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The Pan African Music Magazine
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Obi : des rêves aux réalités
© Franck Loriou

Obi : des rêves aux réalités

À 33 ans, le chanteur autodidacte né au Nigéria publie son premier album, Black Prayers. Un voyage musical nourri d’expériences : celle d’un jeune migrant qui a connu les souffrances de la route et de la clandestinité en Europe. Récit.

Le parcours d’Obina Igwe – Obi pour les intimes, ressemble certainement à celui de milliers de jeunes qui ont quitté le continent, en désespoir de cause, et vécu les affres et les souffrances d’un voyage plus rude que toutes les initiations, qui traditionnellement marquent le passage à l’âge adulte. Mais son périple, puis ses années d’errance clandestine n’ont pas fait de lui qu’un homme au corps endurci, à l’esprit alerte et l’intelligence aiguisée. Ils lui ont appris à suivre ses rêves, pour qu’ils deviennent réalité. Voilà comment la musique s’est invitée dans sa vie, exauçant ses prières. « Black Prayers », c’est justement le titre de ce nouvel album dont l’histoire vient de loin. Elle nous ramène vingt ans en arrière, à Abakaliki, dans l’état d’Ebonyi, au Nigéria.

Fugue en mode majeur

Quand son père meurt, Obi est encore adolescent. À treize ans, son nom (Obi-na, littéralement « cœur de son père ») le prédestine à en assumer les responsabilités. Mais la charge est bien lourde et le gamin perd goût pour l’école, préférant la débrouille et les petits boulots. Sa sœur aînée tente bien de le remettre sur les rails en l’emmenant avec elle à Lagos, mais rien n’y fait : Obi suivra d’autres voies, même s’il est encore loin de se douter qu’elles le mèneront aussi loin d’Abakaliki et de son Biafra natal. Le Biafra justement, qui depuis la guerre de sécession (1967-1970) et son cortège de morts a certes réintégré le giron fédéral, mais demeure, d’après Obi, la dernière roue du carrosse et le foyer d’une violence d’État dont on ne parle pas. « Depuis la guerre du Biafra, assène-t-il, pas moyen qu’un Igbo parvienne à la présidence du pays, ni même à d’autres postes de décision. Alors, qu’ils nous laissent au moins investir l’économie, mais même ça, ça pose problème ». En 2010, Obi a vingt-trois ans quand son voisin, agitateur patenté et poil à gratter des autorités, se fait refroidir. Pour Obi, il ne fait aucun doute que ce sont les autorités, et lui-même se met à craindre, parce qu’il le fréquentait, qu’elles ne s’en prennent à lui. Alors il quitte Abakaliki pour Lagos. Le temps de joindre une connaissance qui vit au Maroc, et s’occupe des candidats au départ. 

Obi Bora – Turn Around

« Je lui ai envoyé 600 euros sur son compte nigérian, pour qu’il me guide. Je devais l’appeler une fois arrivé au Niger, raconte-t-il. Une fois là-bas, c’est ce que j’ai fait et il m’a envoyé quelqu’un qui m’a logé dans un garage et m’a dit que le lendemain, je partais pour Agadez ». D’Agadez, Obi poursuit la route dans un pick-up surchargé, en direction de l’Algérie. Mais le convoi s’arrête à 40km de Tamanrasset, et les passeurs larguent là les passagers, en leur intimant l’ordre de continuer à pied. Obi suit donc la caravane des marcheurs qui atteint Tamanrasset et se réfugie à la mosquée. Lui qui n’est pas musulman, qui a même été élevé dans une certaine défiance vis-à-vis de l’islam, préfère errer seul en ville. Mais les policiers le repèrent et le prennent en chasse. Le jeune homme ne voit qu’une issue, le désert. Il s’enfonce dans les sables et la nuit. Au réveil, il ne sait plus où il est. Il escalade une colline rocheuse pour se repérer : plus rien, comme si Tamanrasset avait disparu. Pourtant, il ne l’avait pas rêvée…

Dans le désert, rêves et veillées

Il passe la journée à errer sans but, tenaillé par la faim et la soif. Trouve un gobelet et se résigne à boire sa propre urine. La nuit, il prie pour que Dieu abrège ses souffrances. Dans ses rêves (mais dort-il vraiment ?), il voit des lumières qui brillent au loin, et les interprète comme un signe d’espoir. Il doit continuer. Son « rêve » a parlé. Au matin, il reprend la marche, et trouve un forage destiné aux animaux transhumants. Il y boit toute l’eau qu’il peut, avant d’aviser deux femmes qui, sous un arbre, surveillent leur troupeau de chèvres. Torse nu, échevelé, il court dans leur direction. Avant de fuir, elles esquissent une prière avant de lever le camp, suivies par le troupeau, sans qu’elles aient eu besoin d’un signe ou d’un mot. Obi, épuisé, n’a rien compris. Il s’étend à l’ombre de l’arbre et s’endort. Quand il rouvre les yeux, le jour s’évanouit et, au loin, une faible lumière semble se rapprocher. Il prend le large, mais la lumière grossit, et bientôt l’éblouit. Un véhicule. Ses occupants l’ont repéré et à pied, munis de torches, le prennent en chasse. Avec tout ce qui lui reste de force, Obi escalade une montagne rocheuse, espérant semer ses poursuivants. Parvenu au sommet, il voit une myriade de lumières qui étincellent dans la nuit. Tamanrasset ! « J’ai dit merde, merci les gars, rigole aujourd’hui Obi. Si vous ne m’aviez pas poursuivi, je ne serai jamais arrivé là ». Après s’être assuré que ses poursuivants se sont découragés, et qu’il est seul, Obi s’endort. Et rêve… rêve de gars rencontrés dans la ville qui l’aident, lui donnent le gîte et le couvert. 

© Franck Loriou

C’est exactement ce qui se produit le lendemain, quand il entre dans Tamanrasset. Un Algérien noir l’aide à trouver un hôtel bon marché. Dans sa chaussure, Obi a son passeport et de l’argent. Demande à manger. Du pain et du coca, c’est tout ce qu’il y a. Il s’en fait un festin. Et appelle son contact, dont il avait – par sécurité – gravé le numéro à l’intérieur de sa ceinture. Au Maroc, le télépasseur – qui le croyait mort – n’en croit pas ses oreilles : il lui envoie un passeport guinéen, pour passer de l’Algérie au Maroc. « Seulement voilà, raconte Obi ironique, au contrôle ils m’ont posé des questions en français, je me suis embrouillé, et ils ont bien compris que j’étais nigérian ». Alors on l’expulse : pas en Algérie, mais jusqu’au Mali, à Tinzaouatine !

Sous le soleil des migrants 

Son « télépasseur » lui fait alors gagner un convoi qui passe en Algérie en évitant les checkpoints, et le voici à Oran, puis Oujda : le voici au Maroc. Obi doit rallonger 300 euros supplémentaires pour son « parrain » qui l’a guidé jusqu’ici. Le jeune homme lui donne son téléphone, récupère son passeport, et retrouve sa « liberté ». Celle de passer en Espagne, comme tant d’aventuriers qui hantent les forêts qui bordent l’enclave de Melilla. Obi renonce à la barrière métallique, trop difficile à escalader : « si tu t’accroches au milieu de la barrière tu ne peux plus te détacher, et c’est la police marocaine qui s’en charge. Là, ils te rouent de coups, ils te frappent à l’aveugle ». Il passera donc par la mer, à la nage, entre Nador et Melilla. Mais on l’attrape, et lui est ses compagnons sont à nouveau expulsés en Algérie. Plusieurs fois, il retentera l’aventure, plusieurs fois, on le renverra à la case départ. Découragé, il passe plusieurs mois dans la ville de Fès, vivant de l’aumône, échoué là. Avant qu’un rêve ne lui dise que la voie est libre pour lui, qu’il n’a qu’à traverser. « C’était comme si je dormais, mais j’étais éveillé, et je me suis dit non, Dieu, tu me fais encore ce coup-là ? Je sais que quelque chose va se passer, mais où et comment ? Au bout de quelques jours, un pote camerounais me dit, samedi ils vont à Ceuta, tu dois partir… ». Voilà comment, avec deux compagnons, ils attendent la nuit et profitent de l’appel à la prière et du relâchement des gardes pour s’engouffrer dans l’eau et nager, nager, nager, en contournant les barrières et les câbles qui prolongent la frontière loin de la côte. Quand il regagne la plage, il est en Espagne. Une nouvelle vie commence pour lui. Guère plus facile.

Obi Bora – Slave We
Black Prayers 

Un an et neuf mois après avoir quitté le Nigeria, il découvre l’Europe et la vie d’un migrant sans papier, toujours à la merci des contrôles. Il vit en Suisse, puis en Italie, et d’expulsion en expulsion finit par faire six mois de prison pour défauts de papiers. Mais une idée a fait du chemin dans sa tête : témoigner de toutes ces expériences en chansons. Voilà un moment qu’il écrit ou mémorise des textes. Avec un laptop, et un logiciel de son qu’il ne maîtrise pas encore, il se dit qu’il peut avancer. En prison, Obi se fait un ami ghanéen qui doit sortir plus tôt que lui, et qui l’invite à le rejoindre dès qu’il sera libéré. C’est ainsi, à l’été 2019, qu’il arrive à Lyon, au collège Maurice Scève, devenu un squat occupé par des migrants. Tous africains. Obi hallucine : « Sommes-nous des humains ou sommes-nous revenus quatre siècles en arrière. Pourquoi il n’y a que des noirs dans ce squat ? Voilà comment l’idée de la chanson m’est venue ». La chanson, c’est « Slave We », l’un des singles de l’album Black Prayers, qui sort le 24 septembre prochain. 

Car aussitôt après son arrivée, Obi a rencontré un musicien qui habite non loin du squat, dans le quartier de la Croix-Rousse. Cédric la Chapelle, c’est son nom, va l’aider à mettre en forme ses morceaux, à le guider sur les chemins de son disque. Avec son laptop, un micro, une interface, Obi enregistre ses maquettes et les deux compères les retravaillent en bonne intelligence. Le résultat prend des couleurs éclectiques, et pourtant reliées entre elles par une grande cohérence. « Je veux que mon son me ressemble, martèle le chanteur. Même si je fais du dancehall, ou bien de l’afrobeats, je veux que ce soit du Obi. » Et de fait, le flow de ce voyageur au long cours imprime partout son identité, qu’il se pose dans un environnement mélodique et pop (comme sur « No One », « Never Give Up ») ou sur des beats en vogue à Lagos (« Turn Around »), des airs de dancehall ou de trap… Les huit titres de l’album passent par l’ombre et la lumière, la douleur et la joie, la souffrance et l’espoir. Autant d’états qu’Obi a traversés et dont il cherche à partager les enseignements avec le reste du monde. L’un deux, bien sûr, concerne les rêves qui, lorsqu’on a les yeux ouverts, deviennent réalité.

Black Prayers, maintenant disponible.

Retrouvez Obi Bora en concert prochainement :

  • 03/10/2021 CENON (33) Rocher de Palmer
  • 07/10/2021 SAINT ÉTIENNE (42) Le fil
  • 13/10/2021 LYON (69) Hôtel de ville de Lyon
  • 15/10/2021 PARIS (75) MaMa Festival
  • 23/10/2021 LYON (69) Les Subsistances 
  • 29/10/2021 ANNEMASSE Château-Rouge
  • 01/12/2021 NANTES (44) Le Stereolux
  • 09/12/2021 LA ROCHELLE (17) La Sirène
Obi Bora – Introduction to OBI
© Franck Loriou

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