Je me souviens d’avoir vécu une sorte de révélation sonore quand j’étais lycéen. Au contact « Sing About Me I’m Dying Of Thirst », de Kendrick, le grand classique de 2012. J’étais fasciné par la cadence, le rythme et la verve de K-Dot. Une expérience qui a marqué le début de ma quête insatiable de sons aussi profondément bouleversants. J’ai découvert la scène bouillonnante nigériane avant l’arrivée en force de l’afrobeat.
Je vivais au son de M.I. Abaga, Jesse Jagz, Ice Prince, Olamide, Dagrin, Lynxx, Reminisce, Vector, Phyno, L.O.S. et de nombreux autres DJ qui régnaient alors sur les ondes. Avec leurs reconnaissances internationales, leurs partenariats avec les marques, les tournées successives, ces artistes du hip-hop étaient au top de la scène nigériane, alors en pleine effervescence. Puis, les stars de la pop – telles que Wizkid, Davido, Burna Boy ou Tiwa Savage – ont commencé à faire parler d’elles, avec des collaborations d’envergure, des investissements venus de l’étranger, des tournées au Royaume-Uni comme aux États-Unis. Au milieu des années 2010, le hip-hop au Nigéria tombe alors en désuétude.
Certains, à l’instar de Lapidoe, Blaqbonez, Yung 6ix, Skales, ou Psycho YP, ont percé avec des fusions hip-hop, réussissant à maintenir leur style dans l’air du temps. Mais ils ont aussi souffert d’un certain manque de respect et de critiques virulentes émanant de la communauté. Une autre poignée de rappeurs comme MI Abaga, Olamide, Show Dem Camp, Reminisce, Phyno et Illbliss, eux ont tenté d’innover, mais leurs efforts semblent alors dérisoires. Le hip-hop avait besoin de bien plus que de quelques résistants déterminés. Pour espérer un retour à la gloire passée, il fallait une véritable armée. Flanquée des moyens suffisants : un management solide, des structures d’accompagnement ainsi que des financements.
Comment le hip-hop local pouvait-il espérer survivre à ce changement de cap, alors que l’Occident semblait avoir porté son attention sur la naija pop ? Peut-on continuer à espérer le meilleur pour la scène rap nigériane lorsque des poids lourds du rap comme Skepta et Drake collaborent avec des popstars comme Wizkid ?
Pour trouver une solution, il faut se pencher sur ce qu’avaient accompli les grosses pointures des années 80-90. DJ Ron Ekundayo, le trio Emphasis, le groupe Pretty Busy Boys, les Run-DMC nigérians Trybesmen, Remedies, Ruggedman et Weird MC ont créolisé le hip-hop américain infusé au funk et à la disco pour produire un son plus locat. Et singulier. Dans les années 2000, Eedris Abdulkareem (le leader de The Remedies), Dagrin, Reminisce et d’autres sortaient de nouveaux titres qui incorporaient du Yoruba, de l’Haoussa et du pidgin nigérian. Ce sont précisément ces fusions inspirées, qui ont permis au hip-hop local de se renouveler. Aujourd’hui, le hip-hop nigérian se réinvente de nouveau à travers la drill, le grime comme la trap.

L’émergence des collectifs
Dans le même temps, il apparaît évident que les fonds alloués aux rappeurs par les grandes maisons de disques se tarissent. Quelques jeunes artistes d’Abuja ont commencé à faire parler d’eux avec des sorties fréquentes, des concerts locaux, couplés à une présence massive sur les réseaux sociaux. C’est au sein des banlieues vallonnées de la capitale que ces rappeurs connectent. Au fur et à mesure, ces amitiés, dont certaines sont initiées depuis l’université, ont été à l’origine de plusieurs collectifs. À la fin des années 2010, des formations comme Apex Village, Kinfxlk (Kinfolk), Double Energy, Anti-world Gangstars et CMG avaient pris d’assaut la scène hip-hop nigériane.
Au sein de ces jeunes collectifs, on retrouve quelques projets orientés R&B ou pop, aisément associés au hip-hop qui reste, malgré tout, au cœur de leurs productions. On pense à ceux qui, comme Anti-world Gangstars, suivent le même schéma dans leurs nouveaux albums centrés sur le hip-hop :
« on se retrouvait toujours aux alentours de Gwarinpa » se souvient PsychoYP, une des grosses pointures du collectif musical Apex Village. « J’enregistre la plupart de mes sons à Abuja et très peu à Lagos ou dans d’autres endroits où je vais régulièrement. On se retrouvait et on allait au studio à l’époque pour enregistrer. C’était le processus. En 2018, je leur ai dit qu’il fallait plus, qu’on était capable de faire autre chose que traîner et faire de la musique. C’est comme ça qu’est né Apex Village. »
Au même moment, d’autres rappeurs s’associent aux différents collectifs qui se distinguaient les uns des autres par leur style et leurs valeurs. D’un côté, Apex Village avec leur mentalité de battants. De l’autre, Anti-world Gagnstars qui incarnaient la résistance aux institutions mondaines et au statu quo culturel, largement illustré dans la mixtape Gang Business. Citons également Kinfolk, dont les thèmes tournaient autour de l’underground et des gangs. Des thèmes que l’on retrouve dans les productions du fondateur Tomi Obanure, mais aussi dans celles du leader de Double Energy, Eeskay, avec le même esprit viril ainsi qu’une grande richesse dans l’écriture. On pense notamment aux classiques « Agbalagba» et « Cheffing ».
« L’idée de nous rassembler et de former un collectif s’est imposée à nous » explique le producteur Afroselecta BBK, un des trois membres du CMG Collectif. L’introduction de la drill dans le pays, c’est lui : « Izgaju et Blacksheep, avant de devenir Antiworld Gangstars luttaient contre le milieu mondain. YP avait Apex Village. Eeskay avait Double Energy. Ils défendaient leur valeur, et une certaine vision des choses. »
À Abuja, les collectifs fonctionnent comme de véritables petits labels avec des « vidéographes, des stylistes et des graphistes » comme le note Obanure. Si Apex Village et Kinfolk Records envisagent de devenir de véritables labels, la plupart de ces groupes sont fondés autour de cet esprit communautaire, 100 % diy.
Une galaxie de collectifs
« Le hip-hop est très apprécié à Abuja et les gens d’Abuja considèrent ces rappeurs comme les leurs », affirme Afroselecta, les yeux brillants d’enthousiasme.
La scène underground au Nigeria compte un grand nombre d’artistes indépendants et autofinancés, tous genres confondus. Bien qu’il soit plus aisé de gagner en popularité à Lagos, les collectifs abujanais gardent un esprit plus communautaire. Leur force réside, non pas dans leur nombre, mais dans la qualité de leur organisation : « je me souviens très précisément quand nous étions assis chez moi pendant l’épidémie de COVID » poursuit Afroselecta.
J’étais avec Odumodublvck, Eeskay et Laxy BBK. Il devait être aux alentours de quatre heures du matin. On passait vraiment un bon moment. J’avais trouvé un son que j’ai samplé après quelques modifications et on a enregistré « Cheffing » avec une des plus fameuses lignes de la carrière d’Odumodu : ‘How many men I go carry go Jesus?’ Après ça, on a dû passer plusieurs mois dans cette maison. Il y avait une PS4 et on n’arrêtait pas d’enregistrer pendant le confinement » se souvient le rapper. « À cette époque, Skepta venait de sortir son projet Insomnia. On s’est promis qu’on continuerait à faire de la musique jusqu’à ce que l’on ne puisse plus. C’est devenu notre unique motivation », raconte Afroselecta.
Outre le fait d’enregistrer et de promouvoir leurs albums collectivement, les collectifs se produisent ensemble en concert avec la même énergie que pour leurs projets solos.

« À la base, c’est vraiment de l’amour » commente Obanure. « Je pense que c’est dû à la ville. C’est un plutôt petit endroit. Il n’y a pas d’animosité et pas de vrais conflits du type, “Je ne travaillerais plus jamais avec lui.” On est des potes et je pense que ça se ressent dans la manière dont on se soutient et on se défend. » Pour Reeplay, ce système familial contribue au succès des collectifs, tout en ayant un effet positif sur leurs carrières solo :
« tous les membres d’Anti-world Gangstars ont leur propre communauté de fans. En tant que collectif, ces communautés se rassemblent dès qu’on sort des projets ensemble. Les gens sous-estiment le pouvoir des réseaux sociaux. Quand tous les membres du groupe postent sur les réseaux sociaux, les gens savent que quelque chose est en train de se passer. Ça fait plus de bruit autour du projet. »
Au fur et à mesure que les collectifs abujanais se développent, leur soif de visibilité s’intensifie. Les kids promeuvent conjointement leurs sons et mettent à profit leur réseau. Ainsi, leurs sons sont diffusés à la radio et à la télévision. Ils s’assurent également d’être programmés dans tous les événements majeurs d’Abuja et à travers le pays, comme à Kaduna, Jos, Lagos ou Ekiti :
« quand on a commencé, les concerts nous permettaient de nous faire connaître du public. On faisait les choses à fond, on dansait, on sautait sur la foule » confie Eeskay. « On n’était pas payé et les gens le savaient. On venait pour passer un bon moment. Tout le monde ressentait cette énergie. On était fidèle à nous-mêmes. On faisait juste en sorte de faire connaître nos sons parce que personne n’écoutait notre musique, mis à part ceux qui nous connaissaient déjà. Les concerts ont permis de consolider notre réputation. Les gens se sont aperçus que nos sons étaient aussi bons que nos performances. C’est comme ça qu’on s’est fait accepter » analyse le rappeur.
Comme l’évoquait Reeplay, c’est cette solidarité qui a permis de trouver des sources de financement. Les collectifs ont joué le rôle de tremplins qui ont par exemple permis à Odumodublvck de se faire remarquer par Def Jam Recordings/Natives Records en 2023, et de connaître un succès plus large. « Ici à Abuja, on n’attend pas que les labels viennent nous chercher. Sinon, tu passes ta vie à attendre » avertit Reeplay. « Il faut être proactif pour attirer leur attention. C’est tout ce qu’on essaie de faire. On bosse, et on développe nos propres projets. On reste constant et on espère qu’avec le temps, ce travail sera récompensé. Pour l’instant, ça fonctionne. »

Pas de fumée sans feu
« Il n’y a pas de fumée sans feu. Je suis prêt à collaborer, et à soutenir n’importe qui. Notre objectif final et notre mission, c’est de faire la promotion de l’art. Entre-temps, on essaie de renverser le système en remettant le hip-hop au goût du jour. C’est ici que ça se passe », déclare Eeskay avec un regard intense. L’ambition seule ne suffit pas pour rivaliser avec Lagos et son monopole créatif de concerts, de festivals et de labels internationaux. « Pour nous, il s’agit de survie. On a besoin que ces grosses institutions étrangères viennent s’installer à Abuja pour que ça se passe comme aux États-Unis, à Atlanta et à New York », préconise Afroselecta.
Il est presque minuit et je suis abasourdi de voir une telle pléthore de rappeurs émerger à Abuja. La soirée organisée à l’occasion de la sortie de Eziokwu, l’album d’Odumodublvck battait son plein jusqu’au petit matin. L’endroit grouillait de monde qui scandait ses paroles préférées pour célébrer ce nouvel accomplissement.
L’énergie commune et leur volonté d’indépendance distinguent les rappeurs abujanais de leurs confrères lagotiens. Une approche plus adaptée pour des personnes comme YP qui, par le passé, avait refusé des contrats jugés trop peu lucratifs ou créativement contraignants. Ce tremplin qui leur permet de se faire connaître est perçu comme le point de départ d’une carrière palpitante. Tout le monde s’accorde à dire néanmoins qu’être signé (ou inversement, ne pas l’être) n’impacte pas son adhésion aux valeurs du collectif. La scène abujanaise peut-elle ressusciter le hip-hop au Nigéria ? On ne peut qu’espérer. L’impact des collectifs dépasse la situation régionale. « C’est un signal envoyé à la communauté hip-hop au Nigéria », selon Obanure. D’après lui, tout le monde devra mettre la main à la pâte pour redonner au hip-hop sa gloire passée.
« A Lagos, à Abuja et au Port Harcourt, on est tellement dans une bulle imperméable à ce qu’il se passe dans d’autres régions, comme à l’Est par exemple. On a l’impression d’être les seuls à faire des choses ».
Il est temps de mettre le feu aux poudres.