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Ngoma : du poil à gratter dans le rap camerounais

Actif depuis 2014, le rappeur camerounais est loin d’être un novice. Après plusieurs singles, il sort enfin son premier EP intitulé « Cam No Go », nourri de ses angoisses, de ses rêves et des inquiétudes pour son pays en proie aux conflits.

Débrouillard à jamais

Ngoma est né et a grandi dans la ville côtière de Limbé, dans la région du Sud-Ouest, mais ses racines familiales sont à Awing, un village du Nord-Ouest. Ces deux zones appartenaient à l’ancien Cameroun britannique dont le territoire a été réparti en 1961 entre le Nigéria et le Cameroun, fraîchement indépendants. Le rappeur a nommé son premier EP. Cam No Go, une expression tirée du pidgin english, l’une des langues véhiculaires parlées dans ces deux régions de l’Ouest, un type de créole dont la base lexicale est l’anglais. En premier lieu, « cam-no-go » désigne un type de gale apparu au Cameroun dans les années 1990, à la fois très contagieux, causant de fortes démangeaisons et difficile à éradiquer. Par la suite, cette expression est devenue une façon péjorative de désigner les migrants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest partis pour travailler la terre dans les régions francophones, par analogie avec l’expression « Ghana Must Go » qui servait à désigner les immigrants ghanéens au Nigéria dans les années 1980. De par ses origines ancrées dans l’ouest et son histoire personnelle, Ngoma s’identifie fortement à ces « indésirables ». « Ces gens sont des battants, des débrouillards, prêts à tout pour survivre. Ma propre histoire est celle d’un jeune Noir qui a toujours vécu dans le manque. Pour cette raison, je me définis moi aussi comme un battant », affirme-t-il. Dès l’enfance, il travaille pour survivre et payer ses études, comme vendeur d’accras de bananes ou de poulets. Grâce à de nombreux petits boulots, il va même à l’université et étudie l’informatique, un domaine qui lui offre de quoi se payer ses premières sessions de studio en 2013. Depuis, il est resté un artiste indépendant et fier de l’être.

Courant alternatif

Ngoma s’assimile également à un cam no go en tant que rappeur dans un pays où sa musique est loin d’être le genre le plus populaire : « Je pense que le rap rencontre au Cameroun les mêmes difficultés que n’importe où en Afrique parce que les consommateurs de musique préfèrent des chansons plus légères et dansantes comme dans l’afrobeats, le makossa et le bikutsi, qui sont les genres dominants ici. Les rappeurs étant considérés comme des fous et des affabulateurs, c’est très difficile de percer ». Un constat à nuancer au vue du succès des rappeurs Stanley Enow, Maahlox le Vibeur, Ténor ou Franko. De son côté, Ngoma est plus proche de la scène alternative et compte bien s’imposer avec le « jwe’te », un style personnel, dont le nom signifie « écouter » en ngemba, sa langue maternelle,« parce que généralement j’attends de mon auditeur qu’il ouvre son esprit avant d’écouter mes chansons. Ma musique n’est certainement pas la plus populaire mais je tiens à attirer l’attention des Camerounais parce je pense qu’elle est très originale ».

Racines camerounaises, rêves américains

Dans le clip de « All Les Day », sorti en 2018, on voit Ngoma allongé sur les disques vinyles de grands musiciens camerounais tels que Djene Djento, Guy Lobé et Papy Ndoumbé. « Quand j’étais plus jeune, il était vraiment habituel d’entendre du makossa dans les rues de Limbé et Douala, de la bottle dance à Bamenda, et du bikutsi à Yaoundé. Je suis tombé amoureux de la musique camerounaise à cette époque, grâce à la manière dont ces artistes représentent leur culture ». Ces genres forment la colonne vertébrale de sa musique. «Toutes ces chansons que j’écoutais à la télé ou à la radio dans les années 90 étaient la seule forme de divertissement que nous avions. Des chansons comme “Olo iyo” de Grace Decca ou “Pam Pam Bé” de Ledoux Paradis m’ont beaucoup inspiré ». Pour l’EP Cam No Go, Ngoma et son producteur Dijay-Karl ont multiplié les clins d’oeil à ces tubes de leur jeunesse. Par exemple, pour « Curfew », ils ont repris le refrain de la chanson « Awa Awa » de Wes Madiko (disque de diamant en France en 1997 grâce au tube « Alane »), mais en le transformant en « awak awak ».

Ngoma – All Les Day
Hors d’Afrique

En 2011, le collégien de 15 ans s’éprend du rap américain grâce au remix du morceau « Make It Rain » de Lil Wayne sur lequel il avait rassemblé quelques membres du All-Star game de l’époque (R.Kelly, Birdman, T.I,  Rick Ross, Ace Mac et Fat Joe). « Au début des années 2010, internet était déjà là et je téléchargeais plein de chansons. On avait largement accès à la musique occidentale et je passais tout mon temps à écouter de grands artistes comme 2pac, Lauryn Hill, Biggie, Mos Def, et Outkast », se souvient-il. « C’est ce qui m’a donné l’inspiration de devenir musicien ».Cette passion ne l’a jamais quitté et la musique de Cam No Go s’inspire de la dernière version du genre, à savoir la trap d’Atlanta de Lil Baby, Young Thug ou Gunna comme on peut l’entendre avec l’instrumentale de « Letterhead ». Le clip de « All Les Day » dit bien le rapport qu’un musicien non-américain peut entretenir avec le rap. Dans l’une des séquences, Ngoma conduit une Chevrolet Monte Carlo, un bolide américain des années 1970, avec à l’avant un drapeau du Cameroun. Une façon de dire qu’il utilise cette musique afro-américaine et mondialisée comme un véhicule lui permettant d’affirmer des particularités locales et nationales et de poursuivre son but. « Ma mission est de préparer le terrain pour que la musique camerounaise accède au marché international », affirme-t-il. Et peut-être aussi une manière de dire son rêve américain, celui d’imiter son compatriote Pascal Siakam qui a remporté la NBA en 2019 avec les Toronto Raptors et dont il parle dans 0171 We Don’t Care » , le morceau d’ouverture de l’EP. « Je suis un rappeur local qui rêve que sa musique sorte du Cameroun et d’Afrique pour atteindre les États-Unis d’Amérique ».

Cam no Go : rimes polyglottes

Le signe distinctif de Ngoma, c’est l’habileté avec laquelle il jongle avec les langues dans chacun de ses morceaux. Il faut dire que le Cameroun a pour particularité de présenter une très grande diversité linguistique avec pas moins de 309 langues recensées. « Ce n’est pas une obligation pour un rappeur camerounais de le faire, tient-il à préciser, j’essaie de me démarquer des autres et de créer une nouvelle forme de rap ». C’est en écoutant le Ghanéen Sarkodie rapper dans la langue twi que le jeune Camerounais décide d’incorporer dans son art le ngemba, le dialecte parlé à Awing. Mais Ngoma rappe aussi en anglais et en pidgin english. Un geste fort et politique dans un pays où la majorité du pays est francophone et dans lequel les populations anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont marginalisées. Depuis 2016, une guerre civile dont on ne dit pas le nom est en cours dans ces régions sur la base de ces disparités. Le conflit a commencé par les revendications de certaines professions (avocats, enseignants) qui demandaient une meilleure reconnaissance de l’anglais. Face au manque de réponses offertes par l’État, ces revendications se sont mutées en aspirations indépendistes. Le gouvernement réagit de manière répressive et multiplie les violations des droits humains, entraînant le déplacement de plus de 500 000 personnes. « Je rappe en anglais, en pidgin et en ngemba pour représenter et donner de la force aux gens du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. C’est dur d’être stigmatisé dans son propre pays. On veut juste survivre ». Ngoma rappe également en français. L’hégémonie de cette langue pousse de nombreux rappeurs anglophones à faire de même. « Je ne pense pas que ce soit problématique car nous vivons dans un pays bilingue et, bien sûr, tu dois le faire si tu veux que ta musique touche le plus large public. C’est tout à fait compréhensible. Je le fais aussi parce que je veux que nous soyons tous unis ». 

Depuis Yaoundé, Ngoma vit mal la guerre qui touche les régions dont il est originaire : « Elle aussi m’a causé beaucoup de paranoïa parce que c’est tellement étrange de voir des images d’enfants, de femmes, de jeunes gens, tués alors qu’ils sont innocents, tout ça dans un pays réputé pour sa stabilité ». Une situation qui a forcément nourri son écriture et à laquelle il fait de nombreuses fois référence. Mais ce sentiment de paranoïa, diffus dans tout l’album, ne vient pas que de là.

Paranoia en perfusion

Les paroles des chanson de l’EP Cam No Go sont chargées de la phase émotionnelle difficile qu’a vécu Ngoma pendant tout le processus de création. Il commence l’écriture en 2018 mais en décembre un accident de la route manque de lui ôter la vie. Une expérience qui le laisse avec un stress post-traumatique et une forte paranoïa vis-à-vis de sa carrière, de l’argent,  de son couple et de la vie en général. « J’avais le sentiment que personne ne m’aimait, pas même ma compagne. Je me sentais profondément seul. Comme je suis un introverti, je préfère rester seul », avoue-t-il. Une situation qu’il exprime dans « BAE » où il dit être presque devenu un fantôme et avoir ressenti en lui le froid polaire de l’hiver de Chicago. Dans « Letterhead », il demande (en anglais) : « Est-ce que tu m’aimes, ou bien es-tu là juste pour l’argent? ». Face à ses tourments, Dijay-Karl le rejoint finalement à Yaoundé et l’aide à créer et enregistrer son projet : « Mon producteur a joué un grand rôle. Je dirais que c’est quelqu’un de très enjoué. Il est l’une des meilleurs rencontres que j’ai pu faire. Il comprend ma direction artistique ». Grâce à son aide, Ngoma trouve finalement la formule qu’il cherchait depuis 2013, en incorporant notamment beaucoup de parties de chant pour exprimer sa peine et ses craintes. Le résultat est un projet harmonieux, très bien produit, profond, angoissé mais lumineux, créé par un artiste qui a enfin trouvé sa voix pour porter son message. « Je pense que ma musique peut avoir un impact sur la situation actuelle et particulièrement sur les jeunes qui se retrouveront facilement dans mes paroles. Comme je le dis au début de mon EP, il faut respecter la jeunesse ».

Ngoma – BAE
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