Au Maroc, sous les étoiles du Festival Taragalte

Du 26 au 28 octobre dans le sud du Maroc, au cœur des dunes, avait lieu la 9e édition du festival Taragalte. Un festival de musiques du monde dont l’ambition première est de relier toutes les communautés du Sahara. Malgré la pluie et la tempête, il a tenu toutes ses promesses.


Jeudi 25 octobre, 17 h 30, province de Zagora, au sud-est du Maroc.
La chaleur tombe sur le campement du festival Taragalte, situé aux portes du Sahara, à 7 km du village de M’Hamid el Ghizlane et à quelques encablures de la frontière algérienne.

Les concerts et autres rencontres ne commencent que le lendemain, mais au bivouac du « Petit Prince », cœur du festival, le feu est prêt à être allumé. Des panneaux arborant des citations de l’aviateur, écrivain et reporter français Antoine de Saint Exupéry, auquel le festival rend hommage cette année, sont d’ores et déjà fièrement plantés. 
 

© Souleymane Ag Anara


Une dune plus loin, au bivouac « Le courrier Sud », notre vaste tente blanche en plastique épais est prête pour la nuit : matelas posé sur une natte, duvet, couverture, nous avons même l’électricité. Alors qu’on s’apprête à escalader les dunes pour admirer le coucher du soleil, on croise le guitariste et chanteur malien
Habib Koïte. Il recherche activement, « avec torche » comme on dirait à Abidjan, une lampe torche : « J’en ai 3 dans ma voiture, 4 à la maison et j’ai oublié d’en prendre une ! » s’amuse-t-il. Habib Koïte a participé à plusieurs éditions du « festival au désert », mais vient ici pour la première fois. Il est ravi, ému même face à l’immensité. Habib Koité ne joue que samedi soir, mais, mais comme ses musiciens, il est déjà là. D’abord parce qu’arriver à Taragalte demande du temps (trois heures et demie de route depuis l’aéroport de Ouarzazate), mais surtout parce qu’une fois qu’on y est, on prend celui de se poser. Artistes et festivaliers vivent ensemble au quotidien et c’est aussi ce qui donne au festival cette atmosphère unique. Pas besoin de prendre rendez-vous pour une interview. On l’improvise. Avec Habib Koïte, elle se fera donc, dans la foulée, sur la cime d’une dune.

Lire l’interview : L’hommage d’Habib Koité aux guitar heroes de la musique mandingue

Le diner pour les artistes, journalistes et autres festivaliers se prend sous un grand chapiteau, paré de tapis, de tables avec nappes et même de serveurs en cravate. Ce que ne manquera pas de remarquer, amusé, Denis Péan, cofondateur de Lo’Jo, un groupe angevin un peu forain, carburant à l’éthique et aux idées alternatives, pionnier des métissages musicaux : « Lorsqu’on a organisé le premier “festival au désert”, à TinEssako, dans l’Adrar des Ifoghas en 2001, on n’avait rien ! En plus d’acheminer trois tonnes de matériel son et lumière, on est arrivé avec du ciment pour construire une estrade et de la farine pour faire du pain. Ce n’était pas l’organisation d’ici, bien façonnée avec les petites tentes et le confort de l’accueil. L’hôtel où on dormait à Kidal, si on peut appeler ça un hôtel, était plutôt rustique. Mais la rencontre humaine était tellement puissante. » Tellement puissante qu’ils enregistreront dans le petit local de la radio Tisdas, à Kidal, le premier disque de Tinariwen, The Radio Tisdas Sessions. Un album, précise Denis Péan, « devenu une référence de la musique touarègue puisque c’est le disque qui a déclenché toute cette vague d’intérêt international pour la musique saharienne ».

Près de 20 ans plus tard, les seigneurs du blues touareg doivent clôturer dimanche le festival avant de reprendre la route pour la Mauritanie. Le camping-car de leur road manager a été transformé en studio pour enregistrer en un mois, au gré des campements, leur nouvel album. C’est la troisième fois qu’ils participent au festival Taragalte. En 2016, ils en avaient profité pour enregistrer une partie d’Elwan, leur huitième disque, et tourner le clip de « Sastanàqqàm« .


 


Le lendemain, vers 9 h :
ce n’est pas le chant du coq qui nous réveille, mais le braiment des ânes. Flanqués d’une carriole, ils s’activent à transporter bagages et autres denrées. Le campement frémit, l’ouverture officielle du festival est prévue pour 16 h

Parmi les festivaliers, on croise des voyageurs venus d’Europe, d’Israël, du Brésil, des États-Unis, mais aussi de tout le Maroc. Comme ces étudiants en architecture, une bande de six garçons et filles d’une vingtaine d’années arrivée en voiture depuis Rabat et qui expliquent en riant : « on a dit à nos parents qu’on allait bivouaquer dans le désert. Ils doivent penser qu’on est dans les environs de Ouarzazate. M’Hamid el Ghizlane, ils ne savent pas où c’est ! »

L’enfant de M’Hamid, Halim Sbaï, guide des espaces naturels et co-fondateur du festival, s’en réjouit : « C’est une fierté de voir des Marocains qui ne connaissent pas le sud du pays, venir jusqu’ici et découvrir le patrimoine matériel et immatériel de la région. Saint Exupéry disait : “fais de ta vie un rêve et de ton rêve une réalité”. Notre rêve, au départ, c’était de réunir les peuples du Sahara et du Sahel au-delà des problèmes et des frontières et de montrer le rôle du Maroc dans sa profondeur africaine. On oublie souvent qu’on est africains, alors que nous avons de la famille en Algérie, au Mali ou en Mauritanie. Aujourd’hui, on arrive à réunir 30 nationalités des 5 continents. Donc le rêve commence à se réaliser. Surtout quand tu vois la qualité des gens qui arrivent, de tous les horizons. C’est ça la force de Taragalte : être un carrefour de rencontres dans le désert. »

On a raté la séance de yoga, mais on se rattrape avec un « boost », un jus à base de carotte, orange et gingembre servi par la chanteuse marocaine et marraine du festival, Oum : « Je ne joue pas cette année, alors j’ai proposé d’installer un endroit où l’on puisse boire quelque chose de frais en journée, ça manquait les années précédentes ». Résultat : c’est en famille qu’elle prépare breuvages et autres tartines salées et sucrées. On les savoure non sans plaisir, assis sur des tapis colorés qu’Oum emmène dans chacun des festivals auxquels elle participe. Faits à la main par des femmes marocaines, ils ont été réalisés à l’aide d’une multitude de bouts de tissus, découpés dans des vêtements qu’Oum et sa famille ne portaient plus. 


Le soir même,
pluie battante oblige, Oum ne chantera pas pieds nus comme à son habitude, mais chaussée. Et lorsqu’elle rejoint sur scène l’enfant de Tamanrasset, Kader Terhanin, on voit la foule littéralement se soulever. Avec son groupe Afous d’Afous (« main dans la main » en tamasheq), celui que l’on présente comme « l’étoile montante de la musique touarègue » s’était produit pour la 1re fois au Maroc en mars dernier, lors du Festival International des nomades de M’Hamid el Ghizlane. Et déjà, on avait pu constater que, via les réseaux sociaux, ses chansons étaient bien arrivées jusqu’à cette porte marocaine du Sahara. Notamment l’un de ses tubes, celui qui lui a valu son surnom, « Tarhanine Tegla«  (« mon amour est parti »), repris cette fois encore en chœur par tout le public. 

© Soulyemane Ag Anara


Samedi matin.
L’atmosphère est humide. Vers 7 h, au campement du « Petit Prince », c’est trempés que certains musiciens se sont réveillés. Les murs de leur case ont beau être en dur, leur toit, tels ceux d’une tente traditionnelle, n’est pas étanche.

À 11 h 30, les Lo’Jo qui craignaient de faire leurs balances sous une chaleur de plomb, les font aux quatre vents sous un ciel menaçant. Le soir, le temps se fait cependant clément pour le concert du seul groupe occidental de la programmation. D’abord un peu surpris de croiser des « violons endimanchés de valses dévêtues » (Fonetiq), le public très attentif est vite conquis par le langage musical universel de ceux qui savent inventer des émotions sonores et faire fleurir des brassées d’images. D’autant que Denis Péan, de sa voix grave chargée de tendresse, ne manque pas de rappeler : « Si Saint Exupéry a atterri un jour dans vos dunes, il y a aussi des mots et des poètes de votre pays qui ont atterri chez nous. Je pense à un groupe qui m’a influencé et que j’ai aimé du fond de mon cœur, Nass El Ghiwane. Ou à cette belle phrase qui dit : “demandons au nuage comment nous allons”. Voilà dans ces quelques mots toute votre poésie, et la philosophe de ce pays. Merci à vous tous. »

Pour Ibrahim Sbaï, cofondateur et programmateur du festival, ce concert aura été « l’un des plus beaux qu’ont ait vécu à Taragalte depuis ses débuts. » 

Lo’jo en concert au festival Teragalt © Souleymane Ag Anara


Avant Lo’jo, c’est le Nigérien Hamid Alkawel qui aura encensé le public de son blues touareg. Comme nous l’explique le journaliste malien basé à Niamey, Souleymane Ag Anara : « Hamid Alkawel vient du village de Tarbiyat, un village d’éleveurs situé au nord-est de la région de Tillabéry. Là-bas, la musique est partout, tout le monde en fait. C’est un grand chamelier, il vient d’ailleurs de gagner un 4/4 Hilux lors d’une course ! Il est de la même génération que Desert Rebel et Tinariwen et les organisateurs ont dû lui forcer la main pour venir, il n’aime plus trop se produire sur scène. C’est pour ça qu’il est venu accompagner de la relève : 
Majdou Zakaria ». Pour le grand plaisir des festivaliers, ces deux générations d’artistes venus de la zone des trois frontières (Niger, Mali, Algérie) seront rejointes par Abdallah des Tinariwen, mais aussi, au chant, par l’artiste gnaoua Asmâa El Hamzaoui dont le concert est prévu pour le dernier soir du festival. À 20 ans, elle est à la tête du groupe « Les filles de Tombouctou » et c’est donc en public, fait rare pour une femme, qu’elle joue du guembri, une passion héritée de son père, le célèbre maalem Rachid Hamzaoui. 
 

Lors du concert d’Hamid Alkawel, avec Asmâa el Hamzaoui (centre) et Abdallah (à droite) des Tinariwen. © Souleymane Ag Anara


Avec sa guitare souple, sa voix de velours et ses tempos entêtants, Habib Koite clôture la soirée devant près de 4000 personnes. Depuis les dunes, le spectacle est gratuit et lorsqu’il nous transporte à Ségou, au bord du fleuve Niger, la liesse est totale. Les mots d’Halim Sbaï nous reviennent alors à l’esprit « l’idée du festival c’est aussi de réunir les gens à travers la culture, là où la politique n’a pas pu ». Le pari est largement relevé.

La soirée se poursuivra au coin du feu avec les contes de la Caravane d’Ahlem B. Casablanca puis les chants de Rusan Filiztek, un « stranbej » (en kurde, « musicien et chanteur virtuose ») accompagné de son saz (luth à manche long). Et quand la vingtaine de personnes encore présentes à cette heure avancée de la nuit se met un chanter avec lui, on a le sentiment de vivre, malgré le vent glacé, un réel moment de grâce. 


Dimanche matin, 10 h.
La tempête de sable se lève. Elle durera sans interruption jusqu’à l’apparition de la lune, remettant en question toutes les activités prévues.

Alors, on se regroupe dans l‘un des rares espaces en dur du campement que la tempête ne parvient pas à ébranler. Au bivouac du « Petit Prince », ça jamme : soutenu à la batterie par sa compatriote Maya Kyles, le guitariste américain Vasti Jakson se met à la basse, l’œil rivé sur les guitares des jeunes musiciens de la région avec qui il est en résidence depuis le début de la semaine pour connecter le blues du Mississippi à celui du Sahara. Non loin de là, dans la case d’Hamid Alkawel, la musique ne semble pas s’être arrêtée depuis la veille au soir, quand Nadia et Yamina, les sœurs Nid El Mourid du groupe Lo’Jo s’était livrées à un grand bœuf en compagnie d’Abdallah (guitare/chant), Eyadou (basse) et Sarid (percussions) du groupe Tinariwen.

En fin d’après-midi, on accompagne Halim Sbaï à M’Hamid el Ghizlane. Il sait, comme lui glisse un de ses invités citant Gramsci : « allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté. » Pour lui, pas question en effet de baisser les bras et de se résigner à l’inéluctable : l’annulation des concerts du soir. À cette heure, il espère encore que la tempête tombera avec le coucher du soleil et que, même tardivement, les Tinariwen pourront se produire sur la grande scène. Il ne sait pas que la console, envahie par le sable, est d’ores et déjà hors d’usage. 


La nuit tombée, des files de voitures quittent le site. Certaines s’enlisent. Face à ce spectacle, Halim Sbaï semble au bord de l’effondrement. Puis se reprend : « le désert c’est les deux extrêmes, c’est à la fois fragile et hostile. Il faut accepter la nature. Pour nous, la tempête, ça nettoie. Mais j’espère que d’ici une heure ou deux, le vent va tomber et qu’on fera la fête. C’est une prière que je fais à la nature et à Dieu. »

La prière d’Halim Sbaï est exaucée. Vers 23 h, dimanche, le concert tant attendu des Tinariwen, vétérans du riff touareg, commence. Non pas sur la grande scène, impraticable, mais sous une tente traditionnelle. Hassan, dit « le lion », ambianceur du groupe depuis ses débuts, donne le ton : « Vous avez vu la vraie nature du désert, c’est bien pour vous raconter des histoires maintenant. » Certes les conditions techniques ne sont pas au rendez-vous et nombre de festivaliers découragés par la météo ont quitté le site. Mais la communion avec la centaine de personnes présentes, notamment les habitants de M’Hamid el-Ghizlane, a bel et bien lieu. 


Alors qu’on tente de se rapprocher de la petite scène en compagnie de Denis Péan, un jeune homme nous offre des dates charnues, tendres, moelleuses et dont le goût extraordinaire tire sur le caramel. Son éternel chapeau vissé sur la tête, Denis Péan s’exclame dans un regard rieur : « voilà qui tombe à point nommé ! ». On se souvient alors que, selon la tradition musulmane, la datte est le « fruit du paradis ». C’était donc ça ! Nous l’avons trouvé sous les étoiles de Taragalte.

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© Souleymane Ag Anara