 
À son tour elle va s’épanouir
Car la voie lui est ouverte
Et ses enfants sont résolus à la soigner
Priez Ô saint de mon pays
Pour que la vérité demeure
Et que la trace de l’injustice soit effacée… »  

« Yef tekbaylit yuli wass » (Sur la langue kabyle se lève le jour)

Mort en exil, le 28 janvier 1983 à Moissac (Tarn-et-Garonne), Slimane Azem demeure une de ces Vox Populi algériennes muselée, mais jamais étouffée. 

Il faut attendre 1988 pour enfin écouter Azem à la radio algérienne dans l’émission « Timlilit n tmedit » (au rendez-vous du soir), coanimée par Sid Ali Naït Kaci et Belaïd Tagrawla qui les premiers, ont pris l’initiative de braver la censure. Mais « La censure et l’interdiction d’antenne ont donné un surplus de crédibilité à l’engagement sans merci de ces artistes pour les causes justes, un surplus de vigueur à leur combat poignant contre toute forme d’arbitraire et de despotisme » rappelait le journaliste Yacine Hebbache.

Son aura continue de rayonner et ses chansons sont reprises par une lignée prodigieuse d’artistes engagés, des deux côtés de la Méditerranée : feu Matoub Lounes, Cheick Sidi Bemol, Zebda, Amel Zen et tant d’autres. Sa réhabilitation prend des allures de luttes pour la reconnaissance de la culture vernaculaire amazighe, quand en 2003 une action est engagée en ce sens par le Haut-Commissariat à l’Amazighité (HCA).

Mais le poète de l’exil, de la révolte et de l’insoumission n’a pas besoin de reconnaissance officielle, il est dans le cœur de chaque Imazighen.

PAM remercie la Sacem, dont les archives en ligne sont consultables ici.


Slimane Azem, probablement dans les années 50 – photo jointe à son dossier d’adhésion à la Sacem © Archives Sacem
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