Transe avec les fous : le Nyege Nyege Festival vu par Sébastien Lagrave

Le directeur du festival Africolor a beaucoup transpiré lors de la cinquième édition du festival Nyege Nyege qui vient de s’achever en Ouganda. Sur les rotules et enthousiaste, voici son compte-rendu des trois premières nuits. 

Crédit photos : Jeanne Lacaille 

Tous les « Chinois » du monde n’avaient pas fini de pleurer DJ Arafat que s’annonçait dans les brumes ougandaises le sulfureux Nyege Nyege festival. Aïe, les vieux barbons allaient encore pourfendre cette jeunesse africaine qui se vautre dans la jouissance et dans le culte des plaisirs plutôt que de s’éduquer, et la devise du Nyege Nyege « dance first, think after » (« d’abord dansez, ensuite pensez ») n’est effectivement pas faite pour figurer en préface d’une thèse d’Achille Mbembe sur la résurrection des corps en Côte d’Ivoire1 et la « frénésie reptilienne » des adeptes du roukaskas. Notre philosophe « es » Afrique ne pourrait que constater les dégâts : on y rentre en laissant son cerveau au vestiaire pour ensuite se fondre dans le grand désordre des sens de tous ces corps entransés (voilà un mot que n’aurait pas renié Ahmadou Kourouma).

Jeudi : fume, c’est du Nyege Nyege 

Ce jeudi soir, on a donc fait notre entrée dans le temple de l’électro panafricaine, avec son pylône EDF vintage en guise d’obélisque, ses cahutes parsemées entre des chemins sinueux au bord du Nil. La magie de l’endroit est celle de la beauté de la ruine quand elle est rhabillée par des trouvailles visuelles psychédéliques. Ancienne villégiature qui sentait bon les cherrys , les contrats juteux et les ceintures-et-bretelles, ce labyrinthe vous perd dix fois avant de vous verser dans une des cinq scènes qui, telles des autels de célébration, répondent aux doux noms de « Eternal disco » ou « Dark stage ». Dans la kyrielle de libations sonores de ce jeudi, l’infatigable collecteur Sven Kacirek et sa comparse Olith Ratego ont placé la barre auditive assez haut, avec un set tout en finesse, où, une fois n’est pas coutume, la chanteuse savait ce qu’elle faisait là, entourée par la batterie-marimba préparée du Berlinois. On ne va pas se faire des amis en écrivant ceci, mais le blues n’est pas né au Mali. Plutôt en pays Luo, au nord du Kenya. On l’avait déjà vérifié en invitant Ogoya Niengo au festival Africolor, mais Olith Ratego le confirme : les pentatoniques des Luos sont faites du même bois et des mêmes tonneaux que les premiers maîtres-chanteurs de La Nouvelle-Orléans et les voix sont trempées dans les mêmes remèdes contre le mal de vivre. Sven Kacirek imbibe tout cela d’une transe douce sans démonstration, Olith pose ses ritournelles vocales dans le confort d’un beat qui réconcilierait tous les cerveaux, qu’ils soient savants ou reptiliens.

Mis en jambe, on a passé la seconde ( moto moto encore) pour aller jusqu’à la scène Eternal Disco. Imaginez votre terrasse (avec le Nil en fond… d’accord, ça demande un effort) avec un sound system et ce que le continent fait de mieux de MCs, mais ce soir les reptiliens d’Afrique de l’Est se sont invités… Ca whine à tour de hanches avec des sets de haute volée (avec une mention spéciale à MC Yallah, qui, à notre humble avis, devrait faire trembler d’autres grosses sonos très bientôt). Ca vous envoie des flows de fond de court et des nappes travaillées au sein du label maison Hakuna Kulala, avec la main invisible du maestro Rey Sapienz; ça vous laisse le cardio au plafond et là, on se dit qu’il va falloir tenir quatre jours… Alors, avant de ne plus pouvoir tenir assis sur un Boda (boda boda, taxis-moto ougandais, NDLR), on rentre dans la nuit fraîche de Jinja, et on se dit que quelque part DJ Arafat doit être fier de tous ces chinois qui ambiancent là; que tous ces corps ont en commun d’être des bras et des jambes d’honneur à toutes les guidances morales qu’elles soient africaines ou qu’elles viennent d’ailleurs; que la jeunesse africaine, comme celle de France en 1963 lors d’un concert géant à la place de la Nation, sera raillée pour sa frivolité avant d’imaginer elle aussi, un jour, son mai 68.

Rey Sapienz
Vendredi : à ta santé, DJ Marcelle

Tu as posé ton bouquet de fleurs sur la table, sorti les manchons du tourne-disque de ton cabas, posé délicatement tes vinyles faits maison sur les platines. Puis là, tu as redressé ton regard bleu piscine tout droit sorti d’un tableau hollandais, et tu nous as souri comme pour nous dire : « c’est de l’amour que je vais vous cuisiner pendant deux heures ». Et là, ta classe de maître à commencé, avec pour question du jour : qu’en est-il des nuances dans l’électro ? Les deux heures qui suivront seront un voyage sublime au pays des infra-basses, dans les replis des fréquences où tu auras posé discrètement des petites polyrythmies, des accidents de parcours, des superpositions de fréquences, qui sont ta marque de fabrique. Sans jamais céder aux facilités des jeunes apprentis qui, à force de beats uniformes délivrent des sets tue-l’amour, tu auras interrompu des crescendos trop évidents, tu nous auras laissés nous débattre au milieu de nappes arythmiques, tu nous auras perdu cent fois pour mieux nous rattraper, nous laissant in fine repartir à nos vies minuscules. A ta santé, DJ Marcelle ! Avant toi, d’autres n’avaient pas démérité, bien au contraire. Au rayon des confirmations Rey Sapienz s’était posé en tête de gondole. A celui des surprises maison, on venait de prendre en pleine face le set de Scotch Egg, Mc Yallah et Kanja. Ce dernier avait dégorgé son hurlement métalleux sur les nappes stridentes de Scotch, montrant que la scène locale n’avait rien à envier au Hellfest (festival de Heavy Metal, NDLR). Avant lui, on attendait DJ Diaki car on se doutait qu’un jour, le selengue et le bikutsi passeraient au mixeur électro. C’est maintenant dans la boite et bonne nouvelle, et c’est tout autant …épuisant. Au « contest » des musiques qui soignent les AVC, le set de DJ Diaki est sur le podium avec l’armée des DJ Singeris. 

Pourtant, la soirée avait moyennement démarré avec Kuruka Chama énième projet fusion superposant des expats rockeurs derrière et des tambours du burundi devant. On se demande pourquoi s’encombrer de 120 kilos de tambours pour ne pas les sonoriser sur scène, si ce n’est pour faire local, même si vocalement la chose se tenait. La poésie du projet est finalement venue du  vieux guitariste burundais, Jimmy Hendrix égaré à Jinja, posant ses solos à contre-emploi, terminant à genoux en mordant ses cordes façon guitar hero des seventies, comme si lui avait imaginé tout autres choses que les grooves un peu datés qu’on nous servait. On entendait les  rêves de ses vingt-ans, les raquettes de tennis devant le miroir de sa chambre d’enfant, l’idée que le rock africain serait un jour reconnu comme autre chose qu’un oxymore, que la rage du continent ne serait plus corsetée dans des stéréotypies musicales. Nyege Nyege et ses MCs, ses flows méchamment balancés, ses grooves sans concession, est la sono continentale des nouvelles rages urbaines, le rock devenu hip-hop pour mieux être lui-même et sortir de son sommeil embourgeoisé. 

Samedi : liberté, égalité, Nyege Nyege 

On a vérifié, Monsieur Mbembe, la résurrection des jambes n’est pas venue au troisième jour. Même en priant Saint Douk Saga. On avait fait les choses bien pourtant, avec un coaching/warm up des Singeli Sound System, puis on avait repris un peu de Diaki avant de travailler les appuis latéraux avec le très efficace set de gqom de Menzi. Mais est-ce qu’on peut demander à son corps d’être autre chose que ce qu’il est ? Toute la soirée fût comme un colloque électro autour de la question. Entre les outer-beings de Faizal Mostrixx, les costumes post-madmaxiens de Fulu Muziki (malgré une sonorisation épouvantable) et le très bon set d’ « Authentically plastic », le Nyege Nyege était ce samedi un festival de métamorphoses identitaires, comme un grand NO aux assignations exotiques. Non le Congo ne se résume pas à la Rumba, le Mali à un Ngoni et la France à un bal musette. Bamao Yende (Boukan Records, label né à Cergy-Pontoise, mais oui) s’est chargé de la rappeler par un set très affûté et truffé de références planétaires, mais celle qui a mis les poings (avec un grand « g ») sur nos I fut, par KO, Moesha 13. La Marseillaise, comme sa plaque l’indique, serait plutôt du genre « Allons Zenfants de l’internet » tellement ses références viennent d’une toile qui pour elle est « le sang, la multiplication des possibles, la dématérialisation des identités ». Entre « Respectez la Boss » qui n’a rien à envier à tous les pookies du monde, et des beats angolais bien maîtrisés, elle ouvre des portes à chaque minute d’un set qui bientôt sera une écriture maîtrisée, à la fois dans son zapping et dans son unité. En tout cas, comme on se doute qu’un jour des petits malins feront des colloques sur « Il y a-t-il un électro au féminin ? » ne cherchez pas : vu du Nyege, c’est No aussi, et ce serait même encore une assignation Pinky. Ce qu’il y a de bien avec les machines c’est qu’elles proclament une nouvelle égalité sans identités et achèvent la disparition des mirages virilistes comme celle des assignations territoriales. On n’y trouve plus ce goût de solos érectiles ou des salles de muscu qu’affectionnent les nostalgiques de la préhistoire et encore moins les oripeaux vestimentaires dont on accable parfois les artistes africains en tournée. La fin d’une époque ? d’un monde de « cultures et musiques locales » ? Sûrement, et tant mieux peut-être… Mais à coup sûr, la fin des jambes de votre serviteur.

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